« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

Trois coups de coeur à suivre

mardi 30 mars 2010

Une très belle vente à venir: Les relieurs des Rois de France. L'Atelier Simier.

Amis Bibliophiles bonsoir,

La SVV Lafon-Castandet va organiser une très belle vente au début du mois de juin, je relaie ici la description fort complète proposée sur le site de la SVV:
Le Mercredi 2 juin 2010 à Drouot Montaigne, la maison de ventes LAFON CASTANDET organisera une vente aux enchères exceptionnelle consacrée aux relieurs des rois de France. Le moment fort de cette vacation sera la dispersion de l’atelier de René Simier (1772-1843), relieur de Napoléon 1er et des derniers Bourbons.

L’intérêt de cette vente est de retracer l’histoire des relieurs des rois de France depuis la fin du XVIIème siècle jusqu’au début du XIXème siècle. Nous découvrirons ainsi l’évolution technique et artistique de la reliure à travers trois siècles d’histoire. Une presse du XVIIème siècle, la plus ancienne conservée en France, un imposant balancier offert par Charles X en 1828, plus de 300 plaques à dorer, dont certaines remontent au règne de Louis XV, de très nombreux fers et roulettes, des reliures aux armes de la noblesse et des cours d’Europe, seront ainsi proposés aux enchères.

L’un des aspects les plus intéressants de cette vacation sera de présenter chaque plaque à dorer avec sa reliure correspondante. Parmi les plus beaux ensembles, on remarquera tout particulièrement le livre et le fer aux grandes armes de Louis XV relatant son sacre, la plaque commandée à Simier pour le sacre de Napoléon 1er avec un très bel exemplaire du Code Civil aux grandes armes de l’Empereur, la plaque de la Constitution américaine avec les dix-huit étoiles représentant les dix-huit Etats américains (1818).

D’autres trésors seront également présentés comme cette grande plaque à dorer qui servit à l’édition des fameuses Roses de Redouté ou bien encore la plaque originale de Notre Dame de Paris qui aurait été dessinée par Victor Hugo en personne…

Pour comprendre comment un tel patrimoine a pu être transmis, il faut partir de la fin du XVIIIème siècle quand René Simier (1772-1843) arrive à Paris.
HISTORIQUE DE L’ATELIER RENE SIMIER

I.René Simier, le relieur des derniers rois de France

Originaire de Téloché, dans la Sarthe, René Simier arrive à Paris à la fin des années 1790. Si les conditions de son installation restent encore mal connues, et notamment celles de son apprentissage chez Jean-Claude Bozerian, il se fait rapidement connaître comme un relieur de talent. Après un rapide passage rue Neuve des Bons-Enfants, derrière le Palais-Royal, il installe son atelier rue Saint-Honoré, au numéro 152. Le tout-Paris des collectionneurs se presse alors chez lui. C’est si vrai qu’en 1804 Bonaparte, qui n’est pas encore couronné, mais qui pense déjà à son avenir, lui confie la mission de graver les armes officielles de l’Empire. La carrière de Simier est lancée.

La chute de l’Empire n’altère en rien son crédit. Le retour des Bourbons va même accélérer sa carrière. En effet, Louis XVIII lui accorde le titre officiel de « relieur du roi » en 1818 et il reçoit, honneur insigne, la protection personnelle de la duchesse de Berry dont il relie les livres de son château de Rosny.

Sous la Restauration, il fait figure de référence dans le petit monde des bibliophiles, au même titre que d’autres relieurs célèbres comme Joseph Thouvenin ou Jean-Georges Purgold. Souvent récompensé aux Expositions des Produits de l’Industrie, il n’en oublie pas pour autant la clientèle de province. L’exemple de Louis Médard (1768-1841) est là pour l’attester. Négociant montpelliérain, ce dernier se constitue une bibliothèque de littérature et d’histoire riche de près de 5000 titres. Faisant appel de préférence aux relieurs locaux comme Gustave Durville, Gout fils et Noël Jaujon, il entretient, cependant, avec Simier une correspondance nourrie. A cet égard, le catalogue de sa bibliothèque est particulièrement édifiant. On y apprend que Louis Médard s’intéressait de près à ses ornements dits « à la cathédrale » dont le relieur parisien s’était fait une spécialité. Léguée à la ville de Lunel, dont elle constitue le fonds le plus important, sa bibliothèque ne compte pas moins de 287 reliures de Simier. S’y retrouvent aussi bien des reliures pastiches, dans le goût de Grolier, que des reliures ornées de lambrequins dorés qui rappellent l’époque où l’atelier Le Gascon fournissait la Cour de Louis XIV. Plus rares sont les décors romantiques ; certainement parce que Médard affectionnait davange les reliures historiques.

Dans ces années 1820-1840, le petit atelier de la rue Saint-Honoré n’est plus qu’un lointain souvenir. En effet, la Maison Simier s’est agrandie, a traversé la Seine pour s’installer en face du Pont-Neuf, Quai Conti, non loin de la Monnaie et des Grands-Augustins.

II. L’atelier Simier : une histoire unique

Pourquoi l’atelier Simier concerne-t-il les rois de France ? Tout simplement, parce qu’il s’agit du dernier grand atelier d’art de l’Ancien Régime encore en mains privées. En effet, quand il ouvre les portes de sa boutique, au début du Consulat, René Simier ne part pas de rien. Une partie de son matériel lui vient de Michel-Antoine Padeloup (1685-1758), relieur de Louis XV, héritier d’une longue dynastie de maîtres doreurs dont l’histoire remonte au début du règne de Louis XIV. Si les circonstances d’une telle transmission demeurent à élucider, il n’en reste pas moins qu’en rachetant aux héritiers de Padeloup une grande partie de ses fers, Simier s’inscrit dans la continuité. Et cette continuité renvoie tout autant à l’histoire des métiers du livre qu’à celle des collections de la Bibliothèque du roi. L’histoire mérite d’être racontée.

A la mort de Simier, en 1843, son atelier emploie plusieurs dizaines d’ouvriers. C’est alors l’un des plus florissants du temps. Tout naturellement, son fils Alphonse prend la relève. Après la disparition de ce dernier en 1859, l’ensemble du matériel revient à l’un de ses ouvriers, Jean-Baptiste Petit. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, la Maison Petit s’honore d’être l’une des institutions de la rive gauche, fréquentée par les écrivains et ces messieurs de l’Académie qui y viennent en voisins. Lorsqu’elle ferme ses portes, à la fin des années 1890, c’est un certain Thierry qui reçoit la lourde charge de faire vivre ce patrimoine. Son meilleur ouvrier, Iseux, fera de même en 1908 avant que Jean-François Barbance n’en hérite en 1955 et ne le réinstalle chez lui, en Bourgogne. Relieur de la reine Elisabeth II d’Angleterre, du président François Mitterrand et du poète Louis Aragon, Jean-François Barbance, dans la grande tradition des relieurs d’autrefois, ne faisait rien d’autre que de perpétuer cet artisanat d’art jalousement protégé par les Bourbons et Napoléon.

Depuis près de deux siècles, l’atelier Simier est donc toujours resté à peu près le même. Les outils n’ont guère changé de place. Les râteliers conservent sur leurs rangées, impeccablement alignés, tous ces fers emmanchés qui racontent l’histoire d’un métier vieux de plusieurs siècles mais qui n’a pas changé fondamentalement depuis le XVIIème siècle.

Cependant, cet ensemble a su évoluer et intégrer à lui les nécessaires innovations techniques. La preuve en est cet imposant balancier offert par Charles X à Simier en 1828. Dessiné par Simier lui-même et réalisé par la Maison Gaveaux, il constitue une véritable prouesse technique. Conçu selon le modèle des presses à frapper la monnaie, avec une roue horizontale, ce balancier marque une étape importante dans l’histoire de la reliure car il devient possible de tirer des plaques de plus en plus grandes. Les décors peuvent ainsi s’étaler sur l’ensemble des plats ; offrant aux maîtres doreurs de nouvelles solutions pour embellir les reliures. Prototype du genre, ce balancier servira de modèle pour le perfectionnement d’autres presses encore plus puissantes.

III. Un aspect méconnu du mécénat royal

A – Les relieurs parisiens et le roi

Depuis la Renaissance, le centre de reliure parisien est l’un des plus réputés d’Occident. Les métiers du livre y sont très anciens en raison de la longue tradition universitaire qui remonte au règne de Saint Louis. On pense à tous ces imprimeurs et marchands-libraires qui tiennent boutique le long de la rue Saint-Jacques, dans ce quartier Latin, entre la Sorbonne et le Collège de Clermont. Les premiers ateliers de reliure datent de la fin du XVe siècle même si les renseignements les concernant sont très fragmentaires. Organisés en corporation comme les autres métiers d’art sous l’Ancien Régime, les doreurs relieurs bénéficient d’un statut relativement souple. Propriétaires de leur outil de travail, ils travaillent pour la bibliothèque du roi mais aussi pour une clientèle de particuliers aisés, avocats, membres du clergé et parlementaires, qui se constituent de belles bibliothèques comme le Président Jacques-Auguste de Thou (1508-1582) ou le cardinal Mazarin (1602-1661).

A l’image des peintres et des graveurs, les doreurs relieurs sont souvent issus d’une famille qui, elle-même, exerce ce métier depuis plusieurs générations. C’est le cas de Michel-Antoine Padeloup (1685-1758) dont l’histoire familiale remonte au moins à la Fronde (1648-1652) quand vivait, dans la paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, un certain Antoine Padeloup, libraire de son état. D’ailleurs, une de ses filles n’épousa-t-elle pas un autre libraire, Antoine Warrin. Entre 1680 et 1730, on ne compte pas moins de trois imprimeurs et deux maîtres relieurs chez les Padeloup. Quand Michel-Antoine obtient son brevet de « relieur du Roi » en 1733, il n’est donc pas le premier venu. Il a déjà derrière lui une solide réputation qu’il s’est forgée dans l’entourage du Régent, Philippe d’Orléans, dont il est le relieur attitré. Si la reliure est une affaire de famille au XVIIIème siècle, elle l’est aussi un siècle plus tard.
Pour les Simier, les choses ne sont guère différentes. En effet, dans les années 1820, René Simier forme son fils Alphonse aux leçons que lui-même avait apprises du grand Bozerian. Son neveu Jean lui emboîte le pas en venant travailler dans son atelier. Marié à l’une de ses parentes, Louis Germain va encore plus loin en signant « Germain-Simier » au bas de ses reliures. D’ailleurs, sur un dessin de 1866, qui représente la boutique familiale, son nom apparaît en toutes lettres sur la devanture. La Maison Simier est donc devenue une véritable entreprise qui a su perdurer en recrutant, au-delà même de la sphère familiale, de jeunes talents qu’elle a formés et qui ont œuvré à sa perennité.

B – Une contribution à l’histoire de la reliure

a) Padeloup et le sacre de Louis XV (1723)

L’atelier Simier est un musée de la reliure à lui tout seul. Les fers les plus anciens, que l’on peut dater des premières décennies du XVIIIème siècle, témoignent d’un temps où la reliure était encore relativement modeste. Si les armes se retrouvent au centre, selon l’habitude héritée du XVIIème siècle, l’ornementation, quant à elle, se limite à de simples filets dorés repoussés en bordure des plats. A cette époque, le décor le plus répandu est celui exécuté aux petits fers posés en écoinçons.

La reliure du Sacre de Louis XV montre combien Michel-Antoine Padeloup a su intégrer les leçons de ses prédécesseurs tout en faisant œuvre d’originalité. Si le cartouche central rappelle encore le siècle de Louis XIV, les larges cadres de volutes au feuillage stylisé reflètent un changement certain. Ce décor dit « à la dentelle » devait faire la fortune de notre relieur, notamment pour les nombreux livres de fêtes de la famille royale où l’on retrouve ce même modèle d’armoiries entourées de motifs fleuronnés et champêtres. Très certainement inspirées par la ferronnerie d’art de la Régence, ces formes enroulées, parfois alambiquées, décrivent un registre ornemental qui n’est pourtant pas étranger aux autres relieurs du temps, Pierre-Paul Dubuisson (1707-1762) et Augustin Du Seuil (1673-1746).

Dès avant la fin du règne de Louis XV, on assiste au retour en force du répertoire néoclassique avec des formes symétriques inspirées de l’Antiquité qui font bientôt le renom de la famille de Derome.

b) René Simier et l’album de dessins de la duchesse de Berry

Provenant de la bibliothèque du château de Rosny, cet album de dessins relié aux armes de la duchesse de Berry par Simier sera l’un des événements de cette vacation. En effet, cette reliure constitue un tour de force en soi. Le décor a été appliqué sur ce maroquin citron comme une véritable mosaïque. Cornes d’abondance, rosaces et éventails multicolores, bouquets fleuris et filets dorés rythment cette exceptionnelle livrée. Sur cette couverture si originale, le répertoire néogothique dit « à la cathédrale » exulte : par un savant jeu combinant petits fers à dorer et roulettes, Simier a créé un décor unique au chiffre couronné de Marie-Caroline, duchesse de Berry. Par l’utilisation des roulettes en creux, appliqués selon le principe de la gravure, la reliure prend une tout autre ampleur et apparaît comme une véritable architecture. Conservée dans son écrin d’origine en maroquin rouge doublé de soie moirée, elle constitue un chef-d’œuvre de la reliure romantique.

Pour en savoir plus :

- Didier Travier « Les Simier, relieurs du roi et propriétaires sarthois », Revue historique et archéologique du Maine, 2003, p. 121-163.

- Paul Culot et Denise Rouger, Louis Médard et les relieurs de son temps. Gustave Durville, Gout fils et François-Noël Jaujon de Montpellier et leurs confrères de Paris, Lunel, Bibliothèque municipale de Lunel, 2003.

- Elizabeth Mismes « L’atelier Simier : un patrimoine unique », Arts & Métiers du Livre, 2007, n° 260, p. 48-55.

- Jean-Bertold Orsini, « Louis Médard. Une vie au travers d’une collection », Arts & Métiers du Livre, 2010, n° 277, p. 60-73.

Si chaque SVV proposait une telle introduction....

H

dimanche 28 mars 2010

Un voyage imaginaire, cannibale, utopique: Naufrage et avantures de M. Pierre Viaud, capitaine de navire

Amis Bibliophiles bonjour,

Les plaisirs de la bibliophilie sont nombreux, au point que l'on peut parfois oublier le premier plaisir que peut procurer un livre, celui de la lecture. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai lu chacun des livres de ma bibliothèque, non, je vous renvoie d'ailleurs aux réponses d'Umnberto Eco quand on lui pose la fameuse question "mais vous les avez tous lus?" (in La Nouvelle Revue des Livres Anciens, n°2, 2009), mais il est vrai que lire une nouvelle acquisition est toujours un très beau moment.
Je viens ainsi de terminer Naufrage et avantures de M. Pierre Viaud, Natif de Bordeaux, capitaine de navire, à Neuchatel, aux dépends de la société typographique, 1770. Le moins que l'on puisse dire est que le voyage de retour en France de M. Viaud n'a pas été de tout repos. En effet, avant de rentrer en France, il décida de participer à un court voyage commercial de la Caye Saint-Louis vers la Louisianne, sur le brigantin Le Tigre, commandant La Couture, avec 16 autres passagers, dont son esclave noir, mais aussi l'épouse et le fils de La Couture.

Presque aussitôt pris dans une temptête le Tigre s'échoue sur les brisants de l'île du Chien et ce n'est qu'après quelques péripéties que l'équipage finît par atteindre la plage. Malgré les efforts héroïques de Viaud pour récupérer quelques armes et du biscuit dans l'épave, les survivants ont des difficultés à survivre sur l'îlot quasi désertique. C'est donc avec joie qu'ils voient accoster une pirogue transportant un "sauvage" et sa famille. Celui-ci propose d'emmener La Couture, sa femme, son fils, Viaud, son escalve et un autre homme au fort Saint-Marc, qui est selon lui tout proche. Las la navigation sur la pirogue dure quelques jours et un matin le sauvage abandonne les rescapés sur un nouvel îlot après les avoir délestés de leurs dernières possessions.

Nos six infortunés ne survivent plus désormais qu'en mangeant des huitres, jusqu'à ce que la découverte d'une pierre à fusil ne finisse par leur permettre d'améliorer un peu leur ordinaire. Les quatre hommes élaborent un radeau, mais celui-ci sombre et seul Viaud parvient à rejoindre Mme Couture et son fils de quinze ans, qui étaient restés avec l'esclave noir. Rapidement, l'état de l'adolescent se détériore et les deux adultes l'abandonnent (première invraisemblance?). Viaud, son esclave et Mme La Couture s'enfonce alors dans la "jungle" où les dangers sont nombreux: lions, tigres (sic), et la faim bien sûr qui menace gravement leur santé.

Il n'y a qu'une solution vous l'aurez compris et Viaud doit finalement s'y résoudre avec l'assentiment muet de Mme La Couture: il assome son esclave et ensemble ils le vident de son sang puis mangent immédiatement sa tête (deuxième invraisemblance?), avant de le boucaner et de se constituer une réserve de viande séchée qu'ils consommeront ensuite tout au long de leur trajet.

Viaud nous fait bien part de son dégoût, mais nous confie également que c'est l'assentiment de Mme La Couture qui le conforte dans le bien fondé de leur action... La survie de deux bons chrétiens passe par là, et plusieurs fois, on sent une vraie communion autour de la viande maudite entre les deux anthropophages par nécessité.

Après avoir allumé des feux de forêt pour se préserver des bêtes féroces, perdu puis retrouvé la pierre à feu dans la jungle (et de nuit, s'il vous plaît), nos deux survivants à bout de forces finissent par entendre des voix familières, celles d'une patrouille anglaise à la recherche de naufragés... C'est le salut. Ils sont recueillis, soignés et l'équipage décide de les conduire à Saint Marc des Appalaches. Bon chrétien toujours, Viaud demande une dernière faveur à l'officier anglais: retrouver la dépouille du fils La Couture pour lui offrir une sépulture décente. On finît par retrouver le lieu où une semaine auparavant l'infortuné adolescent fût abandonné. Son corps hélas est toujours au même endroit, face contre terre et sent déjà la charogne... Mais il bouge encore! Il est vivant! Dieu soit loué.... Tout notre beau monde arrive au fort, se remet lentement et Viaud peut enfin revenir en France et nous conter ses malheurs.
Vous l'avez compris, entre le 19 avril et 7 mai, date à laquelle un offcier anglais lui porte enfin secours, M. Viaud aura vécu de bien difficiles moments. La lecture est passionnante et elle aura d'ailleurs passionné les lecteurs de l'époque.

Publiée une première fois en 1768 sous le titre "Effets des passions, ou Mémoires de M. de Floricourt" (Londres et Paris), les références anthropophagiques font scandale auprès des lecteurs, sans parler du mythe du bon sauvage qui est là sérieusement écorné. Le texte sera republié en 1770 puis de nombreuses autres fois sous le titre Naufrage et avantures....

Oui mais voilà, Pierre Viaud a-t-il seulement existé? En effet, selon Barbier, le texte est en fait de Dubois-Fontanelle et le voyage serait en fait purement imaginaire.

Joseph-Gaspard Dubois-Fontanelle, né le 27 octobre 1727 à Grenoble où il est mort le 15 février 1812, est un journaliste, homme de lettres, auteur dramatique et traducteur français. Venu à Paris où il trouve un protecteur en la personne de son compatriote l'abbé de Mably, il collabore à L'Année littéraire, à la Gazette des Deux-Ponts, à la Gazette de France et au service politique du Mercure de France. En 1762 et 1763, il donne au Théâtre-Français deux comédies qui n'ont aucun succès. Il publie alors des ouvrages de commande : contes, traductions, opuscules philosophiques. Son nom sort de l'obscurité lorsqu'une autre de ses pièces, Éricie, ou la Vestale, tombe sous les ciseaux de la censure. Imprimée clandestinement, la pièce est représentée à Lyon en 1768, avec pour résultat la condamnation de trois malheureux colporteurs aux galères. Sa dernière pièce, Loredan, tombe lors de sa première représentation à la Comédie-Française en 1776.

Lorsque survient la Révolution, Dubois-Fontanelle s'en retourne prudemment dans sa ville natale, où il devient professeur de belles-lettres à l'école centrale de l'Isère à partir de 1796, puis professeur d'histoire à l'Académie de Grenoble à partir de 1804.

Bref... les merveilleuses avantures de M. Viaud sont imaginaires et comme le souligne Christian Angelet dans son Recueil de préfaces de romans du XVIIIe siècle: 1751-1800 (Société française d'étude du XVIIIe siècle), elles présentent tous les stéréotypes des romans maritimes de l'époque, à commencer justement par le cannibalisme. Le texte de Pierre Viaud est d'ailleurs assez proche de La vie et les aventures de Peter Wilkins de Paltock (paru en 1751) et que Dubois-Fontanelle a probablement pu lire, mais là, c'est une autre belle histoire....
Le naufrage et les avantures de Pierre Viaud, sans être très rare, n'est pas ouvrage courant, et vous l'avez compris, est d'une lecture intéressante pour les amateurs de voyage et de romans du 18ème. Mon ouvrage est dans un état correct mais démontre en tout cas que l'on peut aussi aimer les cartonnages d'époque, surtout quand le doreur a fait les efforts nécessaires pour que la pièce de titre soit finalement très bien exécutée.

H

vendredi 26 mars 2010

Ebayana

Amis Bibliophiles bonjour,

Voici une petite sélection pour bien démarrer les congés de fin de semaine:



















Bonne chance et bonnes enchères!

H

mercredi 24 mars 2010

Miscellanées de Monsieur H.: une énigme, un écho scientifique...l'Accademia del Cimento

Amis Bibliophiles bonsoir,

1. Olivier vient d'acquérir un ouvrage. C'est un petit volume manuscrit dont le dos a été rafait et qui semble antérieur au 17ème siècle. Il est entièrement réglé, toutes tranches dorées. C'est un recueil de textes divers en latin majoritairement, mais aussi en grec et en français. Olivier a sa petite idée avec son "latin de cuisine", mais il continue de me poser trois questions toutes simples : 1) c'est quoi; 2) c'est de quand; 3) c'est à/de (la main de) qui?






Pensez-vous pouvoir l'aider?

2. René, inspiré par l'un des derniers articles de Bertand, vous propose une petite suite ou plutôt un "antécédent" consacré à une importante manifestation de l'esprit scientifique au XVIIe siècle.... je lui laisse la parole....


Après le temps des "ingénieurs" -mot signifiant dans son sens initial "inventeur de machines"-, on assiste à la  fin du XVIe et au XVIIe siècle, dans les domaines de la physique et en astronomie, au développement des "méthodes scientifiques" basées sur l'observation, l'expérience et le calcul.  

L'ACCADEMIA DEL CIMENTO (Accademia dell'esperimento), est la première société savante scientifique à mettre en pratique la méthode expérimentale galiléenne.
Elle est fondée à  Florence en 1657 (cinq ans avant la Royal Society de Londres et neuf ans avant l'Académie des Sciences de Paris) à l'initiative des principaux disciples de Galilée, Evangelista Torricelli et Vincenzo Viviani, et sous le patronage de Ferdinand II de Médicis et de son frère le prince Léopold. Leur but était de compléter les travaux de Galilée par des expériences  mettant en évidence la supériorité des nouvelles théories. 
Cette société se devait d'observer les principes suivants :
- L'expérimentation (examen des causes des phénomènes scientifiques) et la publication des résultats.
- La réfutation des spéculations non fondées,
- La création des instruments scientifiques de laboratoire,
- Les définitions des unités de mesure,
Les membres effectuent donc de nombreux expériences, principalement dans les domaines de la thermométrie, de la barométrie et de la pneumatique,  à l'aide d'instruments de leur invention et de nouvelles méthodes de recherche.

Les travaux de cette institution servirent de modèle aux laboratoires du XVIIIe siècle. 
Après une existence assez éphémère, les activités de l'Accademia s'arrêtèrent en 1667 sur la publication en 1666 par  le secrétaire Lorenzo Magalotti des résultats des travaux, texte rédigé en langue vulgaire (italien) sous le titre "Saggi di Natvrali Esperienze fatte nell'Accademia del Cimento sotto la protezione del Serenissimo Principe Leopoldo di Toscana e descritte dal Segretario di essa Accademia". Une seconde édition paru en 1691.  Des éditions en langue anglaise et en langue latine furent publiées jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

C'est le compte-rendu des expériences menées par Torricelli et plusieurs autres savants, dans ce que nous appellerions aujourd'hui le premier laboratoire de recherche. On y trouve des chapitres sur la chaleur et le froid, l'humidité de l'air, la mesure du temps (pendule), la lumière et le son, l'aimant,   l'électrostaticité de l'ambre et le plus important sur la compressibilité de l'air. Les textes sont accompagnés de nombreuses planches gravées par Modiana, en autres, le tube barométrique de Torricelli, illustration que l'on trouve encore de nos jours dans les traités de physique élémentaire. 
Cet ouvrage, dans sa seconde édition de 1691,  est un volume in-folio relié plein vélin d'époque, comportant 1 f.bl., faux titre, titre, portrait de Cosme III Grand Duc de Toscane, 6 ff. dédicace et avis au lecteur, 269 pp. de texte, 9 ff. de tables , 75 planches gravées, à pleine page, la plupart répétées, bandeaux, lettrines et culs-de-lampe. 
Rappelons les noms des principaux savants de l'époque que nous venons d'évoquer :
Copernic (1473 - 1543) -  Tycho-Brahé  (1546 - 1601) -  Galilée (1564 - 1642) -
Kepler  (1571 - 1630) -  Descartes (1596 - 1650) -  Pascal  (1623 - 1662) -  Newton (1643 - 1727)


H

dimanche 21 mars 2010

Un "books on books" de référence: A Gentle Madness de Nicholas Basbanes

Amis Bibliophiles bonjour,

Finalement, si l'on trouve un grand nombre d'ouvrages de bibliographie, voire de livres sur les livres, j'ai l'impression que les ouvrages en langue française consacrés à la bibliophilie elle-même sont assez rares: quelques nouvelles (voir Nodier), un manuel de référence (Galantaris), un "Que sais-je?" quelques peu dépassé... et la boucle est pratiquement bouclée.
Nos amis anglophones sont plus prolixes et si on parle anglais, les ouvrages consacrés à la bookmania ou aux booklovers sont sensiblement plus nombreux.

L'un d'entre eux est une référence, il s'agît de A Gentle Madness, Bibliophile, Bibliomanes, and the Eternal Passion for Books, par Nicholas Basbanes. Jamais traduit, il est paru en 1995 est a été depuis republié une vingtaine de fois. Nicholas Basbanes y présente par l'exemple ce qu'a été et continue d'être le fait de collectionner des livres à travers les siècles. On y croise ainsi une foule de bibliophiles et bibliomanes, leurs folies, leurs manies, leurs grandeurs et souvent leurs excentricités. Au total, ce sont 600 pages passionantes qui nous sont proposées, regroupées en 14 chapitres aux titres éloquents comme par exemple "Balm for the Soul" et "To Have and to Have more".

On y croise Harry Elkins, bibliophile mort sur le Titanic auquel j'avais consacré un message (http://bibliophilie.blogspot.com/2009/01/tragdie-bibliophilique-bord-du-titanic.html), mais aussi le biblio-kleptomane Steven Carrie Blumberg (http://bibliophilie.blogspot.com/2007/09/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et.html), le club Grolier, des pages manuscrites de Léonard de Vinci, Libri, Don Vicente, Sebastian Brandt et de nombreux bibliophiles anglais ou américains qui nous sont moins familiers que nos glorieux prédécesseurs mais sont tout aussi intéressants.

Dès l'introduction, et même dès le titre, comme vous pouvez le constater, Basbanes distingue les bibliophiles des bibliomanes, en reprenant la citation de Hanns Bohatta « Le bibliophile est le maître de ses livres, le bibliomane en est l’esclave ». Il revient ensuite régulièrement sur cette distinction avec des exemples précis qui permettent au lecteur de mieux comprendre les subtiles nuances ou ce qu'il advient lorsqu'un amateur bascule d'un état à l'autre...

Pour revenir à Carrie Blumberg, j'ai particulièrement apprécié ce passage dans lequel il décrit une partie de la relation du bibliophile au livre: "Généralement, je connaissais un livre avant de l'acquérir. Je connaissais son importance et peu importait qu'il soit dans une bibliothèque ou dans les cartons d'un bouquiniste. Je savais instantanément ce qu'il était et comment il pourrait m'aider". Bien sûr avec Carrie Blumberg, nous sommes dans le comportement déviant, puisqu'il évoque par exemple les bibliothèques à la place des librairies et que sa conclusion "comment il pourrait m'aider" permet de comprendre qu'il avait atteint un niveau névrotique déjà élevé... mais je retiens la première partie, à mon sens très caractéristique de la bibliophilie: la nécessité (et le plaisir) de bien connaître un livre avant de l'acquérir.

Si vous parlez (bien) la langue de Shakespeare, je ne peux que vous conseiller la lecture de cet ouvrage, puisque malgré son immense succès, aucun éditeur français ne s'est encore lancé dans sa traduction.


H

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