« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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samedi 19 mai 2012

La vie tumultueuse du marquis de Villette, au travers d'un modeste achat au Grand Palais

Amis Bibliophiles bonjour,


Le sujet de ce billet sera consacré à une petite acquisition faite au Grand Palais. On a pu reprocher au Blog de trop mettre en exergue des livres chers (Ah bon? NDLR), j’espère démontrer qu’il se trouve des livres bon marché et intéressants.


Le livre de format in-12, en basane fauve marbrée, relié à la fin du XVIIIe siècle porte un supra-libris doré au nom de “Charles Villette” poussé le long de la charnière du plat supérieur. Le dos plat orné de faux caissons dorés porte une pièce de titre de maroquin rouge. Il faut  regretter les restaurations du mors supérieur et des  coiffes.
Cette reliure recouvre “De l’opinion et des moeurs ou de l’influence des lettres sur les moeurs” signée à la dédicace P.D.L.A. D.L.R.,  Londres et Paris chez Moureau et Nyon, 1777.
Un envoi identifie l’auteur et le dédicataire sans difficulté. Le voici: “Pierre Petiot prie Mr de Villette d’accepter ce viel enfant sans le regarder de près et d’envoyer vers la porte St Bernard ou la place Mauberq chercher le portrait de M. de Villette dans une brochure nommée essais sur l’éducation des hommes par les femmes” (sic). Le livre comporte encore deux notes manuscrites de Petiot. Au premier chapitre on trouve: “le 1er chap de l’opinion fut supprimé par le censeur”, il ne compte que 24 pages. La seconde note figure au début du chapitre II : “notes de l’abbé Louvet censeur qui se vanta dans le temps de m’avoir fait manquer mon but”.
Les initiales sont donc celles de “Petiot De L’Académie De La Rochelle”. Cette société s’était surtout rendue célèbre par ses scientifiques. Petiot est l’auteur d’au moins quatre autres opuscules dont les deux premiers concernent le mesmérisme : “lettre de M. l’abbé P.xxx de l’académie de La Rochelle, à M.xxx de la même académie sur le magnétisme animal” (1787, 7 pp.) et “autres rêveries sur le magnétisme animal, à un Académicien de Province” Bruxelles (pour Paris probablement), 1784. Ses deux dernières publications attribuées par Quérard, sacrifient à l’air du temps : “liberté de la presse” (mars 1789, 20 pp. In-8), “Réflexions sur la liberté individuelle” (1789, 26 pp. In-8). Voilà, probablement, les écrits qui furent la raison du “rapprochement” de Villette et Petiot.
Charles Michel de Villette, lui, est le fils et le légataire universel de Pierre de Villette qui éleva ses biens au titre de marquisat en 1763. Quand son fils en hérite en 1765, il est déjà criblé de dettes, fruit d’une vie dissolue. Pourvu par son père des charges de Maréchal général des logis de la cavalerie de France et de Colonel de dragons à la suite du régiment de Beauffremont, il souffre pourtant d’une réputation de poltronnerie. Il défraie la chronique par un faux duel, deux séjours en prison, une interdiction d’entrer dans Paris qui lui permet de se réfugier une première fois  auprès de Voltaire en 1765 à Ferney, des fréquentations et des aventures sulfureuses avec Sophie Arnould, Mlle de Raucourd, des violences publiques sur Mlle Thévenin, ses amours des deux sexes, ses querelles avec des poètes, son train de vie.

Charles marquis de Villette publie cependant très tôt quelques essais et pièces en vers dans les gazettes. Il cultive également les qualités de graveur, dessinateur, amateur et critique d’art et de bibliophile, enrichissant ses bibliothèques du Plessis-Villette près de Pont-Sainte-Maxence et de son hôtel parisien. Réfugié une seconde fois auprès de Voltaire en 1777, il y rencontre Renée-Philiberte Rouph de Varicourt protégée désargentée du patriarche de Ferney. On célèbre le  mariage de “Belle et Bonne” , (surnom affectueux donné par Voltaire) et du marquis le 12 novembre 1777. Villette aurait sur la déclaration de Voltaire ainsi “purifié” sa maison et “fait un excellent marché”. En février 1778 tout le monde gagne “le Palais-Villette” à Paris, (aujourd’hui quai Voltaire) où Voltaire meurt le 30 mai.

Charles adopte résolument les idées nouvelles. En 1789, il comparaît aux états généraux de la noblesse à Senlis. L’assemblée sous sa proposition et celle du comte de Lameth souhaite se réunir aux deux autres ordres pour rédiger un cahier commun mais le clergé refuse.

Villette fait publier et  imprimer cependant “mes Cahiers”, à Senlis en 1789 dont il existe quelques variantes typographiques, les exemplaires les plus complets comptant 55 articles (42 pp.). 
Pour l’occasion, son secrétaire et parfois nègre, Claude-Marie Guyetand, publie quelques pièces de circonstance (Bagatelle à Rosine, Senlis, 1789). Charles Villette abandonne ostensiblement privilèges et particule en 1790. (Ce qui nous ramène au supra-libris de ce livre). Il publie des articles dans la Chronique de Paris et réunit ses “Oeuvres”, Londres (pour Montargis) 1786 sur différents papiers végétaux ou Edimbourg et Paris, 1788 et  “Lettres choisies sur les principaux événements de la Révolution” (Paris, 1792). Enfin conventionnel de l’Oise, il éprouve la fureur du temps et l’acidité de la critique. Opposé aux massacres de septembre, décrété d’accusation, il échappe à l’échafaud.

Sa réputation est attaquée depuis longtemps.  Publié en 1789 les “Confessions générales des princes du sang royal, auteurs de la cabale aristocratique;  item, de deux catins distinguées qui ont le plus contribué à cette infernale conspiration...” mettait en scène une catin passant contrat avec le “Marquis de Vilette... un B(ougre) décidé”.  Au voisinage de 1791 sort une plaquette anonyme “Vie privée et publique du ci-derrière marquis de Villette, citoyen rétroactif”, s.l. (Paris). On ne compte plus les estampes érotiques utilisant son nom et on prête à Voltaire lui-même quelques bons mots perfides. Malade, Villette meurt néanmoins naturellement le 9 juillet 1793.
Quant au livre de Petiot, après une rapide lecture, il s’élève contre l’avis que les vertus ne se trouvent  que dans les temps passés et souhaite une mode salutaire vers le beau moral, le bien-être commun, les goûts simples et naturels. Il ne désespère pas de la patrie et appelle de ses voeux  une autorité des moeurs plus éclairée et moins culpabilisante. Il se félicite de l’influence des Lettres du siècle et de leurs lumières sur l’amélioration des moeurs. 

Dans son envoi,  Petiot, fait allusion à l’ouvrage de  madame de Genlis “Essais sur l’éducation des hommes et particulièrement des princes par les femmes, pour servir de supplément aux Lettres sur l’éducation” Amsterdam et Paris, 1782.

Si on peut y lire  “(qu’)une femme dans l’emploi d’un homme ne serait jamais qu’un homme médiocre plus ridicule qu’un homme efféminé” sans doute ne faut il y voir que coïncidence.
Rappelons que dans l’article IL de ses cahiers, Villette propose de “déroger à l’usage gothique, qui exclut les Femmes de nos assemblées politiques...”.

Finalement, je ne crois  pas que cette dédicace soit  une attaque de plus des moeurs de Villette, de sa position ou de ses fréquentations. En tous cas notre marquis n’en prit pas ombrage et serra le livre dans sa bibliothèque.

LauverjatVillette

samedi 7 janvier 2012

Au fil des ventes: offrez-vous le livre (ancien) d'un Saint, le Tiraqueau de Saint François de Sales

Amis Bibliophiles bonjour,

Comme je l'avait écrit il y a longtemps sur le fronton du blog, la lecture des catalogues est l'un des plaisirs les plus doux de la bibliophilie. C'est toujours un moment très apaisant, où l'on découvre des ouvrages dont on ne soupçonnait pas l'existence et où l'on croise parfois des livres exceptionnels ou uniques en leur genre.


Le catalogue de la vente Bremens-Belleville qui se tiendra à Lyon le 26 janvier propose justement un lot assez exceptionnel puisqu'on pourrait quasiment le qualifier de relique (selon le dictionnaire "restes du corps, ou objet personnel, d'un martyr ou d'un saint"), le lot 46, dont la provenance, excusez du peu, remonte à Saint François de Sales. Un Saint donc, un vrai de vrai. C'est l'expérience bibliophilique que vous pouvez vivre pour une dizaine de milliers d'euros, poser vos mains sur les siennes, ou presque. Mystique. Mythique.

Mais qui est donc ce Saint? François de Sales (1567–1622) est né au château de Sales près de Thorens-Glières (ville du duché de Savoie ; et aujourd’hui commune du département de Haute-Savoie). Issu d’une famille noble, il choisit le chemin de la foi en consacrant sa vie à Dieu, il renonça à tous ses titres de noblesse. Il devint l'un des théologiens les plus considérés au sein du christianisme. Ce grand prêcheur accéda au siège d’évêque de Genève et il fonda l’ordre religieux de la Visitation. Il exerça une influence marquante au sein de l'Église catholique mais également envers les détenteurs du pouvoir temporel que furent, entre autres, ses souverains, les ducs Charles-Emmanuel Ier et Victor-Amédée Ier de Savoie et les rois Henri IV et Louis XIII de France.

Homme d’écriture, il laissa une somme importante d’ouvrages, témoignage de sa vision de la vie. Il est considéré par l’Église catholique comme étant le saint patron des journalistes et des écrivains, et cela en raison de son usage précoce du progrès que constituait l’avènement de l'imprimerie. Ses publications imprimées comptent parmi les tout premiers journaux catholiques au monde.

Auteur, il était également lecteur et il a très probablement lu cet ouvrage, un traité de la noblesse, sujet qui devait forcément lui parler. Pour peu qu'il l'ait lu pendant son adolescence, cela pourrait presque expliquer une partie de sa vocation et de son renoncement à la noblesse.

La fiche est assez précise et détaillée:

4 6-  TIRAQUEAU, André.  De nobilitate, et iure primigeniorum.  Lyon, Guillaume Rouillé, 1573.  
In-folio, vélin rigide, dos à nerfs (reliure de l’époque)
Baudrier, IX, 343 ; Sybille von Gültlingen, X, 785.
Troisième édition, corrigée et augmentée.
Ouvrage orné d’un beau titre architectural gravé sur bois ; portrait de l’auteur au verso.
Ce traité de la noblesse est l’un des principaux ouvrages d’André Tiraqueau, en latin  Andreas Tiraquellus  (1488-1558), juriste et humaniste vendéen qui fréquenta, au Cénacle de Fontenay-le-Comte, Guillaume Budé, Pierre Lamy et surtout Rabelais –  le Tiers livre  est  en  grande  partie  inspiré  de  son De legibus. 
Tiraqueau contribua à réorganiser les institutions juridiques françaises, à la frontière du droit commun et du droit coutumier. Théodore de Bèze, qui admirait son esprit et son savoir, le surnomma «le Varron de son siècle». 

Dans une note manuscrite en latin  –  quatre  lignes  à  l’encre brune tracées au-dessus de l’encadrement du titre gravé  –  un  sieur  Bouard  nous  apprend  que l’exemplaire, provenant de la bibliothèque personnelle de l’auteur de l’Introduction à la vie dévote, lui a été offert par le frère de François de Sales, JeanFrançois (1578-1635), qui succéda à son aîné sur le siège épiscopal de Genève. Sous la signature de Bouard se trouve celle de l’un de ses héritiers, Hyacinthe Bouard ou Bovard, avocat à Annecy au début du XVIIIe siècle.


Un traité juridique de la noblesse  et du droit d’aînesse trouvait tout naturellement sa place sur les tablettes de l’étudiant François de Sales, jeune aristocrate savoyard que son père destinait à la magistrature et qui, vers 1578, «montait» à Paris pour y étudier les «exercices de la noblesse» : rhétorique, latin, grec, hébreu, philosophie, théologie. On connaît la suite : la passion pour la théologie, le trouble causé par le débat sur les doctrines de la grâce et la prédestination, la crise mystique. C’est encore pour plaire à son père que François part étudier le droit – et la théologie – à Padoue, où il obtient en 1592 le doctorat des mains de son maître, le célèbre Guido Panciroli. L’année suivante, il est ordonné prêtre et renonce à son droit d’aînesse. La carrière juridique rêvée par Monsieur de Boisy n’est plus qu’un souvenir.
Autres provenances : Chevrey, chanoine à Chambéry, avec note manuscrite à l’encre sur une garde : «Outre la matière dont il traite et le nom de son auteur, ce livre est remarquable, surtout par ce qu’il a appartenu au grand St François de Sales, comme l’atteste l’inscription ci-contre. Il m’est agréable de le faire passer en propriété à la Bibliothèque déjà si précieuse des RR. PP. Capucins de cette ville. Chambéry 1er Mars 1842». –  Bibliothèque  des  capucins  de  Chambéry (étiquette imprimée sur les premiers contre plats et deux cachets au bas du titre). –  La  note manuscrite  en  latin mentionnant  deux  autres  ouvrages  de  Tiraqueau (quatre lignes à l’encre noire sur le premier contre plat) est peut-être aussi de la main de saint François de Sales.
Coins émoussés, mors supérieur fendu en tête ; quelques taches sans gravité. 8000/12000

Rare pour ne pas dire unique, j'irai peut-être le regarder d'un peu plus près à l'exposition pour vérifier si y une simple apposition de mes mains sur l'ouvrage peut au choix, soit me guérir de quelques maux, soit ressouder son mors. Dans ce dernier cas, je serai alors en bonne voie de rejoindre Sainte Wiborade, la Sainte patronne des bibliophiles.

H

PS: sinon, moi je craque pour ça, pas vous?

lundi 2 janvier 2012

Conte de Noël pour bibliophile: deux bois de Gustave Doré pour le Don Quichotte et le La Fontaine sauvés du feu.

Amis Bibliophiles bonjour,

L'édition de Don Quichotte publiée par Hachette en 1863 (L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Avec 370 gravures de Gustave Doré, A Paris, Hachette, 1863, deux volumes in-folio) est l'un des grands livres de la bibliophilie, elle réunit en effet deux immenses noms (4 si on compte Viardot et Hachette), l'auteur Cervantès et l'un des plus grands illustrateurs français, Gustave Doré.

C’est à la demande du public et des éditeurs que Doré s’orienta vers les grands formats. Le Don Quichotte faisait partie de ses projets dès 1855 et c’est suite à sa rencontre avec Louis Viardot, auteur d’une nouvelle traduction, qu’il se lança dans l’aventure.

L’ouvrage fût édité par Hachette et connût immédiatement un grand succès: Doré connaît l’Espagne et son Don Quichotte "est un personnage noble, exalté et tragique, un rêveur idéaliste condamné à souffrir dans un monde insensible au message qu’il veut porter. Doré accentue ainsi les effets dramatiques. La dimension comique du personnage est alors reléguée. En réalité, Doré nous montre un personnage baignant complètement dans le Romantisme de l’époque… Ses gravures en pleine page, aux décors fouillés, amples, profonds et spectaculaires, composent probablement l’ensemble le plus emblématique de l’iconographie du Quichotte, en France, en Espagne et au-delà, tous siècles confondus.".

Si l'ouvrage reste dans la mémoire des bibliophiles, chez nos amis de Hachette, un livre chasse l'autre et les bois qui ont servi à graver ces merveilleux ouvrages devinrent vite fort encombrants... Aussi au fil du temps les employés de l'auguste maison prirent l'habitude de démarrer le feu du poêle avec le bois trouvé dans les locaux. 

C'était encore le cas dans les années 1960, soit un siècle après la parution du Don Quichotte de Doré, et c'est à ce moment précis qu'un ami d'une des lectrices du blog sauva du poêle deux bois, dont l'un du Don Quichotte (l'autre provenant sans doute d'une fable de La Fontaine)... Deux de sauvés pour combien de sacrifiés? Nous ne le saurons jamais, mais comme les bureaux d'Hachette n'ont jamais hébergé de forêt, on peut frémir...

Les bois sont aujourd'hui dans les mains d'orfèvre de Claire et c'est très rassurant. 

Le premier issu du Don Quichotte, mesure 123 x 82 x 20 mm., il porte au verso l'inscription "Ch XXIII - 1er volume". Il n'a plus son cartonnage, mais porte bien la signature de Doré. En vérifiant dans mon exemplaire, il s'avère que ce sont très exactement les dimensions de la gravure qui termine le chapitre 23.




Le second bois est issu d'une boîte qui contenait à l'origine deux bois gravés et qui porte l'inscription "Le Rat et l'Eléphant". Il est également signé Doré et ses dimensions sont 168 x 78 x 23. Il est fort probable qu'il vienne du La Fontaine illustré par Doré, mais ne le possédant pas, je suis incapable de situer cette gravure, et la scène ne montre ni rate, ni éléphant. :)




Deux bois donc qui furent sauvés des flammes, un joli conte de Noël si on oublie les stères qui furent sacrifiés au confort des employés de Hachette jusqu'à la fin des années 60... Vive le chauffage central.

H

samedi 3 décembre 2011

Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,

Je vous propose aujourd'hui de découvrir le texte d'une admirable plaquette destinée aux bibliophiles. Son auteur, Jean Marchand, décédé en 1988, ancien Chartiste, correspondant de l'Institut et dont le premier métier fût Bibliothécaire à l'Assemblée Nationale, était bien sûr bibliophile. Il a publié un certain nombre d'articles et d'ouvrages historiques portant notamment sur le moyen-âge... mais également trois délicieuses et rarissimes plaquettes, trois épîtres aux bibliophiles, qu'un destin favorable a amenées sur les rayonnages de ma bibliothèque.


Les textes de Jean Marchand sont toujours très agréables à lire, il y mêle humour et exigence propres aux bibliophiles. En plus des trois épîtres aux bibliophiles il a également publié petit ouvrage à  2000 exemplaires "Etrennes à un ami bibliophile", dédicacé "à l'ombre de Charles Nodier".

Erudit, collectionneur dans l'âme (livres anciens, cachets chinois, sulfures etc..) et proches de nombreuses personnalités du monde politique et de l'art, Jean Marchand était également peintre et il consacré plusieurs de ses toiles aux livres anciens, ce qui n'est pas commun.

 


Un personnage délicieux donc, d'une autre époque et que l'on aurait aimé avoir pour ami. Je vous propose de retrouver ci-dessous le texte de l'une de ses trois épîtres, celle consacrée à la restauration des livres, et dont je ne doute pas qu'elle vous plaira:



OFFICIEUSE EPI
TRE A UN AMI BIBLIO
PHILE QUI VEUT
Faire réparer ses livres
Par JEAN MARC
HAND POI
TEVIN




"BIBLIOPHILE, cher et aimé confrère, SALUT! 

Tu t'enquiers de moi si tu dois réparer ou, comme on dit, restaurer tes livres, quand et comment. Je t'en dirai en peu de mots mon sentiment. Ce que je pense, toutefois, ne peut faire office de loi, car il n'en est point en cette matière, hormis celle du goût, et si le mien se trouve en défaut, ne m'en veuille pas et consulte de plus habiles.

Puisque tu me poses cette question, peut-être n'es-tu point de ces favoris de Fortune qui s'en vont acquérir à grands frais leurs livres chez les plus réputés libraires de Paris ou de Londres, ou dans ces redoutables auctions annoncées à son de trompe, rendez-vous des Crésus des Deux Mondes. D'ailleurs, que servirait de le regretter ? Mieux vaut s'en consoler. Beaucoup de livres qu'on peut obtenir comme prix de ces tournois sont, à la vérité, des pièces précieuses transmises, depuis des années ou des siècles, de cabinets fameux en cabinets fameux, de mains amoureuses en mains amoureuses; ils ne demandent pas les soins de l'homme de l'art, dont ils n'ont que faire, et on les peut poser tout de suite sur les rayons de sa librairie. Certains d'entre eux ont-ils, au cours des temps, subi quelques accrocs, on les a réparés, le coin a été redressé, la coiffe refaite; il n'y a plus à y toucher, — si on est sûr, du moins, que tout a été bien et honnêtement fait. Car il est vrai que la mauvaise restauration, — si même il en est de bonnes ! — est parfois irréparable; et celle qu'on peut dire acceptable a encore un tort, quand tu achètes ton livre tout restauré : c'est d'avoir été exécutée par ou pour un autre, et, le plus souvent, dans des conditions que tu ignores, selon un goût qui peut être fort éloigné du tien.


Donc, c'est chez le bouquiniste, voire dans la boite des quais, en déambulant le long de Séquane, qu'il t'arrive d'acheter tes livres, tenté que tu es par le prix, par la rareté ou par l'intérêt particulier du volume. C'est une bien autre affaire. Tu en retireras joie et peine. Mais oui, le volume qui aura, peu en importe ici la raison, fixé ton choix te parviendra tel que les âges l'auront fait; il aura subi, veux-je dire, les injures du temps, peut-être aussi celles des hommes; mais, attention ! je te parle des injures que l'on peut nommer involontaires des hommes : ces inhumains l'auront laissé choir, l'auront laissé souffrir des intempéries, auront arraché, sans malice, des lambeaux de sa reliure, l'auront affligé, par négligence, de mille misères ; — pour ton bonheur, en revanche, ils ne l'auront pas indignement sophistiqué : à leurs yeux, il n'en valait pas la peine, et c'est en somme ce qui l'a sauvé d'un autre péril ; il n'est point tombé de Charybde en Scylla ; il a subi les atteintes inévitables de la maladie, mais non le traitement, bien plus redoutable encore, de quelque méchant médecin. En possession de ta précieuse trouvaille, — précieuse, elle l'est au moins par ton choix, — tu as toute liberté de la laisser dans son état, si cet état n'offre ni inconvénient ni danger, ou de la soigner comme il convient, si un remède s'impose, et sans être gêné  par les manœuvres d'un prédécesseur.

Or, si tu me demandes comment il sied d'intervenir, je te répondrai : le moins possible, et s'il faut absolument faire ce moins possible, le plus délicatement possible, comme je vais m'en expliquer. Ton premier soin, ton premier devoir doit être de sauver la vie de ton livre, c'est-à-dire de lui permettre de durer. Il faut le rendre solide et le rendre propre; tu n'aviseras qu'en second lieu à parfaire l'élégance de son habit. Vois donc d'abord si les feuillets sont au complet, en place et en bon état; si la couture est solide; si le dos et les plats ne menacent pas de divorcer, si le premier fait suffisamment corps avec le volume, si les seconds n'ont pas été déformés par l'humidité ou brûlés par la chaleur; si coiffes et coins n'ont pas trop souffert; si de graves déchirures n'endommagent point la peau en quelque endroit : voilà, grossièrement, ton premier examen. Il faut passer à l'action.

Commence, si tu veux m'en croire, par t'occuper du corps du volume. N'est-ce pas, en bonne doctrine, le principal ? La reliure n'est que l'habit de ce corps. Du reste, l'ordre matériel des opérations le veut ainsi, et ce serait un non-sens de remettre une couverture en état avant d'avoir assuré la parfaite tenue des cahiers. Il est vrai, cependant, que parfois l'habit seul compte, le corps étant dénué d'intérêt; en ce cas, tu seras libre de réduire dans une juste mesure les soins que peut mériter ce corps.

L'intérieur du volume, qui se trouve naturellement moins exposé aux dangers que le dehors, a, en général, moins souffert. Les maux que tu devras soigner en ces parties sont les moins graves, ordinairement. Je veux croire que ton volume ne sera pas en si triste et lamentable état qu'il le faille entièrement démonter, quoique cette opération ne présente pas généralement de grands obstacles. Mais s'agit-il de boucher quelques trous, soit au moyen d'un petit morceau de papier collé, soit avec de la pâte; de doubler un feuillet (si le verso est blanc, comme il arrive d'habitude pour le titre), ou d'en consolider les bords, les coins ou les fonds; de faire disparaître des traces de plis ou des gaufrages; de nettoyer des parties salies, tachées, du texte ou des figures; de laver entièrement le livre s'il est par trop malpropre, maculé d'encre, souillé de marques de doigts (tes prédécesseurs l'ont peut-être feuilleté d'un index, ou même d'un pouce humide: vouons-les ensemble aux dieux infernaux), ou parsemé de rousseurs comme beaucoup de romantiques, — tu peux t'en remettre sans risque à l'adresse manuelle d'un habile spécialiste; recommande-lui surtout de n'employer aucun de ces produits qui, en nettoyant le papier, risquent de le détruire ou, cela arrive, d'affaiblir à la longue le beau noir de l'encre d'imprimerie. Manque-t-il des feuillets, tu peux les faire refaire, soit à la main, soit par cliché typographique, après avoir photographié, je n'ose pas dire décalqué, dans un exemplaire complet, les parties qui manquent dans le tien. Tous les feuillets remis en état, tu feras assurer la liaison des cahiers si elle est trop lâche; si, ce qu'à Dieu ne plaise, les nerfs ou ficelles sont rompus, force sera de tout recoudre. Mais, comme je te l'ai dit, ces accidents ne sont pas de ceux qui se produisent le plus habituellement, et le corps d'ouvrage est moins souvent malade que la reliure. Maintenant, te voilà tranquille sur la santé de ce corps; donnons nos soins à la reliure elle-même.

C'est cette remise en état de la reliure qu'il ne faut pas entreprendre à la légère, ni confier à un artiste qui ne soit éprouvé. N'oublie pas, en effet, que tu dois surtout, comme je t'ai dit, consolider ton livre, en conservant de la reliure ancienne tout ce qui le mérite. J'ajouterai, en pensant à certains : autre chose est de réparer une reliure endommagée, la remettre en état, la rendre capable de durer par des travaux de renfort, travaux discrets et le moins possible apparents, — autre chose de la « restaurer >, dans le mauvais sens, je veux dire s'efforcer de refaire de l'ancien, pasticher des modèles, quelle que soit, d'ailleurs, l'adresse du praticien.

Donc bien des maux, nous l'avons vu, ont pu atteindre la reliure. Si elle est veuve de ses coiffes, que ses coins soient usés et que le carton voie le jour, cas fréquent, le remède est aisé. Les plats sont-ils frottés, éraflés, épidermes, — n'exige pas qu'on rende à la peau sa fleur. Le dos sera peut-être cassé, en partie arraché, la peau fendue aux charnières, les plats détachés. En recollant, en recousant, en insérant des contreforts sous les déchirures, on rendra à ton volume une honnête apparence et une solidité assurée.
Par l'effet de la chaleur ou de l'humidité, les cartons se seront déformés, — on les changera, — la peau racornie ou distendue, défauts que l'on fera difficilement disparaître, si même on y arrive. Mille autres misères ont pu se produire, auxquelles il ne m'appartient pas de te dire en détail comment remédier : c'est l'affaire des gens de l'art, et je m'en tiens ici à la doctrine.
N'oublie pas, cependant, que le travail pourra être fort délicat, la reliure fût-elle des plus simples. L'opérateur devra bien connaître les procédés et les matériaux en usage aux différentes époques de l'histoire du livre, pour ne commettre aucune faute de style. Te citerai-je l'exemple de l'étrange restauration d'un Racine, en maroquin aux armes de Louis XIV, que je possède ? Les fers du Grand Roi ayant été grattés à l'époque de la Révolution, le réparateur du temps de Napoléon coiffa bravement de la couronne impériale les fleurs de lis poussées à nouveau et attacha au collier du Saint-Esprit une belle croix de la Légion d'honneur... L'artiste aura soin, également, d'employer pour ses réparations des peaux anciennes, provenant de reliures sacrifiées, mieux assorties que des peaux modernes aux tons généralement passés des reliures à remettre en état. Evite de t'adresser à un c cordonnier », comme celui qui, sur une reliure en veau brun foncé, me plaqua une superbe pièce d'un cuir jaune vif, — on ne m'y reprendra pas
Mon ami, tu es un sage, tu sais qu'on ne doit pas tenir toutes maximes pour générales. Ton livre est en mauvais état : la plupart du temps, soigne-le comme je viens de te dire.
Mais il est des cas extrêmes ; si le mal est trop grave ou si le volume ne mérite pas de grands frais, mieux vaut renoncer à un traitement aussi onéreux que difficile ; il te reste la ressource d'une reliure neuve. Si, au contraire, le volume a peu souffert et que des défauts extérieurs légers ne compromettent point sa vie, ni ne le déshonorent, pourquoi ne pas le laisser tel quel ? Je ne te conseillerai jamais de réparer à tout prix : il faut juger des espèces. Pour moi, j'aime mieux avoir ce bouquin que voici, dépourvu d'une coiffe, proprement enlevée, que muni d'une coiffe refaite...
Quittons ces exceptions. — Voilà maintenant ton volume bien consolidé et rajusté ; il ne lui manque que quelques dorures. Tu voudras peut-être faire prolonger ce filet interrompu, compléter cette dentelle, graver même un fer pour ce motif d'angle... Je ne t'y engage pas trop. Mieux vaut, en beaucoup de cas, laisser voir franchement les parties réparées que de se livrer au plus habile camouflage. Répare discrètement, mais ne cherche pas à dissimuler ce que tu auras réparé. Je sais bien que beaucoup ne tolèrent pas de lacune dans le décor : leur œil en est offensé; il en est certains aussi dont les intentions ne sont pas tout à fait pures... Ne les imite pas. Pense non seulement à toi, mais à ton successeur. Au reste, sois prudent, sois même méfiant et informe-toi de ton prédécesseur, si l'on te propose l'acquisition d'un volume richement orné, trop parfaitement intact, — d'aspect.
Je t'ai dit sommairement comment secourir tes livres malades; mais il te souvient que parfois une reliure ne peut pas être réparée ou ne le mérite pas ; ton volume, supposons-le infiniment précieux, ou seulement plein d'intérêt pour toi, t'est parvenu avec d'inutilisables morceaux de couverture : tu vas le faire relier à neuf ; de même, bien entendu, si tu l'as acheté, comme il arrive, entièrement décousu, « préparé pour la reliure ». En ce cas, comment l'habilleras-tu ? — Si tu veux être sûr de ne commettre aucune faute de goût, qu'il s'agisse d'un incunable¬, d'un classique des grands siècles, d'un romantique ou d'un moderne, adopte sans crainte le maroquin plein, et choisis-le rouge ou vert, de préférence, ou même lavallière ou citron, bien plutôt que bleu ou violet, ou d'une teinte incertaine et fragile. Ce maroquin, à moins qu'il ne revête un ouvrage moderne, ne t'avise pas trop de le décorer. La reliure janséniste, toujours belle dans sa simplicité lorsqu'elle est parfaitement exécutée, te paraît-elle un peu trop austère ? Tu peux l'orner, sobrement, de quelques filets dorés ou froids, de tes armes, si tu en as, ou de ton chiffre, sur les plats, sur le dos, et plutôt sur le dos que sur les plats. Aimes-tu le faste ? Je ne te défends pas de doubler cette reliure d'un maroquin de même ou d'autre couleur, et sur cette doublure tu as bien le droit de te montrer moins sévère et de placer quelque composition qui pourra être riche pourvu qu'elle soit de bon style. Mais le maroquin est cher... S'agit-il d'un ouvrage ancien, je veux dire antérieur à la Révolution, habille-le, si cela te plait, d'un beau vélin (ou parchemin), plein bien entendu et tout uni, ce qui serait peut-être le mieux, ou décoré avec une extrême discrétion : la fantaisie est peut-être encore moins tolérable avec le vélin qu'avec le maroquin. On a fait jadis, je le sais, d'admirables vélins dorés, que la patine du temps a rendus plus chauds, — Hérédia s'en est souvenu, — mais, à cause du fond clair, les dorures ne s'y voient pas toujours bien nettement ; un titre poussé à froid est certes plus lisible. Du reste, l'art difficile du vélin doré tend à se perdre, s'il n'est déjà perdu... 
Ton livre est-il d'époque romantique ou moderne, une demi-reliure, avec ou même sans coins, en maroquin ou en veau de bonne qualité conviendra très bien.

Si, pour un ouvrage moderne, tu adoptes une reliure pleine en maroquin ou en toute autre matière,—évite, quoique certains l'aient employée, de te servir de la peau de tes semblables, — et que tu veuilles soit la revêtir de mosaïque soit la dorer diversement, je t'en laisserai la liberté. Cependant, ne franchis pas les limites du goût : la reliure doit d'abord protéger le livre ; si de plus elle charme l'œil, tout est pour le mieux, — mais elle ne doit en aucun cas fixer l'attention de manière indiscrète, heurter le regard par des couleurs violentes ou mal assorties, ou par une de ces compositions nées dans des cervelles d'insensés, comme on en voit même chez des relieurs réputés, même en des vitrines d'expositions et de musées... Mais ne sortons pas du domaine des restaurations pour nous aventurer en celui de la reliure neuve.

Tu sais donc maintenant, mon ami, comment réparer tes livres, comment les relier de nouveau quand leurs anciennes couvertures sont irréparables. Laisse-moi te dire, je te prie, quand il ne les faut point relier ; cela n'est pas sortir de mon propos. Il y a deux cas, me semble-t-il. C'est d'abord quand un livre particulièrement ancien, rare ou précieux, t'est parvenu dans son état primitif de brochure, — en blanc, comme on disait; — et surtout non coupé. Si, par exemple, tu découvres dans cette condition (je te le souhaite) un elzévir comme Le Pastissier françois, ou un romantique comme Le Rouge et le Noir, édition originale, arrache-toi les veux plutôt que de couper et relier ton volume; — fais-lui faire un étui ou une boite, où tu l'introduiras revêtu, ne l'oublie point, d'une chemise. Certains, en ce cas, relient sur brochure; c'est moins grave que de relier à neuf, mais mieux vaut encore ne pas relier du tout. Du reste, ce livre, s'il est de simple curiosité, il y a bien des chances, j'ose le dire, pour que tu ne le lises jamais; ou si la fantaisie de le connaître te prend, tu en trouveras quelque exemplaire ordinaire; contient-il quelque grand texte, tu en auras plutôt dix éditions qu'une...

Tu possèdes peut-être encore les lambeaux irréparables d'un exemplaire unique, inestimable épave, — mettons (si elle existe l'Historique description du sauvage et solitaire pays de Médoc, de La Boétie, ou même un manuscrit de Molière, ou, si tu veux une authentique relique, les restes déchiquetés de ce Journal du père de Montaigne (reproduits, voilà quelques années, dans un grand illustré), — eh bien ! fais ce que je viens de te dire : conserve ce trésor tel quel, dans son étui ou dans sa boite, à l'abri de tous les dangers, mais je te défends de tenter la moindre réparation.
Tu vas me dire maintenant que je ne t'ai point encore parlé du remboîtage (terme que ne citent pas les dictionnaires), et tu dois croire que je le condamne. En effet, je n'aime pas qu'on revête un corps d'ouvrage, fût-il dérelié ou mal relié, de la couverture d'un autre volume dépecé. Si habilement, d'ailleurs, que l'opération soit conduite, il est bien rare qu'elle ne se décèle par quelque détail : les dimensions ou le style des parties ne s'accordent point, ou bien le titre est faux, à moins qu'une pièce ne le masque ou que le dos ne soit muet. Ne remboîte donc pas, en principe, ou ne le fais que dans des conditions tout exceptionnelles (par exemple, pour habiller un album), et sans le dissimuler, car le remboîtage est une manière de fraude.
Encore un mot. En réparant tes livres, pas plus qu'en les reliant, n'y ajoute, autant que possible, rien d'étranger : autographes, portraits, documents quelconques, fus-sent-ils les plus curieux du monde; ne truffe pas tes livres; un livre n'est pas un musée. Une note bibliographique, une remarque concernant l'exemplaire peuvent quelquefois trouver leur place dans le volume, oui; mais ces pièces qui se rapportent à l'ouvrage plus souvent de loin que de près, conserve-les à part, libres ou reliées.
Mon ami, je ne t'ai point tout dit, mais je crois t'en avoir  dit assez. Tu auras d'autres difficultés que celles dont j'ai parlé; des problèmes délicats se poseront : entre plusieurs solutions, choisis celle que te conseillera le lion sens, elle sera en même temps de bon goût, — de goût.
Pour finir notre entretien, tu ne me demandes si ces sages avis je les suis moi-même. Tu es, mon ami, un peu indiscret, mais je ne t'en veux pas; sache donc que je les suis... — euh ! — parfois !
VALE."
JEHAN MARCHAND
(Extrait du bulletin du Bibliophile de Guyenne 4‘eme trimestre 1939)

mardi 15 novembre 2011

Manon Lescaut, l'édition de 1733, en maroquin rouge de Lortic

Amis Bibliophiles bonsoir,

Je suis en voyage, aussi plutôt que de vous ennuyer avec mes tribulations, je pong le ping de Bertrand, ou plutôt ping son futur pong, enfin comprenne qui peut. :)


Sortons donc de la réserve une édition du Manon Lescaut de 1733, non pas reliée par Bedford, mais par Lortic. On remarquera au passage pourquoi un relieur français vaudra toujours au moins deux relieurs anglais :).


Enfin, il est amusant de constater que deux bibliophiles firent relier un livre identique de façon très semblable. Et cela en valait la peine, puisqu'il s'agît ici de la rare première édition séparée de Manon Lescaut, et de la première édition sous cette date. L'exemplaire contient bien la faute page 220 (facétie de prote?) ou le chevalier nous confie qu'il souffre beaucoup "dans" Manon (au lieu de "sans", bien sûr). L'exemplaire présente aussi le titre de départ et le titre de la page 269 sur trois lignes (Harisse 22-3, n°7), Tchemerzine IX - 221.


Une jolie petite rareté donc, que Lortic habilla d'un sublime maroquin rouge glacé à la Du Seuil, avec une large dentelle intérieure et surtout ses fabuleux petits fers au dos.



Joli quoi.

H
Bertrand, je programme ce message pour le 15, étant en déplacement, peut-être auras-tu posté d'ici là, et ce sera alors un pong... ou un ping amusant entre les blogs.

jeudi 11 août 2011

Images autour du livre XIX: les livres minuscules, petits bijoux pour les bibliophiles

Amis Bibliophiles bonjour,

J'en ai déjà parlé plusieurs fois sur le blog du bibliophile, et il m'arrive d'en acquérir quand une occasion se présente, les livres minuscules passionnent de nombreux bibliophiles.

Je me souviens d'ailleurs d'une très agréable rencontre avec le plus grand "minusculophile" français, dans la belle ville de Lyon où il était venu prêter ses ouvrages au Musée de l'Imprimerie  qui consacrait une belle exposition au sujet.




C'est David qui vous propose ce soir de découvrir ce Paul & Virginie, avec une typographie de Didot, chez Marcilly. Merci beaucoup à lui.

H

dimanche 12 juin 2011

Romans et Contes de Voltaire, ou la quête d'un bibliophile.

Amis Bibliophiles bonsoir,


Je vous propose aujourd'hui un message à quatre mains. C'est Wolfi qui va vous conter sa quête d'un bel exemplaire de Romans et Contes de Voltaire, et j'illustrerai son propos avec des photos de mon exemplaire.

"Depuis une bonne quinzaine d'années, je suis à la recherche d'un ouvrage qui n'est pas très rare en reliure en veau d'époque ou postérieure, mais franchement pas facile à trouver en maroquin d'époque : Voltaire "Romans et Contes" de 1778, en 3 vol. in-8.

Tout d'abord, une précision par rapport au tirage des gravures : il existe à priori deux tirages, le tirage avec les gravures "avant les numéros" et les gravures "avec les numéros". Il s'agit d'une précision donnée en haut à droite ou à gauche du cadre de la gravure,  indiquant l'emplacement prévue de la gravure.

On voit la différence sur ces photos :

Exemplaire "Hugues"
Il existe d'ailleurs un "avis au relieur" qui est parfois absent de l'ouvrage, qui précisait à l'artisan relieur où placer les figures. D'après ce que j'ai pu constaté au travers d'une bonne vingtaine d'exemplaires que j'ai pu feuilleter, les gravures "avant les numéros" sont en général plus contrastées. Il s'agit donc très vraisemblablement du premier tirage donc.

Signalons toutefois que ce n'est pas si évident que cela, car il y a quelques exemples de tirage "avant les numéros" ou "avant la lettre" qui sont de second tirage : j'ai en tête le Cervantes de 1780 d'Ibarra (quoiqu'en disent certains libraires!).
J'ai réussi à trouver dans ma documentation plusieurs exemplaires de ce livre en pareille condition, certains fameux!

Je vous invite à les découvrir :

1 - seul exemplaire cité dans le Cohen (p. 1039) en maroquin d'époque: celui de Daguin, en maroquin vert, avec les figures avant les numéros.

On le retrouve à la vente Hayoit chez Sotheby's en 2001. Je me rappelle quand il est passé à l'époque: je cours chez Sotheby's le voir, et oh stupeur, je découvre qu'il est en fait en basane maroquinée verte et non en maroquin... Cruelle désillusion de bibliophile! Bon cela dit, il n'est pas vilain, mais les gravures, bien qu'étant avant les numéros n'étaient pas d'un tirage irréprochable...

2 - exemplaire provenant d'une belle vente datée du 23 avril 1972 à Versailles, lot n°168 en maroquin rouge. Malheureusement sans reproduction... Tirage à priori avec les numéros.



3 - Exemplaire déniché dans le répertoire des ventes 1983-84 n°19063, en maroquin olive. A priori, tirage avec les numéros. Là encore, sans reproduction.



4 - livre proposé dans le catalogue n°IX de 1992 de la librairie Sourget, lot n°112, en maroquin rouge, avec le sur les plats "Mr le Comte Delaporte de Remaisnil". Figures avec les numéros. Nota : pour moi, les catalogues de la librairie Sourget constituent un mine irremplaçable avec des illustrations superbes d'exemplaires d'exception.


5 - livre proposé dans le catalogue XIX de 1999 de la librairie Sourget, lot n°165, en maroquin rouge. Exemplaire exceptionnel d'André Langlois, avec les figures avant les numéros (la première illustration sur le catalogue n'est manifestement pas la bonne reproduction).


6 - exemplaire Radziwill (lot n°994), Odiot, Lignerolles, Rahir (lot n°938), Meeus (lot n°169), Simonson, en maroquin bleu/vert? Figures a priori avec les numéros. Il est signalé bleu dans la vente Radziwill, et vert par la suite. Peut-être une décoloration, ou alors une erreur, c'est assez courant j'ai remarqué dans les catalogues anciens...

Je me suis laissé dire que cet exemplaire traînait encore en Belgique chez la fille de Raoul Simonson, et qu'il allait peut-être ressortir du bois bientôt... Allez, je me fais du mal!



7 - exemplaire Descamps-Scrive n°241 en maroquin rouge. Avec figures avant les numéros. Le catalogue décrit la reliure comme étant de Derôme : je reste un peu sceptique, car j'ai n'ai jamais vu de reliure signée de Derôme de la sorte. Mais peu importe, il est superbe.



8 - exemplaire Charmes et Blumenthal (lot n°275) en maroquin rouge. Figures avec les numéros? C'est pour moi une des exemplaires les plus enviables : reliure exquise typique de Derôme ou Mouillié.



9 - exemplaire Guggenheim (lot n°154  de la vente Christie's de 1995) en maroquin rouge. Figures avant les numéros. Malheureusement, pas de reproduction. Est ce l'exemplaire Sourget de 1999?



10 - exemplaire Duc la Vallière, Beckford, Laurence Currie, Cartier (lot n°1427  de la vente Sotheby's de 1979). Pas d'indication sur les gravures dans les différents catalogue, mais peut-on imaginer une seule seconde que le Duc de la Vallière avait un exemplaire moyen? Assurément, l'un des plus beaux, sinon le plus bel exemplaire connu!!


11 - exemplaire proposé chez la librairie Lardanchet circa 1995, en maroquin rouge identique à l'exemplaire Charmes /Blumenthal, avec les figures avant les numéros et les serpentes conservées. Peut-être ces deux exemplaires n'en font qu'un d'ailleurs... C'est mon plus grand regret de bibliophile : à l'époque, je commençais juste à travailler et le prix proposé m'avait semblé trop élevé. Du coup, je ne l'avais pas pris, pensant que j'en trouverai d'autres...

12 - exemplaire provenant de la librairie Morgand Fatout (merci à Bertrand), le lot n°10520, en maroquin vert. Pas de précision sur le  tirage. Peut-être mon exemplaire n°3?


13 - exemplaire provenant de la librairie Morgand Fatout, le lot n°6398, en maroquin vert dans le style Bozérian. Bien que cela ne soit pas une reliure d'époque, je l'ai mis quand même. Pas de précision non plus sur le tirage.


C'est tout ce que j'ai trouvé! Quelqu'un connaît il d'autres exemplaires similaires?

Je lance une bouteille d'eau à la mer,  Hugues aura la gentillesse de faire suivre : est ce que quelqu'un aurait un exemplaire en maroquin d'époque avec tranches dorées de cet ouvrage? Ça m'aiderait à me soigner, mais le cas est peut-être déjà trop grave...

Bonne lecture à tous!
Wolfi"

Cher Wolfi, quelques détails sur mon exemplaire: il est en maroquin lavallière, dos lisse, tranches bleues, 55 figures avant le numéro sur les 57. Fort beau, très pur avec un magnifique tirage des gravures. Quelques images:







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