« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

frise2

frise2

samedi 1 août 2015

Une "lectio magistralis" de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,

Puisque Eco ne vous laisse pas indifférents, je republie une petite traduction  d'une "lectio magistralis" donnée par  l'écrivain Umberto Eco, à la Foire internationale du livre de Turin qui s'est tenue en mai 2011. 


"Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la Foire.

C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s'attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d'œuvre de typographie.

Qu'est-ce que les bibliophiles?

On connaît Gerbert d'Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l'an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l'intervalle, Néron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain - et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d'un coït interrompu.

Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….

Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l'objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.

Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….

Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m'accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (...)

Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards de lires – au taux de change à l'époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.

Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu'il y en a 42 et découvrir que c'est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.

Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.

Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance, et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l'avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (...)

Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe), allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.

Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.

L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d'une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.

La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’un prix de 1000 euros pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000 euros ou même une copie décente pour 20000 euros.

Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd'hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000 euros. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….

Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n'est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n'est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer.

Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé de livres, de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.

Mais il arrive souvent qu'un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu'il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n'a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.

Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l'expérience quotidienne le prouve.

La seconde explication est qu'il est vrai que nous n'avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.

La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.

En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.

Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ?".

L'expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage, il y a selon moi trois réponses possibles :

La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici?". Elle a cependant de désavantage de gratifier l'intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.

La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l'intrus dans un état d'infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus!"

La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l'utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : "Non" dis-je "ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l'Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine." Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.

La bibliothèque n'est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C'est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglais, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c'est l'Italie où si vous tuez un homme mort... vous êtes arrêté. Frères d'Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,... Trois hiboux sur la commode ".

H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

mercredi 29 juillet 2015

La bibliophilie par l’exemple : “Baba-Diène et Morceau de Sucre”, par Claude Aveline, illustré par Jean Bruller (Paris, N.R.F., 1937)

Amis Bibliophiles bonjour,

Certains livres marquent le parcours d’un bibliophile, c’est le cas de celui que je vais évoquer  aujourd’hui. 

Il n’est pas extraordinaire, il n’est pas de grande valeur, mais il est peu courant et surtout, il appartient au patrimoine intime et au parcours de découvertes qui fondent mon amour des livres… Il est entré dans ma bibliothèque, un peu par hasard, au moment où je commençais à devenir vraiment un “bookman” ! Il est, aussi, représentatif du type d’ouvrage que je préfère, celui que l’on désigne sous le nom d’illustrés modernes…

C’est également l’occasion d’évoquer un “livre pour enfant”, catégorie peu évoquée sur ce blog fréquenté par de doctes et savants érudits, parfois austères, plutôt amateurs de maroquins rouges (ou citron, suprême fantaisie) sur des E.O. de moralistes du 17e, voire de vélins dorés ornant des post-incunables illisibles…



Il s’agit, donc,  de “Baba-Diène et Morceau de Sucre”, écrit par Claude Aveline et illustré par Jean Bruller, qui est plus connu sous son nom de plume, Vercors, (cf. notamment son ouvrage “Le Silence de la Mer”, initialement paru dans la clandestinité, sous l’occupation, aux Editions de Minuit alors naissantes). 

Ce charmant petit ouvrage nous livre le récit des aventures entre un jeune blanc et un jeune noir africain, nourri d’un esprit de tolérance, publié à l’heure où les remous du post-colonialisme agitaient encore largement la société française… 

Il s’agit d’une édition originale illustrée, publiée par la N.R.F. en 1937… Contrairement à nombre d’ouvrages de ce type, qui reprenaient un texte déjà publié en l’illustrant, il s’agit bien ici de l’E.O. (ce qui est donc relativement rare quand on parle d’illustrés modernes).

Les illustrations de Jean Bruller sont toutes en noir, à l’exception des plats de couverture, des lithographies très joliment colorées. L’ensemble est plutôt naïf, charmant, enfantin, mais une belle unité règne entre  le texte et l’oeuvre picturale...

Ce livre fut, selon mes recherches, utilisé par l’Alliance Française de Tokyo, afin de servir de support à l’apprentissage du français au Japon. Les informations sur ce sujet ne sont pas formellement établies, mais un ancien responsable de l’A.F. nous l’a affirmé ! Jacques Desse (Librairie “Les Libraires Associés”) et Alban Cerisier (B.N.F.), dans leur remarquable somme : “De la jeunesse chez Gallimard, 90 ans de livres pour enfant”, N.R.F. 2008, n’évoquent pas cette hypothèse… 

Ce qui rend cet exemplaire singulier et donc, modestement, “bibliophile” ? Il s’agit d’un des 57 exemplaires sur Alfa, seul tirage en grand papier… Le papier Alfa, qui est le “grand papier du pauvre” est ici plutôt flatteur, puisqu’il s’agit d’un “Alfax Navarre”, filigranné au chiffre de la papeterie éponyme, c’est à dire un des Alfa de la meilleure qualité. On ne trouve d’ailleurs aucune rousseur sur les pages de cet exemplaire.


Il est relié dans une modeste demie-basane verte, mais avec goût, dans des teintes qui correspondent aux tons des plats de couverture, avec une jolie pièce dorée du titre et de l’auteur au dos, sur basane maroquinée. Il est d’autre part enrichi d’un envoi autographe signé de Jean Bruller à un bibliophile.

Bibliophile dont on retrouve… pas moins de trois ex libris ! Deux gravés, l’un héraldique (par le dessinateur symboliste Robert Louis), l’autre coquin, les deux contrecollés sur le premier contreplat, et un timbre humide circulaire, héraldique (de Robert Louis également) sur la page de titre… Oui, trois ex libris du même sur un ouvrage… Ce bibliophile est la personne qui a fait relier l’ouvrage. Le même a interfolié entre les gardes la nécrologie de Jean Bruller, découpée dans une livraison du Figaro.



Il est dans un état de fraîcheur irréprochable, les tranches sont proprement mouchetées… Le dos n’a pas malheureusement pas été conservé par le relieur (petite lubie pourtant si appréciée des amateurs de livres modernes !).

Ce petit ouvrage, modeste et raffiné à la fois, nous semble réunir bien des qualités qui font, d’un simple joli petit livre, un véritable objet bibliophile, un unique parmi les multiples : tirage sur grand papier restreint, reliure de bonne facture, envoi autographe signé, ex libris… Aucun exemplaire sur Alfa (curieusement écrit “Alpha” sur le quatrième de couverture !), a fortiori correctement relié, ne semble disponible sur le marché aujourd’hui...




Petite anecdote, le trait de Jean Bruller semblant à l’époque bien (trop) proche de celui de Gus Bofa, ce dernier lui chercha noise après la publication de ce petit volume, l’accusant de plagiat… Querelle entre illustrateurs restée lettre morte, faute de documentation… 


Un fonds Vercors existe aujourd’hui à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet ; ces archives étant un des rares témoignages de l’activité picturale de celui qui est avant tout connu pour son mythique “Silence de la Mer”... 

A bientôt pour évoquer un autre atypique de ma bibliothèque !

• Si vous désirez approfondir vos connaissances sur l’oeuvre picturale de Jean Bruller, vous pouvez utilement consulter le travail de Madame Nathalie Gibert-Joly, qui a livré un article très documenté sur le travail d’illustrateur de Jean Bruller, article disponible en ligne ici : https://strenae.revues.org/493 ; avec sa permission !

U.H.D.B.

mercredi 22 juillet 2015

Connaissance de la Reliure: la reliure "à la Lamoignon"

Amis Bibliophiles bonjour,

"Reliure à la Lamoignon". Cette expression familière n'est pas une invention récente : on la trouve dans les Bibliographical decameron, publiées en 1817 par Thomas Dibdin. Et ce bibliographe n'est pas tendre avec ce style : "De tous les styles du plus mauvais goût, lequel égale la Reliure à la Lamoignon ?", style qu'il qualifie par ailleurs de "Hideous and Tasteless".

Mazette ! il faut aller voir de plus près.


Etiquette de la bibliothèque Lamoignon.

La bibliothèque Lamoignon, "Bibliotheca Lamoniana", d'après l'étiquette collée sur le contreplat de ses livres, est une des fameuses bibliothèques constituées sur plusieurs générations, par une famille de noblesse de robe : les lamoignon de Bâville.

Pour l'historique de la famille, et de cette bibliothèque fameuse, il faut relire l'article : http://histoire-bibliophilie.blogspot.fr/2013/08/bibliotheca-lamoniana_1.html

Au XVIIIe siècle, la bibliothèque est la propriété de Chrétien-François de Lamoignon (1745-1789). Il ne faut pas le confondre avec son petit cousin Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), défenseur de Louis XVI. Le premier se suicide au début de la Révolution, le second est guillotiné.

Chrétien François a développé la bibliothèque dont il a hérité, et a fait relier ses nouvelles acquisitions, récentes ou non, à son relieur, Enguerrand, suivant ses directives, qui ne sont donc pas du goût de Dibdin. 

Après sa mort, la bibliothèque est vendue en 1791, principalement au marchand Thomas Payne, qui la détaillera dans les années suivantes, en France et en Grande Bretagne. Payne édite un nouveau catalogue de cette bibliothèque en 1793. En 1797, un catalogue de la bibliothèque de Lamoignon-Malesherbes est publié par Nyon, dans lequel se trouvent des ouvrages présentant les caractéristiques de la Bibliotheca lamoniana, mais qui ne figurent pas dans le cataloque de 1791.

Quelles sont donc ces caractéristiques qui permettent de repèrer facilement un ouvrage sorti de cette bibliothèque ?

Tout d'abord, assez classiquement, une étiquette de bibliothèque apposée au premier contreplat. Rectangulaire, assez neutre, l'étiquette porte la cote de l'ouvrage, sous la mention "Bibliotheca Lamoniana".

Ensuite, sur une des premières pages de chaque tome, un tampon avec un L couronné. Ce tampon n'est pas apposé sur la page de titre, mais sur une des premières pages du texte.


Tampon au L couronné, sur une des premières pages des Oeuvres de Règnier, 1746.

Les livres, quand ils sont reliés au XVIIIe siècle, le sont le plus souvent en maroquin, qu'on attribue à la famille Anguerrand ou Enguerrand : soit Pierre, reçu maître en 1726, soit son fils Etienne, maître en 1747, soit encore Pierre-Etienne, reçu maître en 1771. 

On les attribue sur des critères logiques : certaines de ces reliures sont signées, pour d'autres on dispose encore de la facture. Pour les autres, c'est plus compliqué : l'activité de ces relieurs a pu être contemporaine ; la date de reliure de certains ouvrages n'est pas connue ; la plupart d'entre elles ne sont pas signées. L'attribution se fait sur la ressemblance, la présence des "caractéristiques Lamoignon", et se limite à "Enguerrand", sans spécifier de quel relieur il s'agit.

Le plus souvent, la reliure est en maroquin, à dos plat. Sur les plats, un double filet doré, avec une rose en coin.


Mably, entretiens de Phocion, in12, 1763. Catalogue Lamoignon, 1791, numéro 3868 (parmi d'autres livres de Mably). Librairie Amélie Sourget.

Jusque là, rien que de très classique. Mais voici donc les fameuses "caractéristiques Lamoignon".

Outre la pièce de titre en maroquin, on trouve une pièce en queue, toujours en maroquin. Cette pièce porte souvent la date, et peut comporter la cote du livre dans la bibliothèque. Dans certains cas cette cote est dorée dans un caisson au dessus de la pièce portant la date.Pour les livres en plusieurs tomes, la pièce en queue n'est présente le plus souvent que sur le premier tome.


Historiae Augustae. Catalogue lamoignon, numéro 4357. Librairie George Bayntun.

Ceci donne un aspect inhabituel à ces reliures ; on est habitué à trouver la date sur un dos de reliure, d'ailleurs pas sur une pièce de maroquin, mais la règle dans ce cas est de conclure que la reliure n'est pas d'époque : le plus souvent il s'agit d'un maroquin du XIXe, d'un grand atelier, sur un livre (beaucoup) plus ancien. Voici donc une exception à cette règle.


Voiage de Gautier Schouten aux Indes Orientales. Amsterdam, 1708. 
Catalogue Lamoignon 1791, numéro 3709. 
Vente Christie's du 9 décembre 2014, Paris. 
Lot 52, adjugé 3600 euros avec les frais. Librairie Hérodote.

Ces livres, dispersés dès la Révolution, ne sont pas rares : le catalogue de 1791 comptait environ 6000 numéros, auxquels il faut ajouter quelques titres du catalogue Malesherbes de 1797. Des titres présentant ces caractérisques apparaissent plusieurs fois par an dans les grandes ventes aux enchères, et figurent au catalogue de librairies réputées.



Curiosité : les numéros 2716 (oeuvres de Régnier, édition de 1733) et 2717 (oeuvres de Régnier, édition de 1746) sont passées en vente à quelques mois d'intervalle, chez Sotheby's (Paris), le 6 novembre 2014 pour le premier, et De Baecque (Lyon) pour le second.

Calamar

dimanche 19 juillet 2015

Une spécialité parisienne : les livres d’heures imprimés

Amis Bibliophiles bonjour,

À la fin du XVe siècle deux libraires parisiens proposent à leur clientèle des livres d’heures imprimés à même de concurrencer les livres d’heures manuscrits et enluminés, manuels de prières à usage des fidèles.

Antoine Vérard et Simon Vostre publient des Heures sur papier, mais le plus souvent sur peau de vélin, signe de richesse et de préciosité qui donne le change.

Heures à l'usage de Rome, Gillet Hardouyn, circa 1514, librairie Doucet cat N°2
Simon Vostre s’attache les services de l’imprimeur Philippe Pigouchet qui de 1488 à 1515 aurait publié 188 éditions selon Pascal Fulacher. Antoine Vérard s’adresse de son côté à l’imprimeur Jean Dupré (de 1486 à 1513).

Le texte est composé en gothique textura. Très souvent les initiales et les fins de ligne sont cependant enluminées à la main en rouge, bleu et or.

Nos libraires misent sur l’abondance de l’illustration. Ces livres sont pourvus de grandes compositions à pleine page. Antoine Vérard en propose fréquemment 16 ou 19, c’est-à-dire une illustration plus abondante que les livres manuscrits enluminés communs qui en comptent 6 à 9. Le livre débute le plus souvent par l’almanach pour plusieurs années (17, 18, 20, 21 ans…), qui permet parfois seul de dater approximativement l’édition. Lui fait suite la planche de l’homme anatomique avec ses références aux quatre éléments et aux quatre tempéraments. On trouve ensuite le calendrier des saints, l’extrait des évangiles, les oraisons, les prières à la Vierge pour les heures canoniales de la journée, etc. Ces éditions sont « tout au long et s’en requérir » c’est-à-dire qu’elles ne sont pas abrégées et qu’il n’est nul besoin d’aller chercher ailleurs dans le texte la suite d’un texte abrégé.

Heures à l'usage d'Amiens, calendrier, détail, simon Vostre, 1502
L’encadrement de toutes les pages fait appel à une multitude de vignettes gravées variées, saints, scènes de genre, scènes en fonction du calendrier, jeux d’enfants, scènes de chasse, signes du zodiaque, personnages fantastiques…

Il faut en particulier s’attarder sur les immanquables séries de vignettes de la danse des morts. Dans les marges se superposent les portraits en pied de tous les membres de la société entraînés chacun à son tour par le squelette de la mort. On retrouve ainsi le pape, le roi, le fou, le bourgeois, le gueux, le soldat et bien sûr leurs compagnes ou homologues féminins, la reine, la femme grosse, la paysanne, la religieuse, etc.


Officium Beate Mariae virginis, Paris, Jacques Kerver, 1574
On considère habituellement que bon nombre de ces vignettes sont gravées sur métal, la précision du trait de gravure en est un indice, de même que leur tirage ne semble pas s’émousser avec le temps.


Le génie des éditeurs et leur préoccupation bien sûr, est d’avoir su rentabiliser ces productions luxueuses. Ils jouèrent évidemment sur la différence de coût entre un exemplaire manuscrit et un exemplaire imprimé, encore fallait-il que le tirage soit suffisant. Les Heures les plus fréquentes étaient à l’usage de Rome ou de Paris, c’est à dire qu’elles suivaient les rituels particuliers de Rome ou de Paris. Produire des Heures à l’usage de diocèses particuliers, moins peuplés et moins riches, par exemple Arras ou Bourges, risquait d’être peu rentable, le débouché étant réduit. Les éditeurs se contentèrent de faire imprimer quelques cahiers spécifiques des diocèses, qu’ils assemblèrent avec les cahiers ordinaires du rituel de Rome le plus souvent. La vérification de cette pratique est simple, les cahiers sont signés de l’initiale de l’usage R pour Rome, P pour Paris, Bo pour Bourges…Les Heures ainsi assemblées étaient complétées au colophon soit à la main soit par un repiquage typographique « heures à l’usage de Bourges » par exemple.

Heures à l'usage de Bourges, Vérard, 1508, l'homme anatomique
Heures à l'usage de Bourges, Antoine Vérard 1508, colophon
Cette période faste d’impression des Heures parisiennes dura de 1480 à 1550 environ.

D’autres imprimeurs se lancèrent dans la publication de livres d’heures très tôt comme Thielman Kerver, en 1497, associé au graveur Georges Wolf, ou Gillet et Germain Hardouyn qui firent travailler l’imprimeur Guillaume Anabat, ou encore Guillaume Rouille à Lyon.
Heures à l' usage de Rome, Thielman Kerver 1498, cat Camille Sourget N°15
Un peu plus tard, en 1525,  Geofroy Tory renouvelle complètement l’illustration pour la faire sortir de la tradition médiévale et entrer dans la Renaissance. Les figures et les encadrements, gravés sur bois, adoptent un style antique. Les vignettes d’encadrement sont remplacées par des portiques architecturés inspirés de l’antiquité. Le texte est composé en caractères romains. Les illustrations de Tory seront reprises par ses successeurs : Olivier Mallard puis Thielman Kerver fils et Jacques Kerver. Ces derniers mélangeront allégrement encadrements et figures d’inspiration gothique et antique et produiront des ouvrages moins harmonieux.

Le nombre d’éditions différentes fut considérable, estimé à 500 pour les vingt premières années du XVIe siècle. L’édition parisienne se vendait et s’exportait bien. On trouve, par exemple, des éditions à l’usage de Salisbury.
Hore beate virginis Marie( à l'usage de Salisbury) Simon Vostre, 1520, Librairie Doucet, cat n°2
Les collectionneurs de ces livres furent nombreux, le duc de Parme, Ambroise-Firmin Didot, le duc d’Aumale, Yéméniz…

Jusqu’ici les sources reposaient principalement sur Jacques-Charles Brunet (Manuel du libraire et de l’amateur de livres, tome V), Paul Lacombe (Catalogue des livres d’heures imprimés au XVe et XVIe siècle conservés dans les bibliothèques publiques de Paris, Paris, Imprimerie nationale, 1907), Hans Bohatta (Bibliographie des Livres d’Heures imprimés aux XVe et XVIe siècles. Vienne, Gilhofer et Ranschburg, 1924) et le catalogue du duc Robert de Parme (Livres de liturgie imprimés aux XVe et XVIe siècles, Paris, 1932). Désormais il n’est plus guère possible d’ignorer la publication d’Heribert Tenschert (Antiquariat Bibermühle), qui expose par le menu sa collection de 375 livres d’heures, en 9 volumes format à l’italienne et 2750 illustrations, en allemand. Ouvrage hélas fort coûteux. Cette collection, en partie visible au Grand-Palais lors du dernier salon, était d’ailleurs en vente de façon indissociable. Avis aux amateurs…


Lauverjat

mercredi 15 juillet 2015

Vente Bibliothèque Pierre Bergé chez Sotheby's: discussion entre Pierre Bergé et Umberto Eco

Amis Bibliophiles bonjour,

Pour vous faire patienter avant la première vente prévue en 2015, une discussion entre Umberto Eco et Pierre Bergé.

http://www.sothebys.com/en/news-video/videos/2015/07/conversations-pierre-berge-umberto-eco.html?cmp=email_pf1533_1215_1_SALexample1_video_hero



Attention, petit jeu, notez en commentaires toutes les éditions que vous voyez apparaître au fil des images!

H

lundi 13 juillet 2015

La Société des Bibliophiles lyonnais, par Edouard Pelletan

Amis Bibliophiles bonsoir,

En 1884, M. Auguste Brun, libraire expert, et M. Laurent Gazagne, commissaire-priseur, vendaient, à Lyon, la bibliothèque de feu M.Joseph Renard.

M. Joseph Renard était un bibliophile dans la meilleure acception du terme : il aimait intelligemment les livres. Sa collection comprenait des ouvrages anciens, rares et curieux, et des livres concernant la province qu'il habitait. Deux ventes furent faites : celle des ouvrages généraux eut lieu à Paris, du 21 au 30 mars 1881, et fut un désastre. Une cabale de libraires, dit-on, détermina la vileté des prix. Joseph Renard, qui nourrissait pour sa bibliothèque sentiments non exempts d'illusions, reçut un coup terrible, — dont il se fit un devoir de mourir.

Mais une revanche posthume lui était due : il l'obtint. Les 1,360 numéros de la collection lyonnaise furent mis en vente, du 24 mars au 3 avril 1884, comme il est dit au commencement de cette étude. Cette fois, de fort honorables prix furent atteints, et la plaquette de Vital de Valons : Les origines des familles consulaires de Lyon, depuis rétablissement de la Commune jusqu'en 1790 (Lyon, 1863), fut adjugée à 181 francs.

Étude pour la figure d’Édouard Pelletan » par Henri Martin 
Cette enchère fit événement. Les Origines étaient un ouvrage d'autant plus précieux que, gênant plusieurs familles de la place Bellecour, dont il démontrait la récente noblesse — noblesse de cloche ou de robe — il avait été racheté par les intéressés et détruit. L'exemplaire de la vente Renard était un des rares survivants de ce massacre.

La mémoire du bibliophile sortait donc vengée par Lyon des déboires de Paris. Elle allait recevoir une autre satisfaction.

Des amateurs qui avaient suivi les vacations, plusieurs échangèrent des observations, des idées, se communiquèrent leurs réflexions : ne pourrait- on point réimprimer pour un petit groupe d'amis, certaines raretés, ou curiosités d'un prix exorbitant ! La pensée leur vint que puisqu'il y avait des bibliophiles à Lyon, — Lyon, ville d'imprimeurs célèbres et de constante notoriété bibliophilique, — rien ne s'opposait à ce que ces bibliophiles se constituassent en Compagnie.

Et ce fut là le premier germe de la Société des Bibliophiles lyonnais.


Tout d'abord on songea à réimprimer la plaquette de Vital de Valons, mais on y renonça pour des raisons que l'on devine. Néanmoins le groupement subsista.

Une réunion préparatoire eut lieu, chez M. Léon Galle, le 27 mars 1885. 

Etaient présents : MM. Léon Galle, Humbert de Terre-basse, Dr' Humbert Mollière, Bresson et Dissard. La Société fut définitivement constituée le 21 avril 1885, sous la présidence de M. H. de Terrebasse, M. Conil étant secrétaire et M. Léon Galle, trésorier-archiviste. 

Les statuts furent approuvés dans la séance du 15 mai suivant par douze membres fondateurs : MM. Léon Galle, H. de Terrebasse, Bresson, J. Baudrier, H. Mollière, abbé Conil, Joseph Nouvellet, Dissard, Morin-Pons, comte de Charpin-Feugerolles, R. de Cazenove, Morel de Voleine.

Depuis la fondation de la Société, M. Léon Galle a dirigé toutes les publications, en a été, en quelque sorte, le maître-ouvrier, comme il en avait été le conseil. C'est, en effet, sur ses, propositions que presque toutes les publications ont été décidées.

Il est à remarquer que les Bibliophiles lyonnais, — qui sont au nombre de vingt, — forment moins une réunion de simples amateurs, qu'une société savante. En même temps qu'ils manifestent un rare souci de la typographie, ils ont aussi celui de publier des textes inédits ou rares, intéressant la région. Plusieurs d'entre eux sont même des érudits auxquels on doit des ouvrages justement estimés. Ce caractère spécial méritait d'être souligné, car c'est celui que devraient poursuivre les sociétés parisiennes, l'érudition ne pouvant, en ces matières, que compléter et affiner le goût.

On pourra voir par la liste des ouvrages publiés, quel sérieux a présidé à leur choix; on se rendra compte, en les parcourant, de leur valeur d'exécution. Et l'on ne manquera pas de reconnaître la haute portée de l'effort, surtout si l'on considère la modicité des ressources et l'insuffisance des débouchés. On compterait les bibliophiles qui, en dehors de la région, ont acquis ces beaux livres, lesquels ne sont pourtant point indignes de voisiner avec les éditions de leurs confrères parisiens.

Mais Lyon est la province... Les publications des Bibliophiles lyonnais apportent un nouvel argument en faveur de l'idée décentralisatrice, et eu matière d'art surtout cette idée doit être immédiatement appuyée. Que les bibliophiles parisiens consentent à regarder au-delà des fortifications : ils constateront, d'abord, qu'ils ne sont pas toujours imités, ce qui réjouira leur indépendance, ensuite, qu'il existe une production provinciale du plus vif intérêt. Si, par surcroît, ils éprouvaient le besoin d'adjoindre à leurs livres quelques-uns de ceux qui auront vu le jour sur d'autres rives que celles de la Seine, il se pourrait qu'ils n'aient point fait une mauvaise spéculation et, ce qui nous touche davantage, ils  auront donné un exemple de solidarité, dont les conséquences seront des plus heureuses pour la bibliophilie.

Car il en est d'elle comme des moyens de transports : plus on les multiplie, plus s'accroît le nombre des voyageurs. Une société qui se fonde, de beaux livres qui se publient déterminent la vocation chez nombre de gens qui ne se la soupçonnaient pas. Et quelle joie plus grande pour un bibliophile que de créer des bibliophiles autour de lui.

STATUTS DE LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES LYONNAIS.

I
Il est établi, à Lyon, une réunion d'amis des livres, sous le nom de SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES LYONNAIS.

II
Le nombre des Membres composant la Société ne pourra
dépasser vingt.

III
La Société est administrée par un bureau composé de : un Président, un Secrétaire, un Trésorier-Archiviste, nommés tous les trois ans, à la majorité des suffrages des Membres votants, par la voie du scrutin secret. Ils sont réelligibles

IV
Chaque Membre a le droit de présenter des candidats aux places vacantes. Il sera procédé, en temps utile, à l'élection, par la voie du scrutin secret, au moyen d'un bulletin portant le nom du candidat et la mention oui ou non, mis sous enveloppe close.
Il sera permis de voter par correspondance, en adressant le bulletin sous enveloppe à un Membre de la Société. A l'appel de leur nom ou de celui de la personne qu'ils représentent, les Sociétaires déposeront le bulletin clos dans l'urne. Il sera procédé, séance tenante, par le Bureau, au dépouillement du scrutin et à la proclamation du résultat.
Nul candidat ne sera admis, s'il ne réunit les suffrages favorables des trois quarts des Membres composant la Société.
Le Secrétaire préviendra chaque Membre, par lettre, du jour de l'élection, en indiquant les noms des divers candidats.
Chaque Membre est astreint à une cotisation de 50 francs, payables entre les mains du Trésorier.

VI
On se réunira au domicile des Sociétaires, indifféremment.
Une Assemblée générale aura lieu au mois de février, chaque année.
Les séances ordinaires se tiendront, à des époques indéterminées, suivant les besoins de la Société et selon l'avis du Bureau.
La date, le lieu et l'objet seront indiqués dans une lettre de convocation adressée à chaque Membre.

VII
Le but de la Société est de publier les manuscrits et de réimprimer les livres rares intéressant la région.

VIII
L'initiative d'une publication peut être prise par la Société, par un de ses Membres, ou par une personne étrangère.
Si l'initiative est prise par la Société, elle choisira un éditeur ad hoc , chargé de préparer et de surveiller la publication; si elle est prise par un Membre, ou une personne étrangère, ces derniers seront, de plein droit, leur propre éditeur.

IX
Toute demande en autorisation de publier un ouvrage, sous le patronage de la Société, sera remise à un rapporteur choisi par elle.
Les conclusions de ce dernier entendues en séance, les Membres seront appelés à délibérer sur l'opportunité de la publication qui leur est présentée. L'autorisation de publier sera votée au scrutin secret et devra obtenir l'approbation des trois quarts des Membres votants,

X
Si la publication donne lieu à un travail personnel, l'auteur devra soumettre son manuscrit au rapporteur, qui produira , en séance, ses conclusions et ses observations. Les Membres présents voteront à la majorité, l'acceptation du travail, l'acceptation avec corrections, ou le refus.

XI
L'éditeur et le Trésorier, d'accord avec l'imprimeur, produiront en séance le devis des frais d'impression et divers, qui devront être adoptés à la majorité des Membres présents.

XII
L'éditeur devra surveiller l'impression et corriger les épreuves.
Le bon à tirer ne sera donné qu'avec l'approbation de la Société, ou d'un Membre délégué à cet effet.

XIII
Il sera tiré un nombre restreint d'exemplaires numérotés, ornés de la marque de la Société, apposée sur le titre ou toute autre place honorable et apparente. Chaque exemplaire portera le nom du Sociétaire auquel il est destiné.

XIV
Un exemplaire sera remis à chacun des membres, par les soins du Trésorier-Archiviste, qui devra se conformer à l'ordre établi par le tableau de roulement (art. X\ 11).
L'éditeur étranger aura droit à l'exemplaire dont le numéro suivra ceux attribués au\ Membres titulaires.
Les exemplaires ex-dono prendront la suite.
Il sera placé, dans la réserve, un certain nombre d'exemplaires qui pourront être acquis, par les Membres postérieurement élus, au prix fixé par la Société.
Le reste sera vendu, conformément au prix établi, au profit de la Société.

XV
L'éditeur et l'auteur auront le droit de faire tirer, à part et à leurs frais, un nombre d'exemplaires déterminé par la Société. Ces exemplaires ne porteront point la marque de la Société et ne seront point numérotés. Il est interdit de les mettre en vente.

XVI
Les bois, gravures, lettres ornées, copies, etc., établis aux frais de la Société, seront confiés aux soins du Trésorier-Archiviste, ils seront numérotés et catalogués sur un registre spécial indiquant leur nombre, prix, état et provenance. Ils pourront être prêtés à l'éditeur, sur son reçu et sous sa responsabilité. Ce dernier devra les retirer de l'imprimerie et les remettre en la garde du Trésorier-Archiviste, qui en donnera décharge.

XVII
Le Trésorier-Archiviste tiendra des registres où seront inscrits :
1° Les noms des Membres fondateurs, par ordre alphabétique;
2° Les noms des Membres élus, suivant l'ordre de réception;
3° Les adresses des Membres, tant h la ville qu'à la campagne;
4° Les titres et numéros des exemplaires délivrés à chaque
Membre, de façon à établir un roulement équitable pour la distribution des exemplaires numérotés;
5° Les titres et numéros des exemplaires délivrés aux libraires;
6° Les titres et numéros des exemplaires délivrés ex dono ;
7° Les titres et numéros des exemplaires mis à la réserve;
8° Le nombre des exemplaires tirés, leur prix de revient, leur prix de vente;
9° Les procès-verbaux des séances, rédigés par le Secrétaire.

XVIll
Le Trésorier-Archiviste établira, chaque année, le bilan de la Société, qui devra être approuvé par l'Assemblée générale.

XIX
En cas de dissolution de la Société, l'actif cl le passif seront également partagés entre les Membres.

XX
Le Bureau pourra provoquer la radiation d'un Membre de la Société. Elle sera votée en séance au scrutin secret, à la majorité des votants. Le vote par correspondance est autorisé.

XXI

Le décès, la démission et la radiation de l'un des Membres de la Société, comporteront l'extinction de tout droit et prérogative. 

Edouard Pelletan
in Almanach du Bibliophile

jeudi 9 juillet 2015

Les anti-relieurs, les non-relieurs et autres profanateurs de reliures sous la Révolution

Amis Bibliophiles bonsoir,

Louvet de Couvray, l'auteur des "Amours du Chevalier de Faublas", fils d'un papetier, et plus tard membre de la Convention, écrivait dès le mois de décembre à la "Chronique de Paris" pour demander que l'on convertît en dons pratiques "ces gros almanachs royaux, reliés en maroquin rouge avec le l'or anti-patriotique sur tous les bouts".

Temps troublés que ceux de la Révolution ou d'aucuns rivalisent de sentiments patriotiques, poussant l'amour de la Patrie aux confins de la bêtise. Quel bibliophile n'a pas croisé un ouvrage défiguré à cette époque? Le plus souvent, il s'agissait d'effacer les traces de l'Ancien Régime, en grattant les armes, mais dans certains cas, des tentatives furent également lancées pour récupérer l'or des reliures. Avec le recul, cela prête à sourire, et on s'interroge sur la rentabilité d'une telle opération. Il est plus probable que les instigateurs de cette méthode cherchaient plus à se légitimer par tous les moyens auprès des nouveaux maîtres.



Il y eu même des relieurs qui "ne rougirent pas de solliciter, comme une faveur, d'être employés à une telle besogne". Un certain Jolivet se vantait ainsi dans sa lettre d’être non-relieur, (ne serait-ce pas Honoré-François Jollivet qui, en 1781, avait succédé à Pierre-Antoine Lesclapart comme "marchand relieur-papetier-colleur et en meubles privilégié suivant la Cour"?), et offrit à la Convention d’enlever l’or des armoiries sur les volumes de la Bibliothèque Nationale, moyennant deux sols par volume. 

Un autre, Antoine Durand, maître depuis l’année 1765, qui avait eu les titres de Relieur des livres de la Bibliothèque du Roi et de Relieur du Clergé de France, écrivit aux « Citoyens de la Commission des Arts » nommée dans son sein par la Conventions la lettre suivante exhumée tout récemment :

« Citoyens, Comme il est question de chercher les moyens de faire disparaître tous les titres de la féodalité et qu’il s’en trouve un grand nombre à la Bibliothèque Nationale, le citoyen Durand, relieur de cette Bibliothèque depuis 28 ans, connoît parfaitement tout ce qui dépend de son art. Il a sçu dans les temps apposer des armes sur les livres. Il sçaura dans ce moment les enlever sans dégrader les ouvrages précieux renfermés dans ce célèbre monument.

Le citoyen Durand a déjà son atelier à la Bibliothèque... Il est tout prêt d’exécuter les ordres qu’on lui donnera et il est très jaloux de servir la République dans cette partie, étant attaché de père en fils depuis quatre-vingts ans comme relieur pour cette Bibliothèque. - Les citoyens gardes de la Bibliothèque Nationale peuvent attester que le citoyen Durand a la capacité et les connoissances de son état pour conserver les livres les plus précieux à la nation par la manière et les procédés qu’il se propose d’employer.

Il présente un essai qu’il prie d'examiner."

Mais la plus curieuse de ces propositions émane d’un doreur nommé Pierre Baz, et - proh pudor ! - d’un membre de l’illustre famille des Padeloup. Cette lettre, publiée pour la première fois par Léon Gruel, lui avait été communiquée aussi par Germain Bapst.

« Législateur,

Le citoyen Padeloup et le Citoyen Bazin, désirant être utile à la République, ont trouvé le moyen d'auter l’or de dessus le maroquin dont envoisie les échantillons. Comme la Bibliothèque national est imense par le nombre des livres, il propose un projet d’économie que serat plus de moitier, cette à dire 25 feuilles content actuellement que 41.l0 s., à l’époque de 1775 ses 25 feuilles ne contait que 2 l; si la Convention veut nous faire avoir l’or au même prix qu’en 1775, nous choisiront des batteurs d’or qui nous le fourniront aux prix de l’année 1775.- Comme nous avons différents frais, tant que pour otté l’or que poure l’huille,- les bland doeuf, le charbon et différente affaire relatif à l'état, nous proposons d’ entreprendre cette ouvrage à raison de 15 1. par jour.
Padeloup, relieur,
Rue de Cluny 599, Place Beaurepaire.
Pierre Bazin, doreur,
Rue des Cosse Saint-Hilaire, 5 (d’Ecosse) »

Et oui, on peut avoir le nez dans les livres sans être très fort en orthographe... 


Cette hideuse émulation abouti à l’arrêté de l’an II, portant défense, d’un côté de faire tirer des armoiries et des fleurs de lys dorénavant sur les reliures et cartonnages, et, de l’autre côté, de détruire les insignes des livres anciens.

C'était la fin des non-relieurs, ou des anti-relieurs de la période révolutionnaire.

H

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...