« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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mardi 3 septembre 2013

Un Livre à l'honneur : Le Gazetier Cuirassé par Charles Théveneau, dit de Morande

Amis Bibliophiles Bonjour,

Je me propose d'évoquer aujourd'hui avec vous aujourd'hui l'un des plus intéressants libelles du XVIIIe siècle, bien connu pour son frontispice - que je décrypterai demain, dans un autre message -, le Gazetier Cuirassé.

Le Gazetier Cuirassé est « l'oeuvre » de Charles Théveneau, dit de Morande ou chevalier de Morande (1741 – 1805). C'est un violent pamphlet contre les moeurs de la Cour et du Royaume de France sous le règne de Louis XV.




Né à Dijon, Charles Théveneau délaisse son droit pour vivre de sa plume. Après un passage dans le régiment des Dragons de 1759 à 1763, il rejoint Paris où il va mener une vie de libertin, faite de profits douteux, de jeu et à semble-t-il à la limite du proxénétisme. 

Ses activités finiront par attirer l'attention du lieutenant général de police Sartine, dont les services qualifient Morande de « .. libertin crapuleux qui avait du mal vénérien et qui était dans les frictions », « coureur de filles », « brutal » et « mauvais sujet ». 

Il sera brièvement écroué, libéré puis enfermé à nouveau pour vol de montres... dans les maisons closes et tentatives d'enlèvement. Finalement libéré après de nouveaux longs mois de prison, accablé de dettes et poursuivi pour ses écrits déjà irrévérencieux il gagne l'Angleterre en 1770.


Sans ressources et il met rapidement en place un système de chantage, qui sera à l'origine du Gazetier Cuirassé : depuis Londres, il écrit à diverses personnes de la Cour et les menace de publier des anecdotes scandaleuses à leur sujet, s'il ne reçoit pas de leur part une somme d'argent lui permettant de subsister à Londres.

Parallèlement, il écrit le Gazetier Cuirassé qui rassemble ces anecdotes et le publie depuis Londres. L'ouvrage arrive à Paris le 3 août 1771 et connaît un succès immédiat. Il est signalé au duc d'Aiguillon alors à la tête du secrétariat d'État des affaires étrangères par le censeur royal François-Louis Claude Marin. 

L'ouvrage contient un très grand nombre d'anecdotes sur les débauches et les travers de la Cour, donnant l'image d'un royaume décadent et d'une noblesse et d'un clergé avilis. Les cibles privilégiées sont le chancelier de Maupeou et le Duc de la Vrillière (deux grands personnages de l'Etat), dont les portraits ornent le frontispice, mais Morande calomnie également le Roi et ses proches, en particulier Mme du Barry, la favorite en titre.

Après une erreur (l'ouvrage est attribué injustement au duc de Lauraguais), l'auteur, Morande, est identifié par les services de la Police de Paris : « brochure est du sieur Morande ci-devant escroc à Paris...; qui ne l'est pas moins à Londres, puisqu'il passe pour constant qu'il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n'eussent pas fait un pareil marché de dupe. » (Mémoire pour moi ; par moi Louis de Brancas, comte de Lauraguais ; à Londres, 1773, in-8.)




Morande se lance alors dans une carrière de "voyou littéraire" qui finira par le perdre, ou de "chevalier d'égout" comme l'écrivît Emile Canterel (Nouvelles à la main sur la comtesse Du Barry, Paris, 1861).

En 1773, il décide de s'en prendre à la Comtesse du Barry, qui est alors la favorite royale, en la menaçant d'un nouveau libelle qui lui serait entièrement dédié. La cour, le Duc D'Aiguillon et le Chevalier D'Eon s'activent alors pour mettre un terme aux agissements du maître chanteur, et ce d'autant plus que l'ambassadeur anglais a prévenu « qu'on ne s'opposerait point à ce qu'on vint enlever dans les États de Sa Majesté Britannique, y noyer dans la Tamise ou y étouffer ce monstre pourvu que l'intrigue se conduisît dans le plus grand mystère et sans blesser à l extérieur les droits de la nation anglaise ». Les opérations de police pour s'emparer de Morande échouent et la Cour se décide à négocier avec Morande et lui versent une somme d'argent en échange de son silence sur la Comtesse du Barry.

A la suite cet épisode, il se range plus ou moins, collabore avec la police, trahi d'autres libellistes, travaille pour Beaumarchais à Londres, devient Directeur du Courrier le l'Europe, puis rejoint la France où après diverses péripéties il devient.... juge de paix et s'éteint en 1805.



Mais revenons au Gazetier Cuirassé : c'est un libelle, de format in-12 imprimé sur un papier de faible qualité, qui est imprimé à Londres. 

L'ouvrage est composé de plusieurs parties : anecdotes transparentes, divertissantes ou extraordinaires, etc. et présente une quantité incroyable de ragots, dont l'auteur prévient en introduction que parmi ces informations, certaines sont tout au plus vraisemblables et qu'il compte sur le discernement des lecteurs pour démêler le vrai du faux. 



Ce qui frappe avant tout, plus que les anecdotes et informations qui concernent souvent (mais pas toujours) des personnes aujourd'hui tombées dans l'oubli, c'est la particularité de la gravure en frontispice. On y voit une sorte de personnage cuirassé (l'auteur j'imagine), qui tire à boulets "rouges" dans tous les sens, et notamment vers les portraits de Maupeou et de la Vrillière, de son vrai nom Louis Phélypeaux. On distingue d'ailleurs de petits feuillets, qui volent sous la canonnade, portant les mots « Et plus bas Phélipeaux ».


L'ouvrage, dont le titre complet est « le Gazetier Cuirassé ou Anecdotes Scandaleuses de la Cour de France », est imprimé à Londres, en 1771 et 1772, mais sur la page de titre on trouve « imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la Liberté ». Malgré ses travers, il est amusant à lire et fournit de curieux détails sur les moeurs du règne de Louis XV

Quelques exemples?

« On assure qu'un laquais (robuste) qui débute à Paris est payé aussi cher par les femmes qui s'en servent, qu'un cheval de race en Angleterre : si ce système prend faveur, une génération ou deux suffiront pour rétablir les tempéramens...(de la cour) ».

« La fécondité s'est glissée dans le couvent des filles de la conception, où le Saint-Esprit a fait dix miracles en une nuit ».

« Pour prévenir les incestes qui se commettent en France par le clergé, il sera permis aux prêtres à l'avenir de prendre des femmes... »

« On joue souvent la comédie chez Mme la Comtesse du Barry; on assure que Mr le Chancelier est si bon comédien, qu'il prend toutes sortes de rôles »

« On dit que Mademoiselle Clairon a été soûper chez le Marquis de Vill. Pour goûter un peu de tout ».

« Mademoiselle Laurencin qui pendant dix ans s'est promenée à pied tous les soirs sous les lanternes de Paris, vient de prendre un carrosse que traînera Monsieur le Comte de Bintem, dont elle a fait la connaissance par hasard en faisant son service dans les Tuileries ». Pour cette anecdote, comme à chaque page, on trouve une note de bas de page, qui donne des informations plus.. sociologiques : « tous les soirs, à la chute du jour, on voît arriver en foule au jardin des Tuileries un régiment de petites ouvrières enveloppées dans leur coêttes, de femmes qui se disent veuves, de vieilles courtières avec enfans; qui toutes viennent se dévouer aux vieillards honteux, qui en ont besoin. Mlle Laurencin a servi dans ce corps respectable pendant dix ans, et a été nommée à un emploi par Mr. Le Comte de Bintem, qui lui a trouvé beaucoup de dextérité dans ses exercices ».

« Mademoiselle des Orages est construite sur le modèle de Mademoiselle Clairon, elle a de plus qu'elle de la barbe et l'effronterie d'un grenadier ».

H
P.S. : L'avis aux lecteurs :
"Les fautes, qui se sont glissées à l’impression sont presque inévitables dans un ouvrage imprimé à la hâte, et dans une langue étrangère à celui qui l’imprime ; malgré toute l’attention apporté à la ponctuation et à l’orthographe, il a été impossible de prévenir des erreurs."

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Je partage ton intérêt pour ce livre qui est à sa manière emblématique. L'exemple même d'un livre très intéressant, pointu dans le sens ou son entière compréhension demande un peu d'érudition, le tout agrémenté par l'agréable fait qu'il n'est pas trop difficile de se procurer un exemplaire un peu sympa.

Un des nombreux bouquins essentiels pour affiner sa connaissance de la période tardive et riche de l'ancien régime.

Nicolas

Anonyme a dit…

Ce texte et bien d'autres sont étudiés avec précision et finesse dans l'ouvrage de Robert Darnton, Le Diable dans un bénitier : l'art de la calomnie en France 1650-1800, Paris : Gallimard, 2010

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