« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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mardi 12 mars 2013

Les différents types de reliure: la reliure à la médaille


Amis Bibliophiles bonsoir,

Le catalogue numéro 63 de la librairie Michel Bouvier offrait un bel et sobre exemple de reliure à la médaille.

Ce type de décor peu courant nous vient d’Italie où le royaume de France disputait ses intérêts. Il fut importé à Lyon tout d’abord, puis connut une vogue limitée au milieu du XVIe siècle, où il s’inscrivait dans le goût de l’antique.
Martial, Lyon, 1553, Librairie Michel Bouvier, cat n°63.
Les modèles les plus typiques représentent un portrait en buste de profil, doré dans un ovale serti au centre des plats de la reliure. L’effet recherché est celui d’une médaille ou d’un camée à l’antique. On note que les portraits gravés en frontispice adoptent à la même époque cette présentation, tout comme les médaillons en bas-reliefs de l’architecture.

Les médailles représentant Henri II sont les plus nombreuses. Hobson en dénombre onze variantes différentes sur 42 livres. Selon Devauchelle, Etienne de Laulne grava le modèle pour le relieur Claude de Picques.
Médaille Henri II, Christie's 7 octobre 2005
La bibliothèque du château de Chantilly conserve les Coutumes de Sens de 1556 ornées de la médaille du roi. Un exemplaire figurait à la vente Michel Wittock du 7 octobre 2005, la reliure  peut être datée entre 1554 et 1569 (ou 1559 date de la mort du roi).
Aemyle, Paris, 1550, Christie's, Michel Wittock n°1, 7 octobre 2005
Plus original, le livre de la librairie Bouvier porte une médaille qui pourrait représenter le poète Martial.

Cependant le sujet du médaillon n’est pas toujours un portrait, les reliures à l’effigie du roi Henri II présentent parfois au second plat une médaille du Triomphe de la France, Victoire ailée sur son char.  Les  reliures milanaises du début du XVIe siècle présentent des camées à sujets mythologiques, Jugement de Paris, Mucius Scaevola, nymphe et faune, etc.

La technique mise en œuvre est particulière et ne se contente pas d’un simple estampage du cuir. Une réserve est découpée au centre du plat et remplie d’un enduit ductile à base de plâtre et de colle (gesso). Cet enduit est estampé avec une matrice gravée en creux.  Après séchage l’estampage est recouvert de cuir et peint à l’or.
La Loupe, Paris, 1560, catalogue Pierre Berès,
manuscrits & livres du quatorzième au seizième siècle.
On utilise parfois le terme de reliure au médaillon mais ce terme est aussi utilisé  pour de simples estampages en forme de médaillons, d’autres incrustations (de parchemins ou d’ivoires peints) ou de simples mosaïques de cuir comme sur les reliures du XVIe siècle de la Librairie de Fontainebleau, pourvues des armes royales dorées sur une pièce de cuir mosaïquée, disposée en médaillon au centre des plats.

Toucher du doigt ce type de reliure reste exceptionnel. Pour vous consoler, vous pourrez, ces jours-ci, contempler un écho contemporain. Sous le numéro 62, la vente du 20 mars 2013 Binoche et Giquello, propose l’exemplaire “Les Chansons de Bilitis”   relié par Georges Mercier en 1930 et qui inclut au centre du premier contreplat une authentique médaille en bronze.
Reliure doublée de Georges Mercier, Binoche et Giquello 20 mars 2013
Lauverjat

mercredi 2 novembre 2011

"Io. Grolierii et Amicorum", ou les fabuleuses reliures de Jean Grolier

Amis Bibliophiles bonjour,

Le samedi 8 octobre dernier, la salle des ventes de Montluçon dispersait l’importante collection de l’ancien maire de la ville, monsieur André Guy. 

Au programme beaucoup de régionalisme Bourbonnais, un peu Auvergnat et des provinces circonvoisines, et un nombre conséquent d’ouvrages du XVIe souvent en latin.

Comme il se doit la vente comptait quelques lots phares. Le numéro 64 donnait lieu à une bataille nourrie au téléphone. 


Il s’agissait de la seconde édition aldine (Venise, 1521),“Institutionum Oratoriarum libri XII..” de Quintilien. L’intérêt des enchérisseur était aiguillonné par la reliure de ce livre, sortie des mains de Jean Picard vers 1543-1546, à la commande de Jean Grolier. Ce volume, en veau, de format  in-8 (papier 134 x 220 mm) au décor géométrique d’entrelacs dorés délimitant des réserves rondes occupées par des fleurons dorés en écoinçons, porte au centre du premier plat le titre doré et au centre du second plat la devise “ Portio mea, domine, sit in terra viventium” du bibliophile. 

Bien sûr, le premier plat porte en queue le supra libris doré célèbre “Io. Grolierii et amicorum”. L’état de la reliure laisse cependant un peu à désirer, mors fendus, coiffes arasées, coins émoussés, “cuir du dos sec et légèrement racorni”. L’estimation imprimée était de 15 000 à 20 000 euros. Premier émoi, la mise à prix est de 20 000 euros. (Mes amis s’attristeront de savoir que je n’étais déjà plus sur les rang de toutes façons; la lecture des notices de catalogue garde ceci de plaisant que l’estimation est toujours à la fin). Mais les amis de Grolier, eux, sont nombreux et convaincus; le marteau tombe sur l’enchère de 72 000 euros aggravée de 17,642 % de frais...

Le chroniqueur de la Gazette Drouot semble un peu perdu devant ce résultat et laisse à penser que la rareté de l’édition prime sur l’origine de la reliure. Il est trop évident que l’acheteur s’est enthousiasmé pour la reliure et sa provenance.

Rappelons que Grolier (1479-1565),  trésorier général du roi de France à Milan, puis trésorier de l’extraordinaire des guerres, officier et  proche collaborateur du Grand Maître Anne de Montmorency, dont il surveille la construction de ses châteaux et administre les finances,  amateur d’art, constitua une bibliothèque célèbre. En fait trois bibliothèques successives, les deux premières seront dispersées après des revers de fortunes (on en connaît subsistant  aujourd’hui respectivement 27 et 25 volumes). Jean Grolier reconstitua sa bibliothèque après 1538, confiant ses travaux de reliures aux maîtres parisiens.

Qu’en est-il de la rareté? Quelques 450 volumes de cette dernière bibliothèque, qui en comptait peut-être 3000,  sont parvenus jusqu’à nous. Parmi ceux-ci les ouvrages en français sont  très rares.

Les bibliothèques publiques et les institution comptent donc de nombreuses reliures "de" Grolier qui sont régulièrement exposées. De mémoire, la bibliothèque de Mariemont en possède une, la bibliothèque Municipale de Versailles deux comme celle de Nancy et celle de Vesoul qui en a découvert deux dans ses réserves il y a peu d’années. La bibliothèque du Château de Chantilly conserve une quinzaine de reliures Grolier dont une Bible de Robert Estienne offerte par Grolier à Christophe de Thou. La bibliothèque Mazarine est un peu moins riche... La Wittockiana malgré ses réorientations conserve encore quelques reliures Grolier invendues.

En fréquentant les ventes récentes, il était aussi "possible" de faire son marché.


Chez Christie’s, la première vente  Wittock à Londres proposait sept “grolier”: sous le n° 32, Caton, Disticha moralia, Bâle, Froben, 1526, un in-8, en veau au décor à encadrements dorés qui fit partie de la première bibliothèque de Jean Grolier avec son ex-libris manuscrit au colophon, adjugé 21 510 Livres (39 686 Dollars) frais inclus; n° 38, Ciceron, Officia..., Lyon, Trechsel, 1533, relié en maroquin vers 1540 par Jean Picard orné d’un décor géométrique typique vendu frais inclus 68 118 Livres (125 672 Dollars, le double de l’estimation haute); le    n°54, Diogenes Cynicus, Epistolae, Venise 1487 [1492], reliure in-4 veau blond glacé à encadrements et entrelacs de fers dorés et azurés réalisée vers 1555 par le relieur de Thomas Mahieu (dit “le relieur de l’Esope de Mahieu”) vendu 81 260 Livres (149 925 dollars); 


n°80 , Marullus, Epigrammata et Hymni, Paris, Wechel, 1529, in-8, reliure moderne à l’imitation, ex-libris manuscrit de Grolier, estimé de 9 100 à 12 000   mais non vendu; n° 91, Pic de La Mirandole, Hymni heroici tres, Strasbourg, Schürer, 1511, in folio veau brun, grand décor d’entrelacs géométriques dorés du relieur Jean Picard, estimé 76 000 à 120 000   et non vendu;  n° 103, Sadolet, Interpretatio in Psalmun Miserere mei Deus, Lyon, Gryphe, 1533 (suivi de in Psalmum XCIII interpretatio,1534), in-8 relié par l’atelier  “à la fleur de lis” veau orné de filets à froid et dorés en encadrement, grands fleurons dorés aux coins et large composition d’entrelacs floraux en losange au centre des plats, estimé de 16 000 à 23 000   et non vendu;


Enfin le n°118 qui terminait la vacation et ornait la couverture du catalogue, Vigerus, Decachordum Christianum, Fano, Soncinus, 1507, reliure en veau fauve ornée d’entrelacs géométriques dorés et peints en vert et blanc formant un encadrement central où se logent 3 cercles contigus peints en noir par le  relieur dit “à l’arc de Cupidon” vers 1547-1553 estimée entre 38 000 et 53 000   et non vendu.

La troisième partie de la vente Wittock, le 7 octobre 2005, à Paris, proposait 5 livres de Grolier, soit les numéros 24, Hérodien, Historiarum libri, Venise, Alde, 1524, in-8, reliure de Jean Picard vers 1540, maroquin olive discrètement restaurée à encadrement de filets dorés et à froid assez sobre, livre vendu frais inclus 66 000 euros;  

Le n° 27, Huttich, Imperatorum romanum libellus. Strasbourg, Köpfel, 1526, un petit in-8 en veau fauve de l’atelier dit “à la fleur de lis” vers 1540, adjugé 85 000   (102 000 avec les frais) acheté par la maison Spink & Son à Londres précisait la Gazette de l’époque;  n° 32 Lopez de Zuniga, Annotationes contra Erasmum Roterodamum (suivi de) contra Iacobum Faabrum Stapulen (Lefèvre d’Etaples), Alcala de Henares, 1520 et 1519, in-folio veau de Jean Picard au fantastique décor d’entrelacs géométriques peints et dorés (dos orné au XVIIe d’un semé de fleurs de lys) adjugé 90 000   (108 000   avec les frais);  n°38, Pigghe, Hierarchiae ecclesiasticae assertio.. Cologne, Melchior Novesianus, 1544, in folio de veau fauve de Jean Picard au décor de feuillages dorés et d’entrelacs géométriques dorés, autrefois peints en noir, non vendu (estimé 60 000 à 90 000); n°41, Polybe, Historiarum libri quinque..., Venise, Alde, 1521, in-8 maroquin blond de l’atelier  “à la fleur de lis” assez semblable au n°27 qui coûta 46 800   frais inclus.

Chez Christie’s toujours, le 7 juillet 2010, nous trouvons à la vente (the Arcana collection, part 1) l’édition originale Aldine incunable de 1499 de l’Hypnerotomachia Poliphili dont Hugues s’était fait l’écho ici. Ce livre frais inclus atteignit 313 250 Livres (473 321 Dollars).

Les ventes Bérès virent l’adjudication de deux livres. Lors de la deuxième vente le 28 octobre 2005, le °48:


Simonet, De Christiane fidei et romanorum pontificum persecutionibus, Bâle, Kester, 1509, un in-folio en veau brun redevable à Estienne Gommar vers 1555, l’un des derniers relieurs de Grolier, au décor d’entrelacs dorés et peints, courbes, au dessin nouveau de “cuir enroulé”, au dos lisse muet orné de croisillons dorés, obtint 200 000   le double de son estimation (plus 21,10 % de frais).  


Le n°10 de la quatrième vente, le 20 juin 2006, Saint Jean Chrysosthome, Aliquot homiliae (suivi de) In epistolam divi Pauli..., Bâle, Froben, 1533, in-4, relié vers 1540 par Jean Picard, en veau brun à décor d’entrelacs géométriques et de fleurons azurés fut adjugé 62 000 euros au marteau.

Vous me direz qu’on n’assiste pas à de telles ventes tous les jours. Nous vivons une époque d’exception!? Mais alors les livres de Grolier sont-ils rares? Précieux, raffinés, luxueux, émouvants, mythiques certes, coûteux (oh combien) et recherchés (excessivement), bien sûr, ils sont à l’évidence moins rares que certains mandements d’évêques crottés du XVIIe... Mais ces derniers n’intéressent personne, personne ne les recherche et ils ne font rêver personne. Dommage, des mandements, j’en avais.

Lauverjat

Sur Grolier et ses reliures la littérature est abondante et la recherche toujours renouvelée et actualisée, sur le personnage on peut encore consulter :
Antoine Leroux de Lincy Recherches sur Grolier, sur sa vie et sa bibliothèque, suivies d’un catalogue des livres qui lui ont appartenu, Paris, L. Potier, 1866. (Numérisé par Google)

dimanche 9 octobre 2011

Les différents type de reliure: la reliure dos-à-dos

Amis Bibliophiles bonjour,

Les hasards d'une acquisition (non encore achevée, puisque je ne suis pas encore parvenu à trouver un accord avec le libraire, ce qui ne saurait tarder...), m'ont conduit à me pencher sur un type très particulier de reliure, la reliure dos-à-dos.


Ce type de reliure, très rare, consiste en fait en la réunion de deux textes (ou plus) en un seul volume, mais en les présentant tête-bêche, de façon à pouvoir démarrer la lecture dans les deux sens, en ayant simplement retourné le volume. Suis-je clair? Pour clarifier, quelque soit le sens dans lequel vous prenez le livre, vous êtes toujours dans le sens de la lecture pour l'un ou l'autre des deux ouvrages.



La dénomination "dos-à-dos" illustre le fait de mettre ces deux textes dos-à-dos en sens inverse et de les relier en un seul volume, ce qui suppose, vous l'aurez compris, que les textes soient séparés par un plat. Dans le cas de deux textes reliés dos-à-dos l'amateur se trouve donc en présence d'un ouvrage ayant trois plats (ou 4 contreplats, si je veux compliquer un peu mon explication: le plat supérieur (et son contreplat), le plat inférieur (et son contreplat), et la séparation centrale, composée soit deux contreplats, ou d'un plat, selon la terminologie choisie.

Naturellement, ce type de reliure présente pas mal de complications techniques, et prend tout son sens lorsqu'il s'agît de relier deux textes complémentaires (l'ancien et le nouveau Testament par exemple), ou opposés. 

J'ai eu l'occasion de manipuler plusieurs reliures "dos-à-dos", la plupart du 17ème siècle. Certaines étaient  "simples", c'est à dire réunissant deux ouvrages, mais également des reliures "dos-à-dos" plus complexes allant jusqu'à réunir 4 ou 5 textes. 
C'est toujours très impressionnant. Ces reliures sont très rares, et sont donc très recherchées. Elles représentent une sorte de sommet dans l'art complexe de la reliure et sont réservées aux relieurs accomplis.
Si je parviens à réaliser mon acquisition, je vous la présenterai sur le blog. Si certains des lecteurs du blog possèdent ce type de reliure, je serais très heureux de diffuser quelques images.

H

mercredi 28 septembre 2011

Héraldique et bibliophilie - Chapitre II, quelques basiques sur la reliure aux armes

Amis Bibliophiles bonjour,
Avant de poursuivre plus avant la science héraldique (et pour ne pas perdre de vue l’essentiel de notre passion) une petite vue générale sur  la reliure aux armes me paraît bienvenue.

Voici un type de décor de reliure excessivement courant que tout bibliophile de livres anciens a tenu en mains, vu et revu et possède en plusieurs échantillons dans sa bibliothèque. Que peut-on bien en dire encore?

Catalogue vente Couteau-Bégarie, Drouot, 24 septembre 2008
Les reliures aux armes apparaissent dès la fin du XVe siècle mais c’est au XVIIe et XVIIIe qu’on les trouve le plus couramment. Il s’agit le plus souvent des armoiries complètes du possesseur du livre poussées à chaud, dorées au centre du premier plat et habituellement du second.

Exemple de supports: deux lions, Armes de Fagon, médecin de Louis XIV,
catalogue Amélie Sourget, 2011.
C'est-à-dire que l’écu proprement dit, qui identifie la famille, est accompagné d'ornements extérieurs variables. On trouve de chaque côté de l’écu les supports (lions, licornes, cerfs..) appelés tenants dans le cas de figures humaines (hommes sauvages, anges, etc). Le timbre surmonte l'écu,  selon le cas : un casque de chevalier, une couronne ou un chapeau. Un cimier peut couvrir le casque. Les lambrequins qui sont des rubans décoratifs naissent derrière le timbre. Au besoin, au  plus proche de l'écu et tout autour,  se dispose un collier d’ordre de chevalerie avec son pendentif ou sa médaille.  Le cri d'armes ( Montjoie,  Dieu aide,…) somme le tout tandis  que la sentence, abusivement dite devise, souligne l'ensemble.  Sur le fond, l’écu peut reposer sur un manteau. D'autres insignes sont visibles, crosses, ancres, canons, bâtons… Tous ces attributs ne se trouvent pas heureusement ensemble ni à tout coup.

Reliure aux armes de la ville de Montargis-Le-Franc,
armoiries composées de petits fers, sur Les privilèges franchises et libertés....
Communément le bibliophile a fait frapper le fer de ses armes chez son relieur pour identifier ses livres. Ce n’est pas toujours le cas, il peut arriver qu’un auteur ou un éditeur dédicace son livre à un personnage d’influence et le fasse relier aux armes de son dédicataire. Soit il s’adresse au relieur attitré de la personne à qui il veut rendre hommage, soit chez un autre relieur qui ne possède pas le fer et s’arrange pour en fabriquer un ou en composer un avec les moyens du bord. Des personnages influents donnaient aussi pour récompenser les meilleurs élèves d’un établissement scolaire un livre à leurs armes ou une certaine somme d’argent permettant au collège de faire exécuter une reliure aux armes du riche mécène. Le livre fini n’a donc jamais connu la bibliothèque de celui dont il arbore les armes, (en revanche on y trouve l'ex-praemio du bénéficiaire).  

Armes (postérieures) de France sur Gaguin,
Les croniques de France, 1515, catalogue Hugues de Latude, XXXIX
.

Plus proche encore de nous, le duc d’Aumale faisait relier plusieurs exemplaires des livres dont il était l’auteur à ses armes qu’il offrait ensuite à des membres de sa famille ou à des amis. Les villes également ont pu faire relier des exemplaires de leurs privilèges, leurs entrées ou leurs fêtes à leurs armes qui étaient offerts aux visiteurs de marque. Au XIXe et au XXe, des amateurs ont parfois utilisé les armes d’un personnage illustre, le plus souvent disparu, pour embellir un livre ayant trait à ce personnage. Et faut-il signaler des exemplaires ordinaires falsifiés sans vergogne par la frappe d’armoiries célèbres et lucratives? On ne se méfiera jamais assez par exemple des livres aux armes de la Pompadour, surtout s’ils ne figurent pas dans le catalogue de la vente de sa bibliothèque.

Nous aurons l’occasion un peu plus tard d’explorer la typologie de ces reliures aux armes.

Lauverjat

dimanche 25 septembre 2011

Portrait d'un maître relieur: Pétrus Ruban (1851 - 1929)

Amis Bibliophiles bonjour,

"Il trouve, déniche et prend aussi bien dans la flore naturelle que dans l'architecture, dans le japonisme et et dans l'ornithologie... il semble avoir étudié avec soin et intelligence les théories des couleurs complémentaires et sa palette est ordonnée avec une très heureuse harmonie et sans discordance."  C'est ainsi qu'Octave Uzanne évoquait le relieur Ainé Ruban (dit Pétrus Ruban), que le hasard de quelques acquisitions ont mis sur mon chemin.

Une Nuit de Cléopâtre, Théophile Gautier, Ferroud, 1894 
Dans La Reliure française de 1900 à 1925, de Crauzat évoque lui un "travailleur acharné, relieur doreur excellent praticien qui violente la matière pour en tirer le maximum d'effet". L'ensemble de son oeuvre se caractérise d'ailleurs par son éclectisme. On retrouve cet éclectisme dans les deux ouvrages reliés par Ruban dont j'ai fait l'acquisition: le premier est techniquement parfait, magnifiquement mosaïqué (il y "violente la matière", mais finalement assez chargé, (Une nuit de Cléopâtre); le second est plus sobre, également parfait sur le plan technique, et c'est le talent de doreur de Ruban qui en fait un ouvrage magnifique.
Une Nuit de Cléopâtre, contreplats et doublures, signée P. Ruban 1910,
l'une des ses dernières création donc.
... mais qui porte également l'ex-libris personnel de Ruban,
doré au centre du contreplat
Cette oeuvre fît de Pétrus Ruban l'un des grands relieurs de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Né à Villefranche-sur-Saône en 1851, il exerça à Paris de 1879 à 1910, il s'est éteint à Neuilly le 21 avril 1929, à l'âge de 79 ans. Il avait installé son premier atelier au 16, rue Dauphine, avant de le transférer au 9 rue de Savoie en 1896.
Octave Uzanne, Le Miroir du Monde, EO sur Japon au format
Contrairement à nombre de ses confrères Ruban était à la fois relieur et doreur décorateur, il se distingue par des décors emblématiques complexes et dans le travail du cuir, en particulier des mosaïques, mais est également capable de proposer des réalisations plus simples à l'exécution parfaite. Il fût l'un des relieurs les plus en vogue au tournant du siècle et si les plus grands bibliophiles lui confièrent leurs ouvrages (Barthou, Beraldi, Borde, Baron de Claye, etc.), il était également collectionneur et réalisa pour sa propre bibliothèque un nombre important de reliures. 115 furent ainsi dispersées à Drouot le 12 décembre 1910, année de son départ à la retraite. Dans le catalogue, la collection était décrite comme "riche de beaux livres modernes en édition de luxe recouverts par de riches reliures composant la bibliothèque de M. Pétrus Ruban, ex-relieur".

Détail de la dorure
Lors de l'Exposition Universelle de 1889, ses reliures doublées et mosaïquées furent remarquées pour leur originalité et il obtînt une médaille d'argent. Le rapport de l'exposition souligne ainsi  que "M. Ruban exposait des reliures fort réussies. En continuant à étudier les beaux modèles que nous ont laissés les maîtres des siècles passés et les reliures de nos artistes modernes, aussi bien sous le rapport de la constitution parfaite du corps d'ouvrage et e la couvrure que sous celui de la décoration en dorure correcte et bien nourrie, cet exposant ne tardera pas prendre parmi ces derniers le rang qu'il recherche à juste titre".

C'est Lanoé, l'un des premiers relieurs de l'école Estienne, qui lui succéda l'atelier après avoir longtemps travaillé chez Ruban. 

H

mercredi 24 août 2011

Une reliure en peau humaine... ou les belles épaules de Madame X

Amis Bibliophiles bonjour,

J'avais publié il y 2 ou 3 ans un article sur les reliures en peau humaine, article qui fît un peu de bruit, et qui reste l'un des messages les plus lus sur le blog.

Grâce à Valérie, je le complète aujourd'hui avec un intéressant extrait Carillon du boulevard Brune (bulletin bibliographique de la Collection Guillaume, août 1894):

"Vous avez sans doute entendu parler de cette belle madame X... qui a légué ses épaules à M. C. F., notre illustrissime compteur d'astres. 

C. F. avait, lors d'un diner chez la défunte, paru apporter. — en tout bien tout honneur, — une attention particulière a ces épaules qui étaient de toute beauté. Mme X..., devant l'admiration du poétique astronome, lui promit de lui léguer lesdites épaules, sous condition qu'il se servirait de leur cuir satiné pour faire relier le premier exemplaire de son prochain volume.  Chacun crut à une boutade de grande dame, mais C. F. fut mélancoliquement surpris, un an après, de recevoir les deux pauvres épaules, et ne put se refuser d'accomplir le vœu de la morte. 

Aujourd'hui, hélas ! ce qui demeure des épaules de Mme X... recouvre un gros bouquin sur la Fin du monde ou le Voyage des âmes, je ne sais plus au juste.  Sans pousser mes lecteurs jusqu'à se faire léguer les épaules des dames de leur entourage — genre de captation qui finirait par des procès — je leur signalerai une utilisation de dépouilles opimes. Pêcheurs, chasseurs, sachez que, disciple moi-même de saint Hubert et fervent de la ligne, ma collection est reliée avec les dépouilles de mes plus belles prises, depuis le brochet en passant par le phoque, jusqu'au sanglier, au hérisson, à la loutre, à l'hermine. On ne saurait croire quel prix cela donne aux livres — et quels souvenirs se lèvent tandis qu'on flâne dans la bibliothèque, quels rappels de beaux coups de fusil, de pêches miraculeuses, d'inoubliables heures passées en barque — un livre et des armes pour tous compagnons — ou en courses dans la montagne et la plaine, parmi les paysages sans bornes ou sous le couvert bruissant des hautes futaies !"


H & V

dimanche 14 août 2011

Images autour du Livre XX: une minuscule bibliothèque de minuscules

Amis Bibliophiles bonjour,

Le message de David sur sa minuscule édition de Paul et Virginie fait sortir de l'ombre l'un des plus fidèles lecteurs du blog, si ce n'est le plus fidèle, qui vous présente les quatre minuscules de sa bibliothèque.

Ceci est une orange. 

Non, il s'agît en fait de mes quatre seuls ouvrages minuscules. Oui, vu avez bien vu/lu: quatre. 

Le premier, le plus ancien "La Sainte Bible, mise en vers françois par J. P. J. Dubois, à Berlin, 1782" est reliée dans une très jolie petite reliure entièrement brodée de fils d'or (53 x 40 mm), le tout dans un emboîtage d'époque en plein maroquin noir aux écoinçons.



Le deuxième est un joli petit almanach de poche, le mignon almanach de poche pour l'année 1809, à Vienne, chez Jos. Riedler, relieur des livres dans le Kramer gäschen, n°679. Il se présente sous la forme d'un minuscule portefeuille de maroquin rouge (50 x 34 mm). Il est finement colorié à l'époque.

 Le troisième et le quatrième sont contenus dans cet unique emboîtage que je n'ai jamais recroisé ailleurs, signé de l'un des plus grands ateliers de reliure du XIXe siècle, Bauzonnet-Trautz. 



L'emboîtage, très délicat est assez classique, mais il constitue en fait un trompe l'oeil contenant deux ouvrages miniatures, eux aussi reliés en plein maroquin par Bauzonnet-Trautz: les oeuvres d'Horace, chez Didot (77 x 49 mm) et les Maximes de la Rochefoucauld (70 x 45 mm), également chez Didot, tous deux reliés en maroquin bleu, avec un important décor sur les plats.

H
PS: à ceux qui ont reçu mon essai de newsletter, je vous invite plus que je ne vous incite... erreur de frappe. Oups :)

vendredi 13 mai 2011

Les différentes types de reliure: la reliure en parchemin de réemploi

Amis Bibliophiles bonjour,

Pierre, voici quelque temps, s’inquiétait d’une tendance du blog, croyait-il, à présenter des ouvrages toujours plus rares et coûteux.


Le type de reliure que je vous présente aujourd’hui n’a rien de précieux, du moins à l’origine. Les reliures en parchemin de réemploi sont d’un usage aussi ancien que le livre. Dans leur logique économique elle rejoignent les palimpsestes, textes écrits sur des parchemins de récupération dont l’écriture première a été effacée. Il s’agit là de protéger un livre d’usage courant le plus souvent (livres liturgiques, manuels de droit) à moindres frais. Ces couvertures de fortune bénéficient parfois d’un parchemin enluminé daté du XIIIe au XVIe siècle, bribe d’un livre liturgique qu’on regarderait aujourd’hui comme précieux, bien que le reste de ses pages ait souvent servi de claies de reliures.

Je vous propose quelques exemples. Le premier sur un minuscule coutumier du Berry de 1629, recouvert, comme il se doit, d’un fragment d’un acte notarié concernant un bien immobilier. La couvrure est faite sur un carton rigide. 


Le second recouvre une Bible des Noëls imprimée à Blois en 1723. Deux pages d’un livre liturgique, rubriquées, ont été utilisées repliées, cousues sur les bord et cousues ensemble pour s’adapter au format. 




La couture au corps de l’ouvrage est des plus sommaires. Il n’y a pas de contre plat. Le manuscrit est musical, il utilise une portée de quatre lignes avec des notes carrées noires à lire en clef d’ut deuxième. La composition du texte est en gothique bâtarde. L’ensemble est assez difficile à dater à cause de la longue survivance de cette notation dans la liturgie. Je penche pour une première moitié du XVIe siècle. Mes derniers exemples regroupent plusieurs livres en vente chez Kapandji Morhange le 25 mai prochain (parchemin souple, parchemin rigide, demi vélin et parchemin de réemploi) et un autre vendu jeudi 12 mai à Lyon (feuillets de parchemin sur cartonnage souple du XIXe siècle).


En effet, au XIXe et au début du XXe cet usage de réemploi des enluminures liturgiques surtout a perduré chez les bibliophiles sans préoccupation de coût mais avec le soucis d’une reliure chatoyante et d’un cachet “rétro”. Cachet “rétro” qui égaille aujourd’hui efficacement une bibliothèque de livres en peau de vélin d’époque!

Lauverjat

lundi 18 avril 2011

Les différents types de dorure: la dorure "à la grotesque"

Amis Bibliophiles bonsoir, 


La seconde moitié du XIIIe voit s’épanouir le décor des dos dits “à la grotesque”. Il s’agit de la répétition d’une palette dorée sur tout le dos, les palettes étant poussées les unes au dessus des autres. Le motif de ces palettes est constitué d’une série de tortillons orientés dans le même sens, s’harmonisant en vaguelettes, et s’enroulant sur un ou plusieurs petits points dorés.

 
 

Ce décor est apparu au XVIIe siècle. Il peut être obtenu par l’usage de petits fers mais je n’en ai pas trouvé d’exemple.

Le décor à la grotesque peut être poussé sur un dos à nerfs et remplir chaque entre nerf, sauf bien sûr celui de la pièce de titre.

Il me semble cependant que ce décor s’épanouit au mieux sur les dos lisses qui ménagent seulement deux pièces de maroquin de couleur pour le titre et la tomaison, le plus souvent séparées de filets dorés en place de faux nerf. Le titre peut aussi être doré à même la peau du dos, traditionnellement ou en long comme sur l’exemple photographié.


De nombreux relieurs ont laissé leurs noms sur des reliures à la grotesque comme Jacques Antoine De Rome, Nicolas-Denis Derome le Jeune ou Antoine-Michel Padeloup.


Un décor approchant consiste en une série de chaînettes disposées à l’identique.

Au début du XIXe en revanche, dans le même esprit de décor, l’usage de fers reproduisant des résilles dorées entre des faux- nerfs ou compartiments paraît avoir remplacé les palettes grotesques, bien irrégulières, des siècles précédents. 

Lauverjat

dimanche 10 avril 2011

Un exemplaire du baron Jérome Pichon... annoté par lui, et qu'il regrette de ne pas avoir acheté au poids...

Amis Bibliophiles bonjour,

Remontons le temps, imaginez quelques instants que nous sommes au milieu du 19ème siècle: la fin de l'Ancien Régime a multiplié le nombre de livres anciens disponibles, au point qu'en certains endroits, on vend les post-incunables au poids... Quelle époque merveilleuse, qui n'a duré qu'un temps, puis l'un des plus grands bibliophiles du 19ème, le baron Pichon la regrettait déjà en 1887. 
Plein maroquin bleu roi, large dentelle avec un décor d'oiseaux sur les plats
Chambolle - Duru
Voici un bel ouvrage, que je n'ai hélas pas non plus acheté au poids, mais qui possède de nombreux atouts: peu connu, bien illustré, magnifiquement relié, de belle provenance... et surtout avec une longue annotation du baron en toute fin. 



Une note qui nous raconte une belle histoire:

"Cette édition de la vie de Sainte Catherine de Sienne imprimée par Guyot Marchant, dont elle porte la 2e adresse, pour Jehan Petit le 3 avril 1503-4 n'est citée nulle part. Les deux éditions plus anciennes sont celle de Jeh. Trepperel II vers 1520 ou 25 et de la Vve Barnabé Chaussant 1532. Celle ci est autrement plus importante.



Ce présent exemplaire est celui des Carmes Déchaussés de Paris et ensuite de la bibliothèque du chapitre de Paris. Reliée avec une vie de Clotaire et de Ste Radegonde de 1527 (je l'ai faite relier en m. r. D. De m. bleu meme dentelle que celui ci). Il fut vendu à la livre en 1811 avec toute une voiture de vieux livres à un épicier de la rue des Marmousets nommé Neveu qui le revendit à la livre aussi à un amateur inconnu. Celui ci a signalé le fait dans une note que j'ai soigneusement conservée (voir le 1er feuillet de garde de la fin).

Je l'ai acheté (pas à la livre) les 16 et 18 mars 1886 à Baillieu qui le tenait de son beaufrère Jules lequel l'avait acheté dans une vente borgne au lieu dit la Tour Malakoff à Montrouge. 

B. J. P. 6 juin 1887. ees"

Je ne me lasse pas de la relire, elle permet en effet de retracer une grande partie de l'histoire de l'ouvrage, son origine, son parcours sur le marché, mais aussi que c'est Pichon lui-même qui décida de la faire relier ainsi.

Les contreplats sont reliés en maroquin rouge, avec la même dentelle
Chambolle - Duru
Joli, non? Cela console presque de ne pas avoir connu l'époque.

H

P.S.: je m'aperçois que le 29 avril, date du dîner des bibliophiles, on fête Catherine de Sienne, un bon prétexte pour venir au dîner, où j'apporterai donc sans doute cet ouvrage.


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