« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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mercredi 24 juin 2015

La Collection d'Artois et la famille Didot: un petit bijou pour bibliophiles

Amis Bibliophiles bonjour,


A la fin du XVIIIe siècle, la famille Didot occupe une place de premier plan dans le paysage éditorial français. François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l'Aîné, fait figure d'éditeur officiel. 

La collection d'ouvrages, que lui demande Louis XVI "pour l'éducation du Dauphin", par un brevet d'Avril 1783, est bien connue. 

De même, le Comte de Provence, frère du Roi, confie à Pierre-François Didot (1732-1795) l'impression de ses éditions : Didot devient "Imprimeur de Monsieur".

Ces deux collections sont renommées; la collection du Dauphin est toujours très recherchée; elle a en effet de nombreux atouts : tirages très limités, belle typographie, beau papier, souvent bien reliée.

Il est peut-être le moins connu des trois frères mais Charles-Philippe, Comte d'Artois, a lui aussi commandé une série d'ouvrages à François-Ambroise Didot.


Hamilton, Mémoires du Comte de Gramont, relié aux armes du Comte d'Artois, Gros et Delettrez, 2011.

Charles-Philippe est né en 1757. Louis XV choisit de lui donner le comté d'Artois en apanage, semble-t-il pour rassurer les délégués de cette province, qui craignaient la colère du Roi, à la suite de l'attentat de Damiens, natif d'Artois, en mars de cette année 1757. 

En 1780, c'est donc un jeune prince de 22 ans qui s'adresse à Didot, pour lui commander une "collection d'ouvrages français, en vers et en prose, imprimés par ordre du Comte d'Artois". C'est en tout cas sous ce titre que la collection est généralement désignée ; mais il ne figure pas tel quel dans les ouvrages imprimés.

Daucourt, le Berceau de la France, page de titre du tirage "Artois".

La seule mention qui s'en rapproche figure dans le titre des listes récapitulatives, insérées à la fin du dernier tome publié en 1780, puis à la mi 1781, et enfin fin 1781. Ces titres portent "Première Liste des ouvrages imprimés par ordre de Mgr le Comte d'Artois", sans autre mention ni distinction, puis  "Seconde Liste des ouvrages imprimés par ordre de Monseigneur Comte d'Artois", cette fois-ci en séparant la prose des Poésies, catégorie qui ne regroupe que les Oeuvres choisies de Boileau, et enfin "Troisième liste des ouvrages imprimés par ordre de monseigneur Comte d'Artois", séparant de nouveau les Poésies, comportant cette fois-ci les Fables de la Fontaine et les Oeuvres choisies de Gresset. Nulle mention de vers ni de prose dans ces listes...

Première liste des ouvrages, insérée à la fin des Amours de Roger et Gertrude, 1780.

A noter qu'après les deux premières années le rythme de parution s'essouffle : de 27 tomes publiés en 1780 et 1781, nous passons à 6 tomes seulement (trois titres) en 1782, puis, en 1784 : Tom Jones, en 4 tomes. En 1786, Didot écrit dans la réédition de L'épitre sur les progrès de l'imprimerie, en note d'un passage fort élogieux sur Artois : "Monseigneur Comte d'Artois a commencé dès l'an 1780 une collection d'ouvrages de son choix, composée en partie des plus jolis romans que l'on connoisse : elle se monte actuellement à 64 vol. Ce Prince fait présent des exemplaires de cette édition imprimée par ses ordres." Mais la série s'arrête là. Au total la collection comprend 35 titres, répartis en 64 volumes.


Didot Fils aîné, épitre sur les progrès de l'imprimerie, édition de 1786.

Didot, Essai de fables nouvelles, 1786. On voit plusieurs membres de 
la famille mis à l'honneur sur cette page de titre.

Cette collection groupera des ouvrages légers : des romans principalement, et quelques recueils poétiques. Les auteurs choisis ne sont pas tous français, mais les ouvrages sont écrits dans cette langue. Dans un cas exceptionnel, il s'agit d'une traduction. Ils sont pour la plupart contemporains ; il s'agit d'auteurs à la mode, voire reconnus, et des textes emblématiques, dans le genre choisi. Dans certains cas l'ouvrage est publié la même année, comme pour Les Jardins de l'abbé Delille.

Ce parti-pris non académique a nui à la réputation de la collection. Les bibliographes ne sont pas tendres sur ses qualités littéraires : "collection intéressante que par son exécution typographique et sa rareté", écrit Gabriel Peignot. "Le choix aurait pu être plus sévère", d'après Brunet. Renouard est du même avis : "cette collection pourroit être d'un d'un meilleur choix littéraire".

Ces jugements sévères sont motivés par la présence d'auteurs fort oubliés, déjà au début du XIXe siècle, comme par exemple Daucourt, Mme de Tencin, d'Arnaud, de Saint-Réal... Il ne faudrait pourtant pas croire que tout soit de la même farine. La collection regroupe également des noms plus solides : Voltaire, Montesquieu, La Fontaine, Mme de La Fayette, Hamilton, Boileau, notamment. 

Les éditions sont soignées ; dans certains cas le texte est revu spécialement, une préface est rédigée. 

C'est dans cette collection que les nouveaux caractères Didot sont utilisés. La collection est tirée à soixante exemplaires, que le Comte d'Artois se réserve et distribue dans son entourage. Ces exemplaires sont tirés sur un papier de qualité : un papier vélin, nouveauté en France, papier fin, résistant, très blanc. 

Didot tire pour son usage personnel un certain nombre d'exemplaires, dont le nombre est estimé entre 40 et 60, suivant les bibliographes. Ceux-ci sont tirés sur un papier d'Annonay, de qualité moindre : c'est un vergé, légèrement plus jaune, mais tout aussi fin et résistant. 

Trois exemplaires sont tirés sur peau de vélin : l'un pour le Comte d'Artois, le second pour son trésorier, Mr de Verdun de Montchiroux, le troisième pour Didot. On peut rêver : Deux de ces exemplaires sont en France, à la BNF et à l'Arsenal, le troisième à la British Library (celui de Verdun de Montchiroux, réfugié à Londres pendant la Révolution). Mais certaines bibliographies affirment qu'il y eut quatre exemplaires tirés...

Il semblerait qu'un tirage supplémentaire puisse exister ; en effet on trouve mention de quatre exemplaires sur vélin, avec les caractéristiques Didot, des Oeuvres de Boileau (ex Le Camus de Limare, Hangard, la Borde, MacCarthy). De même, la vente Renouard présente un exemplaire de Tom Jones sur vélin.

D'Arnaud, Lorezzo, page de titre du tirage "Didot".

Les exemplaires "Didot" se distinguent des exemplaires Artois par deux différences : le papier, comme on l'a vu, et la page de titre. Sur la page de titre Artois se trouvent les mentions : "par ordre de Mgr le Comte d'Artois", A Paris, de l'Imprimerie de Didot l'Aîné", avec la date. Le fleuron reprend les armes du Comte d'Artois. Pas moyen de se tromper !

Par contre les exemplaires Didot sont moins facilement repérables. En effet, s'agissant d'une impression privée, non mise dans le commerce, les mentions habituelles ne peuvent y figurer. Nous n'avons donc plus les mentions relatives au Comte d'Artois, ni son fleuron. Mais nous n'avons plus non plus l'imprimeur ! la seule mention, comme toute édition clandestine qui se respecte, est un lieu (Paris) et la date. Le fleuron d'Artois est remplacé par un fleuron passe-partout.

Ceci nuira à l'identification des exemplaires en question, d'autant qu'il s'agit de textes couramment édités à cette époque.

A noter que les autres caractéristiques de l'édition sont en tout point identiques : jusqu'à la liste des ouvrages publiés, présente trois fois comme on l'a vu, qui est également présente dans les exemplaires Didot.

Le format utilisé est traditionnellement désigné comme un in-18 dans les bibliographies, quelquefois un in-16. Les dimensions correspondent effectivement à ce format : suivant l'ardeur du relieur, les ouvrages mesurent de 12,5cm à 13,5 cm de hauteur, sur 7,5 cm à 8,5 cm. Le format bibliographique est en réalité un in-12 par demi-feuille. 

L'édition n'est pas illustrée, mais suivant la mode du temps, certains collectionneurs ont truffé leurs exemplaires, tel Renouard, qui s'était constitué un "exemplaire de choix" à partir de trois collections entières...

Ex-Libris de Thierry de Ville-d'Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, sur les Contes d'Hamilton.

Cette collection, distribuée aux proches du Comte d'Artois, qui n'étaient pas forcément bibliophiles, n'a pas toujours été traitée avec le même soin. Elle était livrée en feuilles, son rythme de parution était irrégulier, et de nombreux exemplaires furent rapidement dépareillés.

Fénelon, Télémaque, enrichi de figures, maroquin de Lefèbvre, Sotheby's, 2007, 
bibliothèque Marcel de Merre, vendu 9000 euros.

Notons par exemple que l'exemplaire du Duc de la Vallière (qui a une excuse valable), présenté à la vente de 1783 (lot 4134) ne comprenait que 21 volumes, soit les 12 premiers titres, et les trois premiers tomes du treizième, brochés. Il s'agit du seul lot retiré de la vente par la duchesse de Chatillon. Plus significativement, dans la vente du fonds de Bure, en 1838, sous le numéro 1506 on trouve une collection "complète", mais dépareillée : 56 volumes en feuilles, 7 brochés et un relié. Le numéro 1507 présente neuf volumes brochés, le numéro 1508 17 volumes "Didot" brochés.

Christies, octobre 2008, lot 200 : Collection d'Artois, 
25 volumes, maroquin citron, provenance : Comte de Paris.

Au fil du temps, les collections complètes se sont encore raréfiées. Ainsi, à la vente Christie's du 14 octobre 2008, l'exemplaire du Comte de Paris ne comportait plus que 25 volumes, soit 14 des 35 titres au total.
De même est passé récemment en vente un tome isolé : Daphnis et Chloé, aux armes de Marie-Antoinette, figurant à la vente de la bibliothèque Marcel de Merre, en juin 2007 (Sotheby's), vendu 4320 euros. 

Daphnis et Chloé, maroquin aux armes de Marie-Antoinette.

Par nature, les provenances sont souvent prestigieuses ; on trouve donc souvent ces volumes dépareillés dans de belles reliures, du temps ou légèrement postérieures. Un beau thème de collection, peu encombrant !

Collection d'Artois, 37 volumes, demi-maroquin, vente Ader, mars 2015.

Voici la liste des titres de la collection d'Artois :

En 1780 :
Montesquieu, le Temple de Gnide, 1 tome, 76 pages.
Duclos, Acajou et Zirphile, 1 tome, 69 pages.
(Godard de Beauchamps), Ismène et Isménias, 1 tome, 115 pages.
Mme de la Fayette, Zayde, 3 tomes, 156;135;166 pages
Mme de la Fayette, la princesse de Clèves, 2 tomes, 184;166 pages
Tressan, histoire du petit Jehan de Saintré, 1 tome, 182 pages
Marmontel, trois contes moraux, 1 tome, 170 pages
Mme Riccoboni, lettres de la Comtesse de Sancerre, 2 tomes, 156;160 pages
Cazotte, Ollivier, 2 tomes, 188:168 pages
Daucourt, le berceau de la France, 2 tomes, 175;152 pages
Mme Riccoboni, Lettres de Milady Juliette Catesby, 1 tome,  193 pages
Tressan, le prince Gérard, comte de Nevers, 1 tome,  171 pages
Voltaire, Contes et Romans, 6 tomes, 189;180;198;178;178;179 pages
Longus, Daphnis et Chloé, 1 tome, 200 pages
Mme Riccoboni, Histoire d'Aloïse de Livarot, 1 tome, 77 pages
Mme Riccoboni, les amours de Roger et de Gertrude, 1 tome,  79 pages

EN 1781 seront de nouveau publiés 27 tomes :
Tressan, histoire de Tristan de Léonois, 1 tome,  212 pages
Prévost, Manon Lescaut, 2, 179;174 pages
Duclos, les confessions du Comte de ***, 2 tomes, 129;128 pages
d'Arnaud, Sargines, 1 tome,  130 pages
Mme de Graffigny, lettres péruviennes, 2 tomes, 185;166 pages
Mme de Tencin, le siège de Calais, 2 tomes, 122;126 pages
d'Arnaud, Lorezzo, 1 tome,  152 pages
de Saint Réal, Don Carlos, 1 tome,  135 pages
de Saint Réal, conjuration des Espagnols contre Venise, 1 tome,  142 pages
Hamilton, mémoires du Comte de Gramont, 3 tomes, 168;189;183 pages
Boileau, Oeuvres choisies, 1 tome,  227 pages
la Fontaine, Fables, 2 tomes, 244;294 pages
Gresset, Oeuvres choisies, 1 tome,  158 pages
Fénelon, les aventures de Télémaque, 4 tomes, 192;226;197;208 pages
Hamilton, contes, 3, 211:164:207 pages

En 1782 seront publiés :
Delille, les Jardins, 1 tome,  140 pages
Montesquieu, les Lettres persanes, 3 tomes, 184;189;201 pages
la Fontaine, les Amours de Psyché et de Cupidon, 2 tomes, 156;171 pages

Aucune publication en 1783. La collection se termine en 1784 avec:
Fielding imité par La Place, Tom Jones, 4 tomes, 336;293;297;369 pages

Calamar

8 commentaires:

lexo-phil a dit…

Bonsoir et merci pour cet intéressant article très bien documenté !

Vous confirmez le très faible tirage des exemplaires "Artois" ??

Je suis surpris, ayant un "Temple de Gnide" 1780, de cette édition dans ma bibliothèque... Je ne l'imaginais pas si rare...

Comme décrit, imprimé sur un papier fin, bien blanc et dénué de toute rousseur.

calamar a dit…

bonsoir,
merci de pour ce commentaire sympathique ! et oui, le tirage total est bien de 60 ex pour Artois, environ 40 pour Didot, plus quelques éventuels exemplaires sur peau de vélin. Mais comme les collections sont la plupart du temps dépareillées, au final cela fait 6400 volumes, donc pas si rare que ça, sauf si on cherche un titre bien précis, ou une collection complète, bien sûr. Ce qui va faire le prix, c'est la reliure et la provenance éventuelle. Le Temple de Gnide est sensé être un des titres les moins courants, car le premier publié.

Anonyme a dit…

Jolie collection, très bien imprimée surtout.
Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire...
Bonne vacances à tous
Wolfi

Anonyme a dit…

Jolie collection, très bien imprimée surtout.
Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire...
Bonne vacances à tous
Wolfi

Anonyme a dit…

Jolie collection, très bien imprimée surtout.
Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire...
Bonne vacances à tous
Wolfi

Pierre M. de M. a dit…

Bonjour, quel bel article. Je possède également un "Acajou et Zirphile sans les armes du duc mais avec la mention "par ordre de mgr le comte d'Artois" et l'adresse de Didot l'aîné.
Il y a aussi à la British Library un exemplaire d'Acajou et Z. mais dont la page de titre est curieusement modifiée. Les armes princières sont grattées et remplacées par la gravure d'une tour chargée des lettres JJMV. Le nom du comte d'A. a été gratté et il ne subsiste que "par ordre". Le nom de Didot, l'adresse et la date de 1780 n'ont pas été modifiés. Au moins un autre ouvrage de cette collection, les Lettres d'une Péruvienne a été modifié de la même façon et est également conservé à la BL. Je connais une collection presque complète en Belgique. ( je puis vous envoyer une photo de l'ex. de la BL si cela vous intéresse)

Pierre a dit…

Excellent article dont je garderai le texte comme document de travail. Merci Calamar ! Bibliophile et bibliographe : là je dis respect ! ;-)) Pierre

lexo-phil a dit…

La modification de la page de titre des exemplaires de la BL date très probablement de la période révolutionnaire pendant laquelle certains lecteurs zélés ont voulu faire disparaitre les symboles du régime royal et féodal jusque dans les livres.
Voir l'exemplaire de l'Anatomie de Winslow 1732, actuellement en vente sur eBay, dans lequel tous les mots relatifs à la royauté ont été caviardés sur la page de titre et la dédicace.
Ce vandalisme révolutionnaire militant est heureusement assez rare.

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