« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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lundi 22 avril 2013

Les sociétés de bibliophiles II - La "Société des Amis des Livres", avec une présentation des Cris de Paris, exemplaire unique, enrichi des épreuves originales

Amis Bibliophiles bonjour,

Après la doyenne des sociétés de bibliophiles françaises, la Société des Bibliophiles François, je vous propose de découvrir aujourd'hui la Société des Amis des Livres. 

La Société des Amis des Livres fut officieusement fondée en 1874, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle qui fut si propice aux sociétés de bibliophiles et où la bibliophilie était en plein effervescence. 


Quelques bibliophiles formèrent alors le projet de se retrouver régulièrement pour parler livres et présenter leurs trouvailles, trois en particulier franchirent le pas: M. Galien, bibliothécaire de la Cour de Cassation (dont la bibliothèque personnelle, qu'il avait transporté au Palais de Justice, fut incendiée pendant la Commune, coup terrible pour le bibliophile), M. Philippe de Saint-Albin, ex-bibliothécaire de l'impératrice et Truelle Saint-Evron. Ils furent bientôt rejoint par Eugène Paillet, juge d'instruction, conseiller à la Cour et à l'époque fort d'une bibliothèque que ces contemporains évaluaient à "un demi-million". 


Eugène Paillet recherchait l'exemplaire parfait, n'hésitant pas à le construire à partir de plusieurs exemplaires dans lesquels il choisissait les feuillets les plus beaux. En 1887, il décida de se séparer de sa bibliothèque et la vendît en bloc à la librairie de MM. Morgand et Fatout. Le catalogue comprenait sept cent quatre-vingt-dix-sept numéros. ("Alors que M. Henri Béraldi écrivait avec humour et une verve endiablée la Bibliothèque d'un bibliophile, lentement, laborieusement, je dressais de mon côté le catalogue complet de mes livres. Ce travail étant terminé, j'avais l'intention de le livrer à la publicité. Il me semblait intéressant qu'on fut à même de juger, de comparer une description précise, quasi-scientifique et le croquis fantaisiste quoique très exact, aussi, de mon spirituel bibliographe. Mais certaines circonstances particulières décidèrent le sacrifice de ma collection. Je l'avais formée amoureusement et pourtant je m'en séparai sans regret ; il est vrai que j'en avais joui pendant vingt-cinq ans et les passions hélas ! ne sont pas éternelles. Ma brusque détermination arrêta net tout projet d'imprimer mon catalogue. Je le remis à M. Morgand, le serpent tentateur, qui s'en servit pour la vente. Toutefois, il rédigea plus compendieusement les articles sur lesquels je m'étais peut-être étendu avec trop de complaisance." Vicaire, La Bibliothèque Eugène Paillet)

Les Amis des Livres se rencontraient le dimanche chez Eugène Paillet, simplement pour échanger autour du livre. Ce n'est que quelques mois après, que Paillet confia à un des ses fidèles, le jeune Henri Beraldi: "j'ai envie de m'amuser à faire un livre illustré. Je pense à faire illustrer d'eaux-fortes par Edmond Morin la Chronique du Règne de Charles IX, de Mérimée.". 

Ce "j'ai envie de m'amuser à faire un livre illustré" n'a rien l'air de rien, mais c'était le point de départ d'une tendance très importante de la bibliophilie de l'époque: la publication de beaux ouvrages par les sociétés de bibliophiles.

Le projet du Charles IX fur mené en 2 années et parût en 1876, imprimé par Chamerot, orné de 31 eaux-fortes par Edmond Morin, et tiré à 115 exemplaires. Ce coup d'essai fut un coup de maître. La tendance de fond de l'édition bibliophilique de la fin du XIXe siècle était lancée.

Trois ans plus tard, un autre membre de la Société des Amis des Livres confiait à Jouaust les Scène de la vie de Bohême, ornées de 13 eaux-fortes par Adolphe Bichard... 

Il  fallut attendre 1880 pour que la Société des Amis des Livres s'organise et définisse ses statuts. Eugène Paillet fut élu président et le resta pendant 21 ans (c'est Henri Beraldi qui lui succède en 1901). 

Paillet président, il est en position de réaliser son objectif: rendre hommage à de grands auteurs, en éditant un de leurs ouvrages, orné d'eaux-fortes ou de burins, ainsi Victor Hugo, Balzac, Diderot, Alfred de Vigny, Voltaire, Alfred de Musset, Baudelaire, Anatole France, Dumas, Maupassant, Samain, etc.

Six après la création de l'embryon de la Société en 1874, les fondateurs de 1880 forment une liste plus longue que celles des premiers amis. La Société des Amis des Livres est en effet composée de 50 membres titulaires et de 25 membres correspondants. Elle se fixe officiellement pour but, comme l'indique l'article premier de ses statuts: 

1. De publier des livres avec ou sans illustration qui, par leur exécution typographique ou par les choix artistiques, soient un encouragement aux peintres et aux graveurs, aussi bien qu'un motif d'émulation pour les imprimeurs français.
2. De créer, entre tous les bibliophiles, des rapports suivis au moyen de fréquentes réunions.

Ces statuts serviront de modèles aux sociétés qui seront crées ultérieurement. 

Eugène Paillet est président, et c'est le Duc d'Aumale, déjà membre des majores (la Société des Bibliophiles François, ce qui vaudra parfois aux membres de le Société des Amis des livres le péjoratif minores), qui deviendra président d'honneur en 1881, un président assidu d'ailleurs, qui participe activement aux dîners chez Durand (le jour de son retour d'exil, il alla dîner aux Amis des Livres, au Lion d'Or). 

On retrouve la fine fleur des bibliophiles de l'époque parmi les membres: Brivois, Gallimard, Adolphe Bordes, Jules Clarétie, Descamps-Scrive, Beraldi, Uzanne (Uzanne quittera d'ailleurs les Amis des Livres, amer, qu'il juge trop "traditionnaires" pour aller former la Société des Bibliophiles Contemporains... et qu'il ne cessera de critiquer dans ses écrits, allant jusqu'à les qualifier d'ennemis des livres).

Les dîners de la société avaient lieu chez Durand jusqu'en 1910, et s'enrichirent d'un menu illustré à partir de 1909, offerts par Beraldi ou Borderel, et illustrés par Vidal, Lepère, Laboureur ou même Jou. 

De 1910 à 1914, les dîners se tinrent au Café de la Paix. Comme les membres de la Société des Bibliophiles François, les Amis des Livres étaient gastronomes. Ainsi, le dîner du 6 décembre 1910 proposait-il (pour 15 francs), 4 sortes de vins autour d'huîtres d'Ostende, Crême de Laitues, Truite saumonée Nantua, Médaillon de Veau à la Dreux, Selle de Pré Salé Richelieu, Poularde à la gelée de Porto, Salade Romaine, Asperges sauce mousseline, Bombe Nélusko, Fromages et des fraises au champagne. 

Les dîners qui se tinrent pendant la Grande Guerre furent plus sobres, notamment le dernier "Chocolat Restriction", avec menu illustré, le 18 novembre 1918. Après la guerre, les dîners eurent lieu chez Lucas, puis chez Larue. 

La société est très structurée, Paillet (président) et Aumale (président d'honneur), puis Beraldi (président) et Paillet (président d'honneur), et a les moyens de ses ambitions. Elle se distingue aussi des autres sociétés par des principes qui furent (presque) toujours respectés:

Tous les exemplaires se doivent d'être pareils (pourtant, l'exemplaire de Beraldi de Paysages Parisiens, son premier projet, fut le seul à être imprimé sur Japon). En effet, si vous "permettez à quelques membres d'enrichir leurs exemplaires par l'adjonction de suites ou de tirages spéciaux vendus eaux enchères, vous créez des exemplaires de première et de seconde zone, ce qui est contraire à l'égalité des membres d'une société de bibliophile et à la réputation des volumes édités par la société. Les dessins originaux ne doivent jamais être morcelés (nous le verrons ci-dessous avec Paris qui crie), leur suite doit toujours être vendue complète. Morceler c'est détruire.". 

D'un point de vue comptable, la perte matérielle qui résulte de l'absence de ces enchères habituelles aux sociétés de bibliophiles est compensée moralement par la constitution d'un exemplaire unique et complet qui fait honneur à la société

Truffer, c'est mal! Et Paillet prît plusieurs fois position contre le truffage.

1890... Une année qui fait date dans les annales de la Société des Amis des Livres: Pierre Vidal, qui était jusqu'alors conservateur adjoint au département des estampes à la Bibliothèque Nationale souhaita se mettre à l'illustration. Il avait dessiné toute une série de petits métiers de Paris et ces 30 dessins en couleurs appelaient un texte. Paillet et Beraldi firent alors appel aux membres de la Société pour composer le texte. Les deux proposèrent un texte ainsi que bien d'autres qui savaient manier la plume: Henry Houssaye, Jules Claretie, Roger Portalis, Spencer Ashbee, Albert Arnal, Beraldi assurant à la dernière minute la préface à la place d'Uzanne, etc. Paris qui crie était né.


Cet ouvrage est un ouvrage clef, qui innova à trois niveaux:
- Les débuts de Pierre Vidal
- Les dessins aquarellés au patron succédant à l'eau-forte
- La collaboration littéraire des membres d'une société de bibliophiles!

L'ouvrage sera tiré à 120 exemplaires.

L'innovation venait de se placer au coeur de l'ADN de la Société des Amis des Livres, et après les dessins aquarellés, Beraldi proposa Paysages Parisiens, avec des bois.

La Société des Amis des Livres proposa d'autres ouvrages importants tels le Zadig de Voltaire, illustré par Rops, les Quinze Histoires d'Edgar Poë, illustrées par Legrand, La Corde de Claretie (membre de la société), illustrée par Jouas... puis ce furent Giraldon, Steinlen, Lepère, Louis Morin, Maurice Ray... ou encore l'Eloge de la Folie, avec 46 bois en couleurs de Lepère, etc.

La Société des Amis des Livres joue donc un rôle majeur dans l'histoire des sociétés de bibliophiles françaises: elle est structurée autour de personnalités fortes, elle prend des positions fermes, plus qu'aucune autre, elle s'honore de révéler et/ou de confirmer les grands artistes de l'époque (Lepère, Steinlen, Rops, Jou, Segonzac...). Les "minores" méritent la reconnaissance des bibliophiles, ils ont percé des routes, creusé les chemins, ils furent révolutionnaires à leur façon, puis gardiens du temple. 

Focus:
Paris qui crie, Petits Métiers
Notices par Albert Arnal, Henry Spencer Ashbee, Jules Claretie, Albert Giraudeau, Henry Houssaye, Henri Meilhac, Victor Mercier, Eugène Paillet, Jean Paillet, Roger Portalis, Eugène Rodrigue.
Préface par Henri Beraldi
Dessins de Pierre Vidal
Paris, imprimé pour les Amis des Livres, par Georges Chamerot, 1890
Tiré à 120 exemplaires dont 50 exemplaires imprimés pour les membres titulaires de la Société des Amis des Livres.



J'ai le plaisir de vous présenter cet ouvrage, dont je possède un exemplaire (exemplaire n°24, de Gabriel Cusco, sobre reliure peinte de Carayon); exemplaire unique contenant les épreuves originales sur japon, à la plume, annotées par Vidal  (27 sur 30), des dessins originaux de Vidal signés sur papier fort (2), les épreuves à la plume des couvertures et les fleurons (sur chine).


Les Cris de Paris sont des expressions de vente à la criée reprises par les marchands ambulants de Paris.

Un peu comme aujourd'hui sur les marchés, ces cris, au nombre d'une cinquantaine, étaient poussés par les marchands ambulants, qui exerçaient leurs activités dans les rues de la capitale, du Moyen Âge à la Première Guerre mondiale. Ils signalaient ainsi leur présence tout en animant les rues et les places de « cette grand'ville si belle mais si bruyante » (Boileau).

Très bel ouvrage illustré de 31 planches hors texte de Pierre Vidal, dont le frontispice, toutes aquarellées à la main à l’époque, dont le frontispice, figurant les petits métiers parisiens : le chevrier, les chiffonniers, marchande des quatre saisons, chanteur dans les cours, la poissarde, donneur de coups de mains, tondeur de chiens, marchand de coco, joueur de bonneteau, marchande de plaisirs, ramasseur de bouts de cigares, etc.



Cet ouvrage, nous l'avons vu, marque un tournant dans l'édition d'ouvrages par les sociétés de bibliophiles françaises,  et constitue l'un des bijoux de la Société des Amis du Livre. 

H


Dictionnaire Encyclopédique du Livre
Histoire des Sociétés de Bibliophiles, Raymond Hesse

dimanche 21 avril 2013

Les sociétés de bibliophiles I - La doyenne des sociétés de bibliophiles, la "Société des Bibliophiles François", avec une présentation des Commentaires de la Guerre Gallique.

Amis Bibliophiles bonjour,

Si certaines existent encore, formelles ou informelles, au grand jour ou pas, les sociétés de bibliophiles furent la grande affaire des XIXe et XXe siècles. Je vous propose de redécouvrir ces principales sociétés de bibliophiles à travers un cycle d'articles qui leur seront consacrés.


La Société des Bibliophiles François, fondée en 1820, est la doyenne de ces sociétés (on ne connaît qu'une seule société qui soit sa doyenne, le Roxburghe Club de Londres, mais nous aurons l'occasion d'y revenir). 

En 1819, en effet, MM. de Chateaugiron, de Pixerécourt, Walckenaër, de Malartic, Durand de Lançon, Bérard, Edouard de Chabrol et de More-Vindé, tous grands amateurs et possesseurs de bibliothèques, conçurent le projet de former une société dans le but de faire imprimer des ouvrages inédits, ou de réimprimer des ouvrages très rares, ce qui restera sa caractéristique principales et sa différence majeur avec les autres sociétés qui furent créées par la suite (et dont l'objectif fut souvent de publier des livres d'art, bien illustrés, tirés à petit nombre).

Cette société, fondée le 1er janvier 1820, prît le nom  de Société des Bibliophiles François.  Aux 8 membres fondateurs, cités ci-dessus, s'ajoutèrent bientôt 16 autres membres et 5 membres associés étrangers, portant l'effectif à 29 (la société atteindra un chiffre maximal de 35 membres).

C'est l'objectif recherché par la Société lui-même qui de facto, définira le recrutement des membres. En effet, la Société des Bibliophiles François n'intègre pas de bibliophiles amateurs de belles estampes, et désirant illustrer somptueusement, idéalement de façon annuelle, un chef-d'oeuvre de la littérature française, en accordant un soin particulier au choix du papier, des caractères, de l'illustrateur, de la composition et du tirage. 

La Société des Bibliophiles François est plutôt une réunion de savants, de gens du monde possesseurs de bibliothèques, d'archives de famille, susceptibles d'apporter à la Compagnie un manuscrit précieux encore inédit, de faire une trouvaille historique ou littéraire, telle des lettres de Louis XIII au Cardinal de Richelieu..., ou de proposer par exemple la réimpression de Roti-Cochon, ouvrage de 1689 destiné à enseigner la lecture aux enfants... ou encore les Commentaires de la Guerre gallique.

La Société des Bibliophiles François publia ainsi moins d'une cinquantaine d'ouvrages, qui sont tous aujourd'hui devenus rares et très recherchés des amateurs. On le voît, cette Société peut presque être considérée comme une académie privée des inscriptions et belles lettres, un salon. Les réunions se tenaient d'ailleurs dans le salon d'un des membres de la Société, ou chacun, comme dans une académie, retrouvait son "fauteuil", portant son numéro d'ordre d'admission.

Les jetons de présence et le papier à lettres de la Société des Bibliophiles François s'ornent de l'effigie de Jacques Auguste de Thou, "patron de la compagnie", qui incarne parfaitement l'objectif historique que s'était donné la Société. 


On y retrouvera bien sûr la noblesse (le Comte de la Bédoyère, le baron Pichon, le duc d'Aumale, le prince de Metternich), l'armée et des bourgeois (Ambroise Firmin-Didot, Jules Janin, etc.) et même, c'est à souligner... quelques femmes ainsi la marquise de l'Aigle, la comtesse de Galard, la duchesse de Broglie, la duchesse de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Bisaccia.

Ces membres se réunissaient tous les 15 jours de décembre ou janvier à mai ou juin. Un banquet annuel réunissait les membres de la Société. Le plus célèbre d'entre eux, fut celui organisé par Prosper Mérimée au cours duquel furent servis successivement un potage, un turbot, de la selle de mouton, un poulet à la marengo, une timbale à la portugaise et sorbets... pour terminer le premier service, avant de reprendre avec des poulardes truffées, une terrine de Nontron, des asperges en branches, des écrevisses, puis enfin les entremets et les gâteaux; laissant Mérimée sur sa faim puisqu'il se plaignît de ne pas avoir pu se procurer des "huîtres de Marennes ou d'Ostende".

S'il était naturellement accepté que les membres vendent des ouvrages (soit de façon organisée via des ventes aux enchères, soit de façon occasionnelle), aucune personne faisant commerce de livres ne pouvait y être admise. 

Le baron Jérôme Pichon
Cette Société se caractérise également par son absence de président à l'origine, les membres fondateurs dirigeant à tour de rôle les débats et occupant le fauteuil "présidentiel". C'est un président, néanmoins, qui lui donnera un essor notable et permettra de multiplier les publications: le baron Pichon, qui la présida de 1844 à 1894 (réélu chaque année), et accueillit les réunions chez lui, dans son appartement de la Rue Blanche, puis dans son hôtel de Lauzun, quai d'Anjou.

A partir de cette seconde moitié du XIXe, le bureau de la Société des Bibliophiles François se composait du président, d'un secrétaire et d'un trésorier. La Société imposait à ses membres des cotisations annuelles de 200 francs, doublées d'un droit d'entrée de 800 francs. Ce sont ces cotisations qui permettaient de financer les frais d'impressions des ouvrages, qui furent soit imprimés uniquement pour les membres, soit tirés à un nombre d'exemplaires plus importants, et proposés aux amateurs qui non membres par le libraire de la Société, M. Francisque Lefrançois (cette vente annexe permettant d'équilibrer le financement d'un ouvrage).

La Société, si elle ne se focalisa qu'à quelques occasions sur l'illustration, apporte un grand soin à ses ouvrages, allant même jusqu'à acquérir des caractères anciens (par exemple ceux gravés en 1730 par Fleischmann pour les Westein, utilisés à la composition de l'Heptaméron de Marguerite de Navarre en 1853-1854).

La Société des Bibliophiles François occupe donc une place bien à elle dans les sociétés de bibliophiles françaises: académie privée à la dimension historique plus que littéraire, nombre de sièges extrêmement réduit, présence significative de femmes, publications curieuses, livres rares et d'érudition, plutôt que fuite en avant dans la recherche du "beau livre". 

Focus: 
Les Commentaires de la Guerre Gallique (1894), orné de 24 portraits, 61 miniatures et 3 cartes, tiré à 31 exemplaires, 29 pour les membres de la Société, un pour la Bibliothèque Nationale et un pour le British Museum.


Les Commentaires de la Guerre Gallique est l'un des ouvrages les plus remarquables publiés par la Société des Bibliophiles François. Il illustre parfaitement la mission que s'était donnée la Société. J'ai le plaisir de vous présenter cet ouvrage, dont je possède un exemplaire (exemplaire Prince de Metternich, reliure de Carayon).


Au lendemain de Marignan, le Roi François 1er se souvint que quinze siècles auparavant un grand capitaine avait vaincu les Suisses et raconté sa campagne dans un livre immortel. Le Roi voulut le lire et commanda qu’on lui mît en bon français le récit de ce prédécesseur.

La Société des Bibliophiles François, sous l’inspiration d’un Prince issu du même sang glorieux que le Roi François 1er, le duc d'Aumale, décida de reproduire ces trois volumes, et ils furent réimprimés pour ses vingt-neuf membres.

Le destin de cet ouvrage fût cahotique... On suppose ainsi qu'il fut sorti du trésor royal au temps de la Ligue, soit par le pillage du cabinet du roi Henri III dont les dépouilles furent vendues à l’encan devant l’Hôtel de ville, soit par les vols commis dans la bibliothèque du Roi, transportée de Fontainebleau à Paris sous le règne de Charles IX.

Jean Gosselin qui était à cette époque garde de la bibliothèque, dans une note écrite au verso de la reliure d’un manuscrit intitulé La Marguerite des vertus et des vices, accuse le président de Nully « de s’être saisi de la bibliothèque Roi environ la fin du mois de septembre, ayant fait rompre la muraille pour entrer en ladite librairie, laquelle il a possédée jusqu’environ la fin du mois de mars de l’an 1594… Durant le temps susdit ont été emportés de la dicte librairie plusieurs livres dont le commissaire Chenault fit enquête après que le dict Président eut rendu cette librairie ». A la suite et dans une seconde note, Jean Gosselin signale les tentaives faites par le célèbre ligueur Rose, évêque de Senlis, familier ami du Président susdit, et d’autres ligueurs de moindre importance « pour posséder la dicte librairie. Mais feu de bonne mémoire le président Brisson, à ma requête et sollicitation, a empêché leur intention».

Ce certificat délivré au président Barnabé Brisson est en contradiction avec un passage des lettres de Scaliger qui l’accuse d’avoir transporté à son hôtel beaucoup de livres et de manuscrits de la librairie du Roi qu’après sa mort sa veuve avare vendit pour un morceau de pain (vidua avara frustro panis, si ita loqui fas est, dividendi).

Dispersés par les événements, les trois volumes des Commentaires de Guerre Gallique sont restés séparés. Et ils le sont toujours.

Le tome premier reparaît peu de temps après dans la bibliothèque de Christophe Justel, conseille et secrétaire du Roi, ainsi que l’apprend une note écrite au recto du premier feuillet (bibliothecae Christofori Justelli)… Quelque temps avant la révocation de l’édit de Nantes, Justel passa en Angleterre avec sa bibliothèque. Il devint bibliothécaire du Roi d’Angleterre et mourut en 1698. Après lui ce premier tome passa dans la bibliothèque de lord Harley et entra avec la collection Harléienne au British Museum.

Le deuxième volume est arrivé aux mains de M. Van Praet d’une source inconnue. Il a été acheté par lui pour le compte des frères de Bure, les grands libraires, qui l’ont légué à la Bibliothèque Nationale où il est entré en 1852.

Le troisième était la propriété d’un Tourangeau, qui après l’avoir gardé quarante ans dans son armoire, le donna au colonel Lacombe sans dire d’où il était venu (...). Il fut acheté par le libraire Téchener, qui l’a revendu en 1854 à Mgr le duc d’Aumale. Il est maintenant un des joyaux de la bibliothèque de Chantilly.

Grâce à la Société des Bibliophiles François, les trois livres furent rassemblés le temps de réimprimer l'ouvrage. 

L’œuvre consiste en un dialogue entre François 1er et César. La première apparition du romain au roi de France est supposée avoir eu lieu « le dernier jour d’Avril, ung moys après la nativité de son second fils en son parc de Saint-Germain-en-Laye ». S’ensuivent plusieurs apparitions dans des forêts ou des parcs.




Au-delà des qualités de l’impression, c’est la beauté de l’illustration qui frappe le lecteur : les miniatures sont magnifiques, admirablement réhaussées par les miniaturistes Benard et Guerrier, et le style de Godefroy est superbe, qui mélange les costumes romains, comme on les comprenait à la Renaissance, et les costumes italiens des premières années du XVie siècle.

Laissons la parole à Janin dans l'Almanach du bibliophile pour l'année 1898, pages 131-132.
« Terminons enfin cet exposé critique des livres de l'année, sur le dernier volume des Commentaires de la Guerre Gallique, réédités aux frais de la Société des Bibliophiles François. Les Commentaires de la Guerre Gallique ne sont point un livre, mais un manuscrit, en trois tomes, que les Bibliophiles françois ont reproduit en fac-simile, pendant le cours des années 1895, 1896 et 1897.

Mais c'est, à coup sûr, une curiosité de bibliothèque, et plus encore une œuvre de grand art, par le soin minutieux qui a été apporté à la reconstitution exacte de l'original. Les nombreuses et superbes miniatures que fit Godefroy le Hollandais pour illustrer la traduction libre de Albert Pighe, de Campen, en Hollande, mathématicien ami d'Erasme, à qui François 1er avait confié le texte, — première traduction française de l'ouvrage de Jules César, — ont été rendues avec la fidélité scrupuleuse que permettent aujourd'hui les procédés photographiques mis en œuvre avec habileté, et corrigés par un artiste. Le texte, manuscrit dans l'original, est imprimé, dans la reproduction, avec un corps antique de noble aspect. L'ouvrage ainsi transposé a un caractère de réelle grandeur, et mérite les éloges les plus absolus.


Les manuscrits sont, l'un au British muséum, l'autre à la Bibliothèque Nationale, le troisième à Chantilly ; la réédition n'a été faite qu'à 31 exemplaires, dont deux seulement ont été déposés dans les collections publiques, du British, à Londres, et de la Nationale, à Paris. C'est certainement l'ouvrage le plus rare de cette année 1897, qui, en fin de compte, n'aura pas été l'année de la Comète du livre. »

Cet ouvrage est typique de l'oeuvre de la doyenne des sociétés de bibliophiles françaises, la Société des Bibliophiles François. 

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Dictionnaire Encyclopédique du Livre
Histoire des Sociétés de Bibliophiles, Raymond Hesse

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