« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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lundi 22 avril 2013

Les sociétés de bibliophiles II - La "Société des Amis des Livres", avec une présentation des Cris de Paris, exemplaire unique, enrichi des épreuves originales

Amis Bibliophiles bonjour,

Après la doyenne des sociétés de bibliophiles françaises, la Société des Bibliophiles François, je vous propose de découvrir aujourd'hui la Société des Amis des Livres. 

La Société des Amis des Livres fut officieusement fondée en 1874, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle qui fut si propice aux sociétés de bibliophiles et où la bibliophilie était en plein effervescence. 


Quelques bibliophiles formèrent alors le projet de se retrouver régulièrement pour parler livres et présenter leurs trouvailles, trois en particulier franchirent le pas: M. Galien, bibliothécaire de la Cour de Cassation (dont la bibliothèque personnelle, qu'il avait transporté au Palais de Justice, fut incendiée pendant la Commune, coup terrible pour le bibliophile), M. Philippe de Saint-Albin, ex-bibliothécaire de l'impératrice et Truelle Saint-Evron. Ils furent bientôt rejoint par Eugène Paillet, juge d'instruction, conseiller à la Cour et à l'époque fort d'une bibliothèque que ces contemporains évaluaient à "un demi-million". 


Eugène Paillet recherchait l'exemplaire parfait, n'hésitant pas à le construire à partir de plusieurs exemplaires dans lesquels il choisissait les feuillets les plus beaux. En 1887, il décida de se séparer de sa bibliothèque et la vendît en bloc à la librairie de MM. Morgand et Fatout. Le catalogue comprenait sept cent quatre-vingt-dix-sept numéros. ("Alors que M. Henri Béraldi écrivait avec humour et une verve endiablée la Bibliothèque d'un bibliophile, lentement, laborieusement, je dressais de mon côté le catalogue complet de mes livres. Ce travail étant terminé, j'avais l'intention de le livrer à la publicité. Il me semblait intéressant qu'on fut à même de juger, de comparer une description précise, quasi-scientifique et le croquis fantaisiste quoique très exact, aussi, de mon spirituel bibliographe. Mais certaines circonstances particulières décidèrent le sacrifice de ma collection. Je l'avais formée amoureusement et pourtant je m'en séparai sans regret ; il est vrai que j'en avais joui pendant vingt-cinq ans et les passions hélas ! ne sont pas éternelles. Ma brusque détermination arrêta net tout projet d'imprimer mon catalogue. Je le remis à M. Morgand, le serpent tentateur, qui s'en servit pour la vente. Toutefois, il rédigea plus compendieusement les articles sur lesquels je m'étais peut-être étendu avec trop de complaisance." Vicaire, La Bibliothèque Eugène Paillet)

Les Amis des Livres se rencontraient le dimanche chez Eugène Paillet, simplement pour échanger autour du livre. Ce n'est que quelques mois après, que Paillet confia à un des ses fidèles, le jeune Henri Beraldi: "j'ai envie de m'amuser à faire un livre illustré. Je pense à faire illustrer d'eaux-fortes par Edmond Morin la Chronique du Règne de Charles IX, de Mérimée.". 

Ce "j'ai envie de m'amuser à faire un livre illustré" n'a rien l'air de rien, mais c'était le point de départ d'une tendance très importante de la bibliophilie de l'époque: la publication de beaux ouvrages par les sociétés de bibliophiles.

Le projet du Charles IX fur mené en 2 années et parût en 1876, imprimé par Chamerot, orné de 31 eaux-fortes par Edmond Morin, et tiré à 115 exemplaires. Ce coup d'essai fut un coup de maître. La tendance de fond de l'édition bibliophilique de la fin du XIXe siècle était lancée.

Trois ans plus tard, un autre membre de la Société des Amis des Livres confiait à Jouaust les Scène de la vie de Bohême, ornées de 13 eaux-fortes par Adolphe Bichard... 

Il  fallut attendre 1880 pour que la Société des Amis des Livres s'organise et définisse ses statuts. Eugène Paillet fut élu président et le resta pendant 21 ans (c'est Henri Beraldi qui lui succède en 1901). 

Paillet président, il est en position de réaliser son objectif: rendre hommage à de grands auteurs, en éditant un de leurs ouvrages, orné d'eaux-fortes ou de burins, ainsi Victor Hugo, Balzac, Diderot, Alfred de Vigny, Voltaire, Alfred de Musset, Baudelaire, Anatole France, Dumas, Maupassant, Samain, etc.

Six après la création de l'embryon de la Société en 1874, les fondateurs de 1880 forment une liste plus longue que celles des premiers amis. La Société des Amis des Livres est en effet composée de 50 membres titulaires et de 25 membres correspondants. Elle se fixe officiellement pour but, comme l'indique l'article premier de ses statuts: 

1. De publier des livres avec ou sans illustration qui, par leur exécution typographique ou par les choix artistiques, soient un encouragement aux peintres et aux graveurs, aussi bien qu'un motif d'émulation pour les imprimeurs français.
2. De créer, entre tous les bibliophiles, des rapports suivis au moyen de fréquentes réunions.

Ces statuts serviront de modèles aux sociétés qui seront crées ultérieurement. 

Eugène Paillet est président, et c'est le Duc d'Aumale, déjà membre des majores (la Société des Bibliophiles François, ce qui vaudra parfois aux membres de le Société des Amis des livres le péjoratif minores), qui deviendra président d'honneur en 1881, un président assidu d'ailleurs, qui participe activement aux dîners chez Durand (le jour de son retour d'exil, il alla dîner aux Amis des Livres, au Lion d'Or). 

On retrouve la fine fleur des bibliophiles de l'époque parmi les membres: Brivois, Gallimard, Adolphe Bordes, Jules Clarétie, Descamps-Scrive, Beraldi, Uzanne (Uzanne quittera d'ailleurs les Amis des Livres, amer, qu'il juge trop "traditionnaires" pour aller former la Société des Bibliophiles Contemporains... et qu'il ne cessera de critiquer dans ses écrits, allant jusqu'à les qualifier d'ennemis des livres).

Les dîners de la société avaient lieu chez Durand jusqu'en 1910, et s'enrichirent d'un menu illustré à partir de 1909, offerts par Beraldi ou Borderel, et illustrés par Vidal, Lepère, Laboureur ou même Jou. 

De 1910 à 1914, les dîners se tinrent au Café de la Paix. Comme les membres de la Société des Bibliophiles François, les Amis des Livres étaient gastronomes. Ainsi, le dîner du 6 décembre 1910 proposait-il (pour 15 francs), 4 sortes de vins autour d'huîtres d'Ostende, Crême de Laitues, Truite saumonée Nantua, Médaillon de Veau à la Dreux, Selle de Pré Salé Richelieu, Poularde à la gelée de Porto, Salade Romaine, Asperges sauce mousseline, Bombe Nélusko, Fromages et des fraises au champagne. 

Les dîners qui se tinrent pendant la Grande Guerre furent plus sobres, notamment le dernier "Chocolat Restriction", avec menu illustré, le 18 novembre 1918. Après la guerre, les dîners eurent lieu chez Lucas, puis chez Larue. 

La société est très structurée, Paillet (président) et Aumale (président d'honneur), puis Beraldi (président) et Paillet (président d'honneur), et a les moyens de ses ambitions. Elle se distingue aussi des autres sociétés par des principes qui furent (presque) toujours respectés:

Tous les exemplaires se doivent d'être pareils (pourtant, l'exemplaire de Beraldi de Paysages Parisiens, son premier projet, fut le seul à être imprimé sur Japon). En effet, si vous "permettez à quelques membres d'enrichir leurs exemplaires par l'adjonction de suites ou de tirages spéciaux vendus eaux enchères, vous créez des exemplaires de première et de seconde zone, ce qui est contraire à l'égalité des membres d'une société de bibliophile et à la réputation des volumes édités par la société. Les dessins originaux ne doivent jamais être morcelés (nous le verrons ci-dessous avec Paris qui crie), leur suite doit toujours être vendue complète. Morceler c'est détruire.". 

D'un point de vue comptable, la perte matérielle qui résulte de l'absence de ces enchères habituelles aux sociétés de bibliophiles est compensée moralement par la constitution d'un exemplaire unique et complet qui fait honneur à la société

Truffer, c'est mal! Et Paillet prît plusieurs fois position contre le truffage.

1890... Une année qui fait date dans les annales de la Société des Amis des Livres: Pierre Vidal, qui était jusqu'alors conservateur adjoint au département des estampes à la Bibliothèque Nationale souhaita se mettre à l'illustration. Il avait dessiné toute une série de petits métiers de Paris et ces 30 dessins en couleurs appelaient un texte. Paillet et Beraldi firent alors appel aux membres de la Société pour composer le texte. Les deux proposèrent un texte ainsi que bien d'autres qui savaient manier la plume: Henry Houssaye, Jules Claretie, Roger Portalis, Spencer Ashbee, Albert Arnal, Beraldi assurant à la dernière minute la préface à la place d'Uzanne, etc. Paris qui crie était né.


Cet ouvrage est un ouvrage clef, qui innova à trois niveaux:
- Les débuts de Pierre Vidal
- Les dessins aquarellés au patron succédant à l'eau-forte
- La collaboration littéraire des membres d'une société de bibliophiles!

L'ouvrage sera tiré à 120 exemplaires.

L'innovation venait de se placer au coeur de l'ADN de la Société des Amis des Livres, et après les dessins aquarellés, Beraldi proposa Paysages Parisiens, avec des bois.

La Société des Amis des Livres proposa d'autres ouvrages importants tels le Zadig de Voltaire, illustré par Rops, les Quinze Histoires d'Edgar Poë, illustrées par Legrand, La Corde de Claretie (membre de la société), illustrée par Jouas... puis ce furent Giraldon, Steinlen, Lepère, Louis Morin, Maurice Ray... ou encore l'Eloge de la Folie, avec 46 bois en couleurs de Lepère, etc.

La Société des Amis des Livres joue donc un rôle majeur dans l'histoire des sociétés de bibliophiles françaises: elle est structurée autour de personnalités fortes, elle prend des positions fermes, plus qu'aucune autre, elle s'honore de révéler et/ou de confirmer les grands artistes de l'époque (Lepère, Steinlen, Rops, Jou, Segonzac...). Les "minores" méritent la reconnaissance des bibliophiles, ils ont percé des routes, creusé les chemins, ils furent révolutionnaires à leur façon, puis gardiens du temple. 

Focus:
Paris qui crie, Petits Métiers
Notices par Albert Arnal, Henry Spencer Ashbee, Jules Claretie, Albert Giraudeau, Henry Houssaye, Henri Meilhac, Victor Mercier, Eugène Paillet, Jean Paillet, Roger Portalis, Eugène Rodrigue.
Préface par Henri Beraldi
Dessins de Pierre Vidal
Paris, imprimé pour les Amis des Livres, par Georges Chamerot, 1890
Tiré à 120 exemplaires dont 50 exemplaires imprimés pour les membres titulaires de la Société des Amis des Livres.



J'ai le plaisir de vous présenter cet ouvrage, dont je possède un exemplaire (exemplaire n°24, de Gabriel Cusco, sobre reliure peinte de Carayon); exemplaire unique contenant les épreuves originales sur japon, à la plume, annotées par Vidal  (27 sur 30), des dessins originaux de Vidal signés sur papier fort (2), les épreuves à la plume des couvertures et les fleurons (sur chine).


Les Cris de Paris sont des expressions de vente à la criée reprises par les marchands ambulants de Paris.

Un peu comme aujourd'hui sur les marchés, ces cris, au nombre d'une cinquantaine, étaient poussés par les marchands ambulants, qui exerçaient leurs activités dans les rues de la capitale, du Moyen Âge à la Première Guerre mondiale. Ils signalaient ainsi leur présence tout en animant les rues et les places de « cette grand'ville si belle mais si bruyante » (Boileau).

Très bel ouvrage illustré de 31 planches hors texte de Pierre Vidal, dont le frontispice, toutes aquarellées à la main à l’époque, dont le frontispice, figurant les petits métiers parisiens : le chevrier, les chiffonniers, marchande des quatre saisons, chanteur dans les cours, la poissarde, donneur de coups de mains, tondeur de chiens, marchand de coco, joueur de bonneteau, marchande de plaisirs, ramasseur de bouts de cigares, etc.



Cet ouvrage, nous l'avons vu, marque un tournant dans l'édition d'ouvrages par les sociétés de bibliophiles françaises,  et constitue l'un des bijoux de la Société des Amis du Livre. 

H


Dictionnaire Encyclopédique du Livre
Histoire des Sociétés de Bibliophiles, Raymond Hesse

dimanche 13 janvier 2013

Miscellanées du bibliophile: Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg et Andersen, un cauchemar et un conte de Noël... Arnaque sur le Bon Coin, quand le livre numérique surpasse le livre papier sur le plan pédagogique...

Amis Bibliophiles bonjour,

Tous mes voeux de bonheur à tous en cette nouvelle année, qu'elle soit douce pour vous, ceux et celles qui vous sont chers. 

Un poignet droit façon puzzle me rend chaque chose un peu plus difficile en ce début d'année... il n'est pas exemple pas simple, ni sans douleur de taper sur un clavier. J'avais prévu une refonte du blog début janvier, nouveau look, nouveaux liens et une petite surprise, mais cela devra attendre un peu désormais; au moins début mars.


J'avais évoqué les méfaits de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg dans un message ici http://bibliophilie.blogspot.fr/2012/12/sichergestellt-durch-einsatzstab.html. 70 ans plus tard, le sujet est toujours d'actualité. Ainsi selon Reuters qui cite le journal autrichien Der Standard, des centaines de livres anciens et d'oeuvres volés par les Nazis feraient aujourd'hui partie des collections du musée juif de Vienne.

Longtemps après les autres grands musées autrichiens, le musée juif de Vienne a entamé en 2007 un inventaire systématique de ses collections pour en déterminer l'origine. Ce travail a permis de déterminer qu'un demi-millier d'oeuvres et environ 900 livres seraient d'origine douteuse.

"Tout ce qui a été acquis illégalement doit être restitué. Il n'y aura là-dessus pas l'ombre d'une hésitation", a déclaré au Standard la conservatrice du musée, Danielle Spera.

Mais la période de Noël est aussi propice aux contes, et après la bible de Gutenberg découverte dans un grenier parisien, c'est un conte inédit d'Andersen qui vient d'être retrouvé au fond d'un carton.

Ce conte de fées centré autour d'une bougie qui voudrait être allumée vient en effet d'être authentifié par des historiens à Odense, au Danemark. Exhumé des archives nationales en octobre, le manuscrit de six pages serait l'une des premières histoires écrites par Hans Christian Andersen.

Alors qu'il fouillait les archives de la famille Andersen dans sa ville natale, Esben Brage découvre La Bougie de suif, au fond d'un carton. "J'étais fou de joie, a déclaré M. Brage, cité par un blog du New York Times. J'ai immédiatement contacté le conservateur des archives pour lui faire part de ma découverte." Probablement écrit entre 1822 et 1826, le texte précède les débuts littéraires d'Andersen, datant de 1829, lors de la publication du poème L'Enfant mourant.

"C'est sensationnel, a répété en écho le directeur du musée d'Odense, Einar Stig Askgaard, au quotidien The Guardian. En partie parce que ce texte est vu comme le premier conte de fées d'Andersen, et aussi parce qu'il témoigne de son intérêt précoce pour ce genre littéraire." M. Askgaard a ajouté qu'il ne doutait pas que le texte ait été écrit par l'auteur de La Petite Sirène. "C'est une des premières fois où Andersen, qui à l'époque n'avait que 18 ans, s'essaie à la prose", a ajouté le directeur.

L'histoire est dédiée à la veuve du pasteur Bunkeflod, qu'Andersen a connue enfant. Selon M. Askgaard, Andersen se rendait régulièrement chez Mme Bunkelflod pour lui emprunter des livres. C'est la découverte la plus impressionnante depuis les années 1920, lorsque les mémoires d'Andersen avaient été retrouvés à la bibliothèque royale danoise. (Source M Blog).

Il est temps de fouiller dans vos cartons!

Cela sera toujours plus sûr que de fouiller sur le site Leboncoin.fr où les arnaques continuent de se multiplier. Ici c'est le cas de l'exemplaire des fermiers généraux qui fût vendu sur ebay en décembre pour 8000 euros environ. Et bien il est revendu (évidemment l'ouvrage n'existe pas) ici http://www.leboncoin.fr/livres/414253413.htm par un escroc. 


J'ai sollicité le vendeur qui si vous le contactez, vous proposera de le payer sur un compte bancaire à l'étranger, vous fournira un kbis falsifié et une carte d'identité usurpée. Moche. Je me demande si cela fonctionne.

De la supériorité des livres électroniques sur les livres papiers? Débat sans fin, mais qui semble à mes yeux tourner à l'avantage du livre électronique, en tout cas au niveau pédagogique. Ainsi la très belle initiative d'Orange, de la BNF et la Voltaire Foundation (aucun diable américain, les chagrins le constateront...) qui vous proposent de redécouvrir une œuvre majeure de notre patrimoine littéraire, Candide de Voltaire. 




Si vous avez un ipad, vous pouvez vous rendre ici https://itunes.apple.com/fr/app/candide-ledition-enrichie/id581935562?mt=8 et télécharger cette application qui vous invite, dans une approche à la fois ludique et scientifiquement rigoureuse, à découvrir ou redécouvrir cette œuvre de Voltaire, au gré de vos envies. Elle offre de nombreux enrichissements autour du texte ainsi que des éclairages qui contribuent à la compréhension de l’œuvre. 

L’application « Candide, l’édition enrichie » comprend trois parties :

- Le Livre : centré sur la lecture et la découverte du texte, il propose l’affichage synchronisé du texte et du manuscrit conservé à la BnF. La voix de Denis Podalydès vous permet d’écouter une interprétation vivante et personnelle de Candide. En un tap, vous accédez à un mode de lecture augmentée qui vient faciliter l’appropriation de l’œuvre : définitions, variantes de l’édition critique établie par René Pomeau et publiée par la Voltaire Foundation, fiches sur les personnages, les lieux, les concepts, illustrations du texte par des graveurs du XVIIIe siècle mais aussi par Paul Klee...

- Le Monde : la carte vous permet de suivre le voyage de Candide tout en proposant des approfondissements pédagogiques autour de l’œuvre, avec des interviews de personnalités, une anthologie et des contenus iconographiques. Michel Le Bris, Alain Finkielkraut, Martine Reid et Georges Vigarello apportent tour à tour leur éclairage sur des thèmes tels que les femmes au XVIIIe siècle, l’Eldorado, l’image de l’autre, cultiver son jardin, …

- Le Jardin : espace collaboratif, le jardin vous permet d’organiser, de commenter et de publier vos favoris sous forme d’un carnet. Ces carnets apparaissent dans le jardin comme autant d’arbres de la connaissance pointant sur les réinterprétations produites par les lecteurs-contributeurs depuis le web. Cette partie a notamment vocation à être un outil pédagogique : les professeurs peuvent créer leur propre présentation dans le jardin et inviter leurs élèves à y contribuer. La création des contenus des arbres se fait à partir du site web (fonctionnalité disponible début 2013).

Pas mal du tout!

Pour finir... entendu hier chez un bibliophile alors que sa fille de 16 ans s'apprêtait à ouvrir un volume "tu es folle, ne l'ouvre pas!".

Hugues


lundi 10 décembre 2012

"Sichergestellt durch Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg für die besebzten Gebiete", ou la triste histoire des livres spoliés par les nazis pendant la 2e Guerre Mondiale

Amis Bibliophiles bonjour,

Parcourir des classeurs d'ex-libris rassemblés par un ami réserve parfois des surprises étonnantes: on y croise de grands bibliophiles, des libraires, des anonymes mais aussi d'autres choses plus étonnantes, comme l'étiquette ci-dessous. 

Dans tous les cas, ces petites étiquettes sont une invitation au voyage et à la découverte. L'histoire que raconte celle-ci est moins douce que les autres, mais elle permet d'entrevoir malgré tout le destin connu par de nombreuses bibliothèques au cours de la deuxième guerre mondiale.


Le court texte qui figure sur cette étiquette, qui était elle même apposée sur le contreplat d'ouvrage, est en allemand: "Sichergestellt durch Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg für die besebzten Gebiete", elle pourrait être traduite par "mis en sécurité par l'Einsatzstab du Reichsleiter Rosenberg pour les territoires occupés", ou "assuré par l'Einsatzstab du Reichsleiter Rosenberg pour les territoires occupés".

L'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg était l'équipe d'intervention du Reichsleiter Rosenberg, une section du bureau de politique étrangère du NSDAP, dirigée dès 1933 par Alfred Rosenberg. L'ERR se voulait être l'organe exécutif de la Hoher Schule (« École supérieure ») de Rosenberg. L'ERR a effectué à partir de 1940 d'importantes confiscations de biens appartenant à des juifs et des franc-maçons dans les territoires occupés par la Wehrmacht.

Alfred Rosenberg (1893-1946) est un théoricien du parti nazi. Il est en outre responsable des massacres organisés dans les territoires à l'est de l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment en tant que ministre du Reich aux Territoires occupés de l'Est. 

Il est condamné à mort le 1er octobre 1946 après avoir été reconnu responsable des massacres organisés à l'est de l'Allemagne pour plan concerté ou complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l'humanité lors du procès de Nuremberg. Il est pendu le 16 octobre 1946. Quand il lui est demandé s'il a quelque chose à déclarer avant son exécution, il répond simplement : «Non.»

Rosenberg est aussi connu pour son rejet du christianisme, et pour avoir joué un rôle important dans le développement du paganisme qu'il percevait comme une transition vers une nouvelle foi nazie ainsi que pour son antimaçonnisme. Se considérant comme le « gardien du temple du national-socialisme », notamment de son idéologie, il fut tout au long de sa carrière raillé par les pontes du régime, pour son intellectualisation de la doctrine du parti, qui, en définitive, comme le note Joachim Fest, « résidait dans l'exercice du pouvoir », et non dans une « façade idéologique ».


Il est chargé à partir de 1940 de la confiscation des œuvres d'art et des bibliothèques volées aux Juifs à travers l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, dirigé, à Vilnius, par le Dr Muller. C'est en fait un ordre d'Hitler du 5 juillet 1940 qui autorise l'ERR à confisquer dans les territoires occupés :

- les bibliothèques d'État et les archives des manuscrits précieux pour l'Allemagne ;
- les greffes des autorités ecclésiastiques et des loges maçonniques ;
- tous les autres biens culturels de valeur appartenant à des juifs.

Le 18 novemtre 1940 Hitler ordonnait que toutes les oeuvres d'art confisquées soit envoyées en Allemagne et placées à sa disposition personnelle.


A Paris, l'ERR était opérationnel dès juillet 1940. L'administration centrale a toutefois été transférée à Berlin le 1er mars 1941. D'avril 1941 à juillet 1944, 29 convois ont transporté des biens saisis de Paris jusqu'au château de Neuschwanstein en Allemagne, où l'ERR avait constitué son principal lieu d'entreposage. Jusqu'au 17 octobre 1944, selon l'estimation de l'ERR elle-même, 1 418 000 wagons de chemin de fer contenant des livres et des œuvres d'art (ainsi que 427 000 tonnes par bateau) ont ainsi transité vers l'Allemagne depuis les territoires occupés.


En France, des objets d'art ont été confisqués dans plus de 50 lieux différents et exposés lors de 7 expositions au Jeu de paume, surtout dans le but de montrer à Rosenberg et Hermann Göring, avec lequel l'ERR a collaboré étroitement à Paris, une vue d'ensemble des objets précieux confisqués. Des bibliothèques firent ainsi l'objet de saisies, dont la "Bibliothèque polonaise", la "Bibliothèque Turgenjev" et les bibliothèques de nombreuses loges parisiennes, qui devaient alimenter la bibliothèque centre de l'École supérieure. Mi 1941, le travail de l'ERR en France était pratiquement achevé. Selon le rapport de travail de l'ERR, 203 collectes avaient concerné 21 903 objets.

Une des expositions au Jeu de Paume
L'ERR en France, sous la direction de Gerhard Utikal, des docteurs Gerhard Wunder et Karl Brethauer, de Franz Seiboth et de l'inspecteur Hans Hagemeyer, cinq équipes spéciales coordonnaient l'activité de depuis Paris :
Équipe musique (Dr. Herbert Gerigk)
Équipe arts figuratifs (Kurt von Behr, Robert Scholz)
Équipe bibliothèques des grandes écoles (Dr. Walter Grothe)
Équipe préhistoire (Prof. Hans Reinerth)
Équipe églises (Anton Deinert)

Le rôle joué par Goering dans les vols perpétrés par l'ERR fût important. Il est en effet avéré qu'il s'appropriait, en contradiction avec l'ordre du 18 Novembre 1940 émanant de Hitler, une grande quantité d'objets d'art (environ 700). Il tenta même de légitimer ces appropriations en appointant un artiste français, Jacques Beltrand, expert officiel du gouvernement français.  Les objets estimés et choisis par Bertrand étaient ensuite envoyés à l'état-major de Goering à Berlin, pour paiement. Néanmoins, aucun paiement ne fût envoyé par Goering à l'ERR, et aucune méthode n'a jamais été envisagée. 

Les collections spoliées sont souvent connues (Rothschild - dont des livres - , Kann, Weil-Picard, Wildenstein par exemple) et les objets spoliés furent souvent précisément inventoriés (http://www.lootedart.com). Ainsi, le rapport Scholz établi en juillet 1944 dénombre-t-il: 
1. Tableaux, aquarelles, gravures, pastels, miniatures et autres: 10,890 
2. Sculptures: 583 
3. Meubles:2,477 
4. Textiles (tapisseries, tapus, etc.): 583 
5. Objets d’art: 5,825 
6. Art asiatiques: 1,286 
7. Objets antiques: 259 

Au total, on estime à au moins 21 903 les objets spoliés, issués de 203 collections.  Certains d'entre eux furent revendus, échangés ou confiés à des marchands tels Gustav Rochlitz, Adolf Wuester, Max Stoecklin, etc.


Pour les bibliophiles, il est intéressant de noter que si des bibliothèques privées ou publiques ont été pillées, et les ouvrages marqués de l'étiquette de l'ERR, les livres ne sont pas ou très rarement inventoriés. 

Livres volés par l'ERR, à Riga
Tâche trop titanesque ou objets qui ne furent pas considérés par les nazis comme des oeuvres d'art? Réservés à "l'étude" à la Hohe Schule? Ou était-ce simplement parce qu'il n'y avait pas de bibliophiles par les hauts dignitaires nazis? 

Tiens, j'ai envie de penser cela.

H


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