« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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dimanche 5 octobre 2014

Portrait de relieure: Anita Cara Conti, relieure, océanographe et aventurière

Amis Bibliophiles bonjour,
 
Se pencher sur l'histoire de la reliure permet de croiser des destins étonnants, tel celui de Caumont, évoqué dernièrement par Christian et des personnages singuliers. Nous savons que Danielle Mitterrand signait des reliures soignées, mais saviez que la première océanographe française, qui a laissé son à de nombreux établissements publics, Anita Conti était également une relieure d'art reconnue?
 
D'origine arménienne, Anita Caracotchian est la fille de Léon (Leven) Caracotchian, médecin accoucheur, et Alice Lebon. Elle voyage en suivant ses parents à travers l'Europe. En Bretagne et en Vendée, elle embarque régulièrement avec des pêcheurs qui lui donnent le goût de la mer.
En 1914, à l'aube de la guerre, la famille se réfugie à l'île d'Oléron, où la jeune fille s'adonne à la voile, la lecture, et réalise ses premières photographies.
Après la guerre, Anita Caracotchian s'installe à Paris où elle excelle dans le métier de relieuse d'art. Elle fait ses premiers pas en amatrice lorsqu'elle utilise pour la première fois une pièce de cuir brute pour relier un ouvrage de Molière.

 
 
Ses travaux de reliure sont remarqués à l'Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, où elle est même comparée à Legrain, décédé en 1920 :
" Attendons-nous à voir Melle Anita Cara devenir chef d'école comme le fut Legrain. C'est le propre de toutes les innovations de susciter immédiatement le démarquage ou la copie. Réjouissons- nous, en tout cas, si nous sommes ainsi appelés à connaître un autre âge de la reliure" souligne le journal Comoedia.
 
 
Elle se distingue pourtant de Pierre Legrain: alors que celui-ci privilégiait les lignes géométriques inspirées du cubisme, juxtaposant les cuirs en fines mosaïques, Anita Conti produit des pièces uniques, qu'elle taille, sculpte, modèle dans une seule peau (buffle d'Abyssinie, galuchat…) puis qu'elle teint. Ses recettes de teinture prises dans le Caucase conduisent à des compositions originales, teintées des couleurs et lumières rencontrées lors de ses voyages en Orient.
A ses retours de voyage, elle accueille amateurs et collectionneurs dans son atelier parisien. Jean de Rovéra, Francis Carco, Henri Davoust, Edgar Faure, Anatole de Monzie, Emile Roche, Jean Giroudoux, la famille royale de Belgique, Albert Kahn, ou encore le jeune empereur de l'Annam, Bao Daï, sollicitent les talents de celle que Pierre Mac Orlan nomme "celle-qui-écoute-parler-les-livres".  Elle relie ainsi  Jeux du Demi-Jour de Pierre Mac-Orlan, La croisière noire et Fumeurs d'opium de Jules Boissière, L'Anthologie Nègre de Blaise Cendrars, Le Chant de l'Equipage de Pierre Mac-Orlan, Ghazels de Hâfiz, reliure incrustée de pierreries.
Dans les années 1930, son travail de relieur d'art est couronné de plusieurs prix : au Salon d'Automne, au Salon des Arts Décoratifs, à Londres, à New York, à Bruxelles où elle obtient la médaille d'or en 1935. Elle cesse pourtant toute activité professionnelle de relieur d'art pour se consacrer à l'océan après 1939.
Anita Conti embarque alors pour les régions arctiques à bord du Viking, un chalutier-morutier, pour une durée de pêche de 3 mois au-dessus du 75° parallèle. Elle tire alors des conclusions très alarmistes quant à la surexploitation des océans et les conséquences d'une pêche à outrance. Donnant naissance à une prise de conscience sur les problèmes environnementaux, elle montre que la mer n'est pas une ressource inépuisable. De novembre 1939 à janvier 1940, elle embarque sur les dragueurs de mines en Manche et en mer du Nord. Première femme à bord des navires de la Royale, elle prend une part active aux opérations de déminage à Dunkerque. En mai 1940, elle prend part à l'évacuation de la poche de Dunkerque.
En 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle embarque sur un chalutier qui fuit vers les rivages africains pour continuer la pêche et nourrir les populations, la pêche étant interdire en Atlantique Nord. Pendant deux ans, d'un chalutier à l'autre, elle observe les pêcheurs français le long des côtes sahariennes et africaines, où ils découvrent des espèces de poissons inconnues en France. Elle n'a de cesse de continuer à augmenter les cartes sur les zones de pêche, tout en s'intéressant aux techniques de pêches locales.
En 1943, le gouvernement d’Alger lui commande une recherche sur les ressources de poissons de l'Afrique de l'Ouest, ainsi qu'une étude pour développer la pêche traditionnelle. Pendant 10 ans, elle va étudier, tant en Mauritanie qu'au Sénégal, en Guinée ou en Côte d'Ivoire, la nature des fonds marins, les rivages, les estuaires, les différentes espèces de poissons et leur valeurs nutritives, pour parer aux carences en protéines des populations locales.
Petit à petit, elle améliore les techniques de conservation, les méthodes de pêches, installe fumeries et pêcheries, et fonde même une pêcherie expérimentale de requins.
Continuant sans relâche ses études, elle s'implique encore davantage contre la malnutrition ainsi que pour la sauvegarde de la richesse halieutique et pour un développement de la pêche en harmonie avec la mer.
Ses reliures sont assez difficiles à retrouver, mais le personnage ne pouvait laisser indifférent!
 
H

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Joli billet, merci ! Le nom me disait quelque chose, grâce à toi nous en savons plus... Une spécialiste en halieutique qui reliait en galuchat, ça c'est un personnage ! Même si je ne me suis toujours pas fait à "relieure"... Mais c'est un autre sujet, déjà débattu et clos dans de nombreux échanges ici même... C'était, donc, une sacré bonne femme et une sacrée relieure... J'ai eu entre mes mains une de ses créations, il y a longtemps (veau poli à bandes avec peau de serpent) sur un André Demaison ill. Jouve...
B.

Anonyme a dit…

La photo avec les grands ongles et le maillet est assez surréaliste. On l'imagine difficilement à l'étau à endosser arrondissant un dos au marteau . Comme Legrain n'était elle pas plutôt maquettiste et soumettait ses projets artistiques à des artisans relieurs de renom qui réalisaient les reliures ? ? On sait bien par exemple que sur la plupart des reliures signées Legrain , seul le design était de Legrain les reliures étant faites par des ouvriers techniquement bien meilleurs que le maître.

Bouc binder

Anonyme a dit…

C'est vrai que le maillet semble rude et un peu disproportionné pour de si jolies menues mains, mais sur la photo, elle dore "seulement".
Ceci dit, je connais de jolies menues menottes qui ont bien plus de fermeté qu'on pourrait le supposer ;-)
B.

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