« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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lundi 2 janvier 2012

Conte de Noël pour bibliophile: deux bois de Gustave Doré pour le Don Quichotte et le La Fontaine sauvés du feu.

Amis Bibliophiles bonjour,

L'édition de Don Quichotte publiée par Hachette en 1863 (L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Avec 370 gravures de Gustave Doré, A Paris, Hachette, 1863, deux volumes in-folio) est l'un des grands livres de la bibliophilie, elle réunit en effet deux immenses noms (4 si on compte Viardot et Hachette), l'auteur Cervantès et l'un des plus grands illustrateurs français, Gustave Doré.

C’est à la demande du public et des éditeurs que Doré s’orienta vers les grands formats. Le Don Quichotte faisait partie de ses projets dès 1855 et c’est suite à sa rencontre avec Louis Viardot, auteur d’une nouvelle traduction, qu’il se lança dans l’aventure.

L’ouvrage fût édité par Hachette et connût immédiatement un grand succès: Doré connaît l’Espagne et son Don Quichotte "est un personnage noble, exalté et tragique, un rêveur idéaliste condamné à souffrir dans un monde insensible au message qu’il veut porter. Doré accentue ainsi les effets dramatiques. La dimension comique du personnage est alors reléguée. En réalité, Doré nous montre un personnage baignant complètement dans le Romantisme de l’époque… Ses gravures en pleine page, aux décors fouillés, amples, profonds et spectaculaires, composent probablement l’ensemble le plus emblématique de l’iconographie du Quichotte, en France, en Espagne et au-delà, tous siècles confondus.".

Si l'ouvrage reste dans la mémoire des bibliophiles, chez nos amis de Hachette, un livre chasse l'autre et les bois qui ont servi à graver ces merveilleux ouvrages devinrent vite fort encombrants... Aussi au fil du temps les employés de l'auguste maison prirent l'habitude de démarrer le feu du poêle avec le bois trouvé dans les locaux. 

C'était encore le cas dans les années 1960, soit un siècle après la parution du Don Quichotte de Doré, et c'est à ce moment précis qu'un ami d'une des lectrices du blog sauva du poêle deux bois, dont l'un du Don Quichotte (l'autre provenant sans doute d'une fable de La Fontaine)... Deux de sauvés pour combien de sacrifiés? Nous ne le saurons jamais, mais comme les bureaux d'Hachette n'ont jamais hébergé de forêt, on peut frémir...

Les bois sont aujourd'hui dans les mains d'orfèvre de Claire et c'est très rassurant. 

Le premier issu du Don Quichotte, mesure 123 x 82 x 20 mm., il porte au verso l'inscription "Ch XXIII - 1er volume". Il n'a plus son cartonnage, mais porte bien la signature de Doré. En vérifiant dans mon exemplaire, il s'avère que ce sont très exactement les dimensions de la gravure qui termine le chapitre 23.




Le second bois est issu d'une boîte qui contenait à l'origine deux bois gravés et qui porte l'inscription "Le Rat et l'Eléphant". Il est également signé Doré et ses dimensions sont 168 x 78 x 23. Il est fort probable qu'il vienne du La Fontaine illustré par Doré, mais ne le possédant pas, je suis incapable de situer cette gravure, et la scène ne montre ni rate, ni éléphant. :)




Deux bois donc qui furent sauvés des flammes, un joli conte de Noël si on oublie les stères qui furent sacrifiés au confort des employés de Hachette jusqu'à la fin des années 60... Vive le chauffage central.

H

vendredi 30 décembre 2011

Fait divers: un relieur se guillotine avec un massicot

Amis Bibliophiles bonjour,

C'est une effroyable découverte que firent deux ouvriers relieurs en arrivant comme chaque matin à l'atelier de leur employeur. Ils parlaient du naufrage d'un navire ou encore de cette manifestation de croque-morts, mais ils étaient loin d'imaginer que l'horreur à laquelle ils allaient être confrontés... 


... mais laissons plutôt le Supplément Littéraire Illustré du Petit Parisien en date du dimanche 19 juin 1910 nous en dire plus sur cette triste affaire... 

"Tous nos lecteurs ne savent pas ce qu'est un massicot. Le "massicot" est une machine destinée à couper le  papier et dont la pièce principale est une longue et forte lame qui, actionnée par une force motrice, tranche des épaisseurs considérables de feuilles de papier avec autant d'aisance qu'un couteau entre dans une motte de beurre.
C'est cet appareil qui servit, il y a quelques jours, à un malheureux désespéré pour se suicider. 

En pénétrant dans l'atelier de reliure où ils sont employés, 37 rue de l'Amiral-Roussin, deux ouvriers, Philippe Cordebaigt et Antoine Lassouche, reculèrent terrifiés. Au milieu de la pièce, leur patron, M. Stanilas Ruffin, célibataire, âgé de cinquante-trois ans, gisait sanglant. Le malheureux, affolé par le mauvais état de ses affaires, s'était tué en choisissant un horrible mode de suicide.

Le désespéré, en effet, avait passé le cou dans le talon du massicot et avait jouer le déclic. L'appareil avait rempli le rôle d'une véritable guillotine. La tête, horriblement grimaçante, et presque détachée du tronc, ne tenait plus que par quelques lambeaux de chair et restait suspendue au dessus d'une mare de sang noirâtre et coagulé.

Les ouvriers allèrent avertir M. Coueille, commissaire de police du quartier Necker, qui procéda aux constatations d'usage."

Etait-ce pour la qualité de son travail ou pour ce trépas mystérieux...? Stanislas Ruffin n'eût pas droit aux égards du Fléty. La chose est désormais réparée. 

H

mardi 27 décembre 2011

Un conte pour bibliophile ou le Béranger de Noël (aka, les libraires sont sympas)

Amis Bibliophiles bonjour, 


Les libraires sont sympa. On devrait éditer ce genre d'autocollant que l'on collait à l'arrière des voitures il n'y a pas si longtemps que cela.

C'est l'histoire d'un bibliophile et d'un libraire. L'un achète souvent chez lui et y passe avec une régularité de métronome. L'autre ne vous chasse pas à coups de balai et vous sort toujours toujours des livres de derrière les fagots.

Lors de la visite hebdomadaire du bibliophile, le libraire lui glisse que « lundi prochain à 14h » (jour habituellement de fermeture) il inaugurera sa vitrine de Noël et d'ajouter : « Je ne le dis pas à tout le monde » . Une vente privée, sur invitation en quelque sorte. Redoutable.  Et il paraît que le marketing s'enseigne à Bac+5...


Que croyez-vous qu'il se passât ? Le bibliophile (qui avait, justement, à faire à proximité) passa sur les coups de 15h. La vitrine était alléchante. C'était à coup sûr Noël.  

Pourtant c'est à l'intérieur que le bibliophile trouvât ce qui (comme on dit) « lui fît son Noël » car il cherchait depuis longtemps un beau Béranger. Et quand l'exemplaire est beau et qu'en plus il contient un billet où Béranger parle de livres...


« Vous me comblez, mon cher Fayot, et ma bibliothèque s'enrichit à vos dépens. Si c'est comme cela que vous croyez réparer vos affaires, je vous prédis une ruine complète (?). Je n'en suis pas moins très heureux d'avoir une part de vos dépouilles.
A vous de cœur, Béranger
6 Xre (1830) »


Quant à l'exemplaire qui contient cette lettre: 8 volumes in-12 relié en plein maroquin à longs grains par Thouvenin Jeune. A noter que cet ensemble comprend 2 tomes 3... ou du moins deux tomaisons identiques (la musique pour accompagner les chansons des 3 premiers volumes ?). Un fleuron légèrement différent au dos du tome 6 également.

1821, Chansons, Par M.J.P Béranger à Paris chez les marchands de nouveautés (Imprimerie Firmin Didot) (2 tomes)
1825, Chansons nouvelles par M.J.P »Béranger à Paris chez les marchands de nouveautés (Imrimerie Plassan)
S.D., Airs anciens et nouveaux des Chansons de Mr PJ de Béranger publiés par A. Guichard-Printemps, à Paris (Hentz Jouve, Ciorréard, Guichard)
Décembre 1821, Procés fait aux chansons  de P-J Béranger avec le réquisitoire de Me Marchandy ; Le plaidoyer de Me Dupin ; L'Arrêt de renvoi, et d'Autres pièces, Paris chez les marchands de nouveautés.
1828, Chansons inédites de M. P-J de Béranger, Paris Baudouin frères
1833, Chansons nouvelles et dernières de P.J. De Béranger dédiées à M. Lucien Bonaparte, Paris, Perrotin
1822, Procès fait à messieurs de Béranger et Baudouin, Paris, Baudouin frères.



Reste que Béranger réputé sans bibliothèque (je ne parle pas de bibliophilie... mais lui parle de sa bibliothèque) venait sans doute de recevoir un don (ou une vente à vil prix?) d'un certain nombre d'ouvrages. A la suite de quel événement ?

Amusant, non ?

Olivier.

dimanche 30 octobre 2011

Miscellannées de Monsieur H. : au fil des discussions avec les libraires, tendances et fiscalité

Amis Bibliophiles bonjour,

Les chemins de la bibliophilie sont parfois tortueux: alors que j'achète de plus en plus chez nos amis libraires... et que je reçois paradoxalement de moins en moins de catalogues papier, je me suis trouvé deux fois en contact avec des libraires dans les dernières semaines. Dans les deux cas, c'était pour m'acheter un ouvrage, plutôt que de m'en vendre un. L'une des deux transactions s'est finalement concrétisée, l'autre est reportée, même si la pression du libraire reste très forte.

Dans les deux situations, comme toujours ces discussions furent très intéressantes. Dans le premier cas, l'échange fût l'occasion de découvrir l'approche particulière de ce libraire sur le marché. 

En effet, celui-ci achète à contre-temps, c'est-à-dire les ouvrages de bibliophilie qui n'ont actuellement pas les faveurs de la mode, comptant logiquement sur une évolution des tendances et le retour en grâce de ces ouvrages achetés au plus bas. Démarche intéressante, qui suppose de bien sentir le marché. Démarche aussi qui pour moi distingue définitivement le libraire d'ancien du bibliophile: essayez toujours, en tant que bibliophile, d'acquérir des ouvrages qui ne vous intéressent pas, simplement parce qu'ils sont momentanément plus abordables. C'est vain...Il ne vous reste plus qu'à espérer être là au bon moment, intéressé par des types d'ouvrages qui ne sont pas à la mode.

Je lui répondais que certains ouvrages me semblent être toujours recherchés, quelle que soit l'époque, ainsi les éditions originales de grands textes (de toutes époques), les grands ouvrages de référence, etc... mais il arguait que des niches subsistent toujours, et méritent que l'on s'y consacre. Difficile pour le bibliophile, nécessaire pour le libraire. Selon lui, les ouvrages qui sont actuellement intéressants, et vont le devenir encore plus pour qui n'a pas besoin de (re)vendre sur un cycle court sont les ouvrages anciens (imprimés avant 1789 à quelques années près), en particulier les éditions latines: en effet, les bibliophiles vieillissent et ceux qui ont fait de vraies humanités (parlant ou comprenant grec et latin par exemple) sont de plus en plus rares. 

De l'autre côté la nouvelle génération de bibliophiles est à la recherche d'ouvrages plus "faciles" d'approche, et lisibles, ce qui augmente la cote des ouvrages 19ème, en particulier les éditions originales. Si je prends mon exemple personnel, il est tout à fait vrai que même si j'ai étudié le latin (pas encore totalement perdu, mais cela ne saurait tarder), j'ai plus souvent croisé Balzac, Baudelaire, Zola, Flaubert ou Stendhal pendant mes études que Pline ou même Ovide. 

Personnellement, je suis incapable de saisir de telles tendances, étant déjà incapable de construire une bibliothèque autour d'un thème précis (ce qui à mon sens lui donne précisément sa valeur - non commerciale). Du reste, je n'achète jamais pour spéculer, et je crois que c'est finalement mieux, je perdrais assurément au change.

Amis libraires, amis bibliophiles, amis bibliomanes... Sentez-vous de votre côté ces mêmes tendances? J'aimerais beaucoup avoir votre avis et savoir si vous aussi, et je parle principalement aux libraires, vous avez une logique d'achat à contre-temps.

Autre type de libraire, autre type de livre, autre type de discussion pour le second livre, que je n'ai pas vendu. En passant, il est intéressant de la ténacité et l'amitié que vous démontre un libraire :) lorsqu'il est très intéressé par un de vos ouvrages. 


Dans ce cas précis, les appels téléphoniques sont réguliers, on s'enquiert avec grande courtoisie de votre santé, j'attends la boîte de chocolats à Noël (hélas Pibi est mort...)... et de celle de l'ouvrage en question. Situation agréable, même si je me sens toujours très inconfortable pour fixer le prix d'un livre, encore plus d'ailleurs lorsque je ne suis pas forcément vendeur. C'est ce que j'expliquais à ce libraire, bien connu sur la place et avec lequel j'avais déjà eu le plaisir de passer quelques heures dans sa caverne d'ali baba provinciale, dans le cadre d'une discussion sur son parcours en librairie. Libraire que j'apprécie beaucoup du reste, et qui à mon sens fait à sa façon beaucoup pour le livre. Comme il s'agit d'une proposition d'achat et non de vente, l'heure n'est plus à l'investissement que peut constituer le livre ancien, ou à la beauté stupéfiante et irrésistible d'un grand ouvrage, mais à un autre argument qui m'a lui aussi stupéfié.

Alors que j'évoquais en effet la possibilité de confier un jour (lointain) l'ouvrage à une maison de ventes, notamment parce que je ne sais pas évaluer sa valeur, et pour donner aux acheteurs les meilleures chances (y compris au libraire en question d'ailleurs), celui-ci m'a informé d'une nouvelle étonnante: il semble qu'à partir du mois de février, les plus-values sur les livres anciens réalisées notamment lors des ventes aux enchères soient taxées de façon nettement plus importante (30% au moins), sauf si le vendeur peut prouver, sur facture, qu'il a acquis l'ouvrage il y a plus de 30 ans. Il y a 30 ans, je lisais Pif Gadget (achat à contre-temps dont j'espère qu'il portera bientôt ses fruits!)... et j'ai réalisé tous mes achats dans les 20 dernières années, me voici donc dans une situation peu enviable... La solution, vendre maintenant, ou en tout cas avant le mois de février. En avez-vous entendu parler?

Ceci me laisse perplexe... D'un côté, je me dis que les ventes vont peut-être se multiplier d'ici février, ce qui est toujours une bonne nouvelle, de l'autre 30%..... Et d'ailleurs, entre nous, avez-vous une facture pour tous vos ouvrages, notamment ce petit chopin fait sur la brocante de Locquirec ou cet autre acheté à un particulier sur ebay? Moi non.

H

En passant, mon problème reste entier, je ne sais pas évaluer la valeur de cet ouvrage. Si l'un de vous, expert ou libraire, veut se mesurer à un livre assez étonnant et me propose une expertise, qu'il n'hésite pas à me contacter.  

lundi 29 août 2011

Vous êtes bibliophile, certes, mais êtes vous diplômé de la Rare Book School?

Amis Bibliophiles bonjour,

Comme souvent, tout est parti d'un livre: alors que je venais d'acquérir un ouvrage auprès d'un libraire américain de la côte ouest et que je m'informais des éventuels délais de livraison, celui-ci me répondit qu'un délai serait sans doute nécessaire parce qu'il devait se rendre à la Rare Book School pour y suivre des cours pendant une semaine. Oui, la Rare Book School, vous avez bien lu. 


Je savais que nos amis américains tenaient des cours d'écriture, mais c'était la première fois que j'entendais parler de cette Rare Book School (RBS). Fondée en 1983, la RBS est accueillie par l'Université de Virginie depuis 1993 (il est également possible de suivre quelques cours à Baltimore ou à New-York, au Grolier Club). Sa mission est de délivrer un enseignement autour du livre au sens large, et les cours sont délivrés par des professionnels ou des chercheurs, en particulier lors d'un summer camp (une session d'été) de 5 semaines.

The RBS lion

Le programme des cours est très éclectique. Il couvre aussi bien des sujets tels que la Reliure, les livres d'artistes, la description des livres anciens, la paléographie latine, la bibliographie, l'identification des provenances, la calligraphie entre 1450 et 1830, les impressions japonaises américaines ou latines ou même un enseignement sur la façon de documenter un livre ancien... une petite centaine de cours au total, que l'on peut combiner pour concevoir son programme personnel (http://www.rarebookschool.org/courses/). Certains cours sont dispensés par des spécialistes reconnus, comme Mirjam Foot, autorité mondiale en matière de reliure.

Le coût est relativement élevé, puisqu'il faut compter environ 1000 dollars par session de cours d'une semaine (5 jours, 9 heures par jour, par groupes de 12), mais la plupart des étudiants sont des universitaires, des libraires, conservateurs, professeurs, relieurs.... et bien sûr des bibliophiles. 

Si vous voulez en savoir plus, je vous conseille le site très complet: 


C'est en tout cas une très belle initiative, qui ne remplace certes par l'apprentissage personnel, mais qui peut constituer un coup de pouce décisif ou permettre d'approfondir un sujet... Je ne connais pas d'équivalent dans la vieille Europe, à part peut-être les quelques cours du GIPPE ou les conférences du SLAM, mais c'est évidemment bien moins ambitieux que la Rare Book School de nos amis américains. Congratulations!

Comme se finit toujours par un livre, celui-ci est finalement arrivé, une jolie petite EO du 19ème siècle dans une spectaculaire reliure au memento mori. Nous étions tous les deux ravis (lui et moi), de nous retrouver de se côté de l'Atlantique entre vieux européens.

H

samedi 27 août 2011

Bilan sur une année d'achats bibliophiles: une bibliothèque, des livres et des projets...

Amis Bibliophiles bonjour,


Les ventes vont bientôt reprendre, les libraires rouvrent les unes après les autres, on rentre de vacances et l'on retrouve ses ouvrages... c'est le moment idéal pour dresser le bilan d'une année d'activité bibliophilique.

Cette année fût particulière pour moi puisque j'ai eu pour la première fois l'opportunité d'acquérir une bibliothèque complète auprès de l'héritier d'un bibliophile. Cette bibliothèque ne contenait qu'une soixantaine de livres, dont une vingtaine particulièrement précieux, mais cet achat important a néanmoins bouleversé mes achats annuels.

Cette année, j'ai acquis exactement 90 ouvrages, dont 62 via cette bibliothèque. Les 28 autres destinés à ma bibliothèque personnelle se répartissent ainsi: 10 ouvrages achetés sur ebay (pour partie à des vendeurs particuliers, pour partie à des libraires), 12 lors de ventes aux enchères et 6 auprès de libraires, dont 4 auprès de libraires étrangers. A noter que sur ces 6 ouvrages achetés auprès de libraires, tous ont été achetés à distance, soit suite à la réception d'un catalogue, soit via le site internet du libraire. Dans ce dernier cas, je suis toujours arrivé sur le site du libraire via le moteur de recherche addall. 

L'an passé, j'avais acquis une trentaine d'ouvrages. Ma tendance est d'ailleurs d'acheter moins d'ouvrages année après année, et je note que les ventes aux enchères prennent une place croissante dans mes achats, au détriment d'ebay. La part des livres acquis auprès de libraires reste elle stable. 

Compte-tenu de l'acquisition de la bibliothèque et de la pression financière qu'elle a fait peser, cette année est finalement très différente des précédentes.

A ces achats, il est également nécessaire d'ajouter une vingtaine d'ouvrages de documentation. C'est d'ailleurs une autre tendance importante, la croissance rapide d'ouvrages de documentation, ce qui a nécessité l'acquisition d'une nouvelle bibliothèque de bois noir, achetée d'ailleurs lors d'une vente en compagnie d'un ami libraire.

A noter également parmi tous ces achats, deux ratés, achetés sur ebay, mal décrits... donc forcément mal achetés, et que le vendeur n'a pas voulu rembourser. C'est particulièrement frustrant. J'ai vécu la même aventure lors d'une vente aux enchères et je dois saluer Pierre Poulain qui a repris l'ouvrage sans discuter en reconnaissant que des défauts importants n'avaient pas été signalés.

Côté bonnes surprises, en dehors de la bibliothèque déjà mentionnée dont les livres ébranlent ma bibliothèque existante sur ses fondations, deux charmants ouvrages dont les vendeurs n'avaient pas précisé les provenances (un libraire n'ayant pas identifié le chiffre des Goncourt sur un maroquin de Lortic... et un vendeur ebay qui ne connaissait pas Robert Hoe, ce qui est plus logique).

Au final, pas de scoop, ebay reste une source de livres intéressante, qui réserve probablement un peu plus de bonnes surprises que de mauvaises. Les achats chez les libraires se font de plus en plus à distance, et le taux de change euro/dollar a probablement joué en la faveur de quelques libraires américains chez lesquels j'ai fait de beaux achats.

Plus triste, cette année a également marqué la fin de la Nouvelle Revue des Livres Anciens après quatre numéros; ceci de façon assez paradoxale d'ailleurs, puisque les lecteurs étaient très majoritairement satisfaits et que de nombreux bibliophiles se sont manifestés après que nous ayons annoncé la fin, pour s'abonner ou se réabonner. Trop tard, hélas. Ce qui est plus gai, c'est que d'autres projets sont en cours, dont l'édition de l'ouvrage sur Cazin écrit par Jean-Paul, le travail que je mène sur un long texte inédit d'Uzanne que j'ai déniché, et consacré à la bibliophilie, et l'idée d'une association, et un troisième projet, encore en gestation.

Quoi d'autre? Quelques pas timides en librairie, 1 année de plus pour le blog, et deux très sympathiques repas avec des bibliophiles... Trois sujets qui seront encore d'actualité dans un an, et c'est heureux.

Le plus important reste les livres acquis cette année et qui rejoignent ma bibliothèque. Penser que nous allons passer quelques décennies ensemble est un sentiment très particulier. Le temps de la bibliophilie est un temps à part.

mercredi 24 août 2011

Une reliure en peau humaine... ou les belles épaules de Madame X

Amis Bibliophiles bonjour,

J'avais publié il y 2 ou 3 ans un article sur les reliures en peau humaine, article qui fît un peu de bruit, et qui reste l'un des messages les plus lus sur le blog.

Grâce à Valérie, je le complète aujourd'hui avec un intéressant extrait Carillon du boulevard Brune (bulletin bibliographique de la Collection Guillaume, août 1894):

"Vous avez sans doute entendu parler de cette belle madame X... qui a légué ses épaules à M. C. F., notre illustrissime compteur d'astres. 

C. F. avait, lors d'un diner chez la défunte, paru apporter. — en tout bien tout honneur, — une attention particulière a ces épaules qui étaient de toute beauté. Mme X..., devant l'admiration du poétique astronome, lui promit de lui léguer lesdites épaules, sous condition qu'il se servirait de leur cuir satiné pour faire relier le premier exemplaire de son prochain volume.  Chacun crut à une boutade de grande dame, mais C. F. fut mélancoliquement surpris, un an après, de recevoir les deux pauvres épaules, et ne put se refuser d'accomplir le vœu de la morte. 

Aujourd'hui, hélas ! ce qui demeure des épaules de Mme X... recouvre un gros bouquin sur la Fin du monde ou le Voyage des âmes, je ne sais plus au juste.  Sans pousser mes lecteurs jusqu'à se faire léguer les épaules des dames de leur entourage — genre de captation qui finirait par des procès — je leur signalerai une utilisation de dépouilles opimes. Pêcheurs, chasseurs, sachez que, disciple moi-même de saint Hubert et fervent de la ligne, ma collection est reliée avec les dépouilles de mes plus belles prises, depuis le brochet en passant par le phoque, jusqu'au sanglier, au hérisson, à la loutre, à l'hermine. On ne saurait croire quel prix cela donne aux livres — et quels souvenirs se lèvent tandis qu'on flâne dans la bibliothèque, quels rappels de beaux coups de fusil, de pêches miraculeuses, d'inoubliables heures passées en barque — un livre et des armes pour tous compagnons — ou en courses dans la montagne et la plaine, parmi les paysages sans bornes ou sous le couvert bruissant des hautes futaies !"


H & V

samedi 20 août 2011

Miscellanées de Monsieur H.: Balzac bibliopégimane fétichiste, Maggs Bros depuis votre bureau, tout mène à la librairie finalement... l'Escalier des Sages, l'iconographie racinienne...


Amis Bibliophiles bonjour,

La fin du mois d'août approche, c'est le moment de se replonger dans ses livres, et de se préparer à la rentrée de septembre et à une fin d'année qui s'annonce déjà fort riche en ventes aux enchères. Nous sommes également, sans doute nombreux à avoir profité de ces deux mois pour visiter nos libraires favoris ou en découvrir de nouveaux, sur notre lieu de villégiature.

Mais qui parmi nous s'est rendu à Londres pour visiter le libraire anglais qui peut se targuer de faire figurer sur son site "by appointment to her Majesty the Queen Purveyors of rare books and manuscripts", c'est à dire Maggs Bros?
Personne? Et bien vous pouvez toujours préparer un voyage en visitant virtuellement la librairie Maggs Bros ici: http://www.maggs.com/maggstour/0/exterior.asp
Vous pouvez ainsi découvrir la facade de Maggs Bros et visiter 4 des pièces de cette fameuse librairie.

Choses lues, choses entendues pendant l'été...

La bibliophilie mène à tout, certains bibliophiles devenant libraires, et tout peut mener à la librairie ancienne.... Ainsi M. Brunerie, l'homme qui avait tiré sur le Président de la République Jacques Chirac, a-t-il annoncé sa volonté de se réinsérer dans une librairie ancienne sur internet, à la suite de sa libération.   Le quotidien Libération précise que Brunerie est "passionné de livres anciens à tranches dorées qu’il achète aux enchères et revend sur Internet (Alphonse Daudet, mémoires de Talleyrand et Maurice Barrès)".

Plus léger, je vous (re)signale l'excellent site de la Librairie Ancienne L'Escalier des Sages, spécialisée dans les sciences, la médecine et l'ésotérisme (http://www.escalierdessages.com/), qui dispose également d'un blog (http://librairie-livres-anciens.blogspot.com/) où sont présentées toutes les nouveautés. Cette librairie est approuvée par le Blog du Bibliophile :)

Entendu cet été, connaissez vous l'anecdote Balzacienne qui ravira autant les fétichistes que les bibliopégimanes? Honoré de Balzac fît en effet relier le manuscrit de Séraphîta dans un morceau de drap gris issu de Madame Hanska, avec laquelle, vous le savez il vécut une passion dévorante.

Enfin, j'ai le plaisir de vous informer de la parution de l'ouvrage d'une fidèle lectrice du blog, Marie-Claire Planche consacrée à "l'iconographie racinienne, dessiner et peindre les passions" chez Brepols éditeur. Vous pouvez en consulter l'intéressant prologue ici: http://www.revue-textimage.com/05_varia_2/sommaire_varia_2.html

H

dimanche 29 mai 2011

La parole aux bibliophiles: un mauvais livre de Balzac, ou Balzac imprimeur

Amis Bibliophiles bonjour,


Un mauvais livre de Balzac ou une petite babiole bibliophilique qui m'est tombée entre les mains par hasard.


Voici donc un petit livre (deux volumes reliés en un) qu'un bibliophile (anonyme) a cru bon de faire relier en maroquin et d'indiquer en queue du dos « H.B. ». Le texte est un grand classique, Les contes de La Fontaine. Rien de très original.


La bibliophilie comme le diable va se nicher dans les détails car le livre, à proprement parler, n'a rien pour lui qui semble justifier de le préserver de cette manière. A vrai dire, ce livre, il est presque illisible. Typographie trop petite, aération absente, justification approximative (je suis poli).


A quoi bon casser sa tirelire (la reliure est simple, mais le maroquin reste une peau chère) pour un aussi mauvais livre ?

Mais voilà, c'est une des impressions de Balzac.


Eh oui c'est donc le Balzac imprimeur. Il vient d'abandonner l'édition (de La Fontaine déjà...) et de se faire imprimeur. Il y laissera une montagne de dettes (113 000 francs).

On ne dira jamais assez merci aux bibliophiles qui nous précèdent. Qui irait sauver et recouvrir de maroquin un mauvais livre (au plan technique) d'un grand auteur dû à celui que cette expérience malheureuse et ruineuse de l'édition puis de l'imprimerie inspirera Les illusions perdues.

Au numéro 103 de la vente de la bibliothèque de Mme Anne-Marie Meininger, grande spécialiste de Balzac (Tajan, 15 mars 2007) on trouve ces deux volumes dans une demi-reliure veau et des défauts (mouillures) que mon exemplaire n'a pas et la mention « Très rare impression balzacienne ». Estimé 150-200 euros il n'atteint finalement que 121 euros (merci à ebibliophilie.com en passant). La médiocrité n'est jamais récompensée...

J'en profite pour citer la « maîtresse de maison » (Mme Meininger) à propos de Balzac imprimeur :
“En mars 1826 Balzac achète pour 30.000 francs un fond d’imprimerie situé 17 rue des Marais-Saint-Germain, actuelle rue Visconti. Le mois suivant, en avril 1826, il sollicite un brevet d’imprimeur, qu’il obtient le 1er juin sous le N° 2354. L’une des premières déclarations d’impression faites par Balzac sera la
Physiologie du mariage ou méditation sur le bonheur conjugal. Pensant qu’un imprimeur doit fondre ses caractères Balzac deviendra fondeur de caractères mais cela ne sauvera pas son imprimerie, dont
les difficultés financières sont essentiellement dues à la grande crise économique des années 1826-1830.
En avril 1828 , il doit renoncer à la fonderie en faveur d’Alexandre de Berny et en août 1828 il vend son fond dont le passif s’élève à 113.000 francs. Il aura donc imprimé pendant deux années de 1826 à 1828. La liste complète de ces impressions n’ a jamais pu être établie.” Anne-Marie Meininger

Sur cette période de la vie de Balzac qui n'a alors pas encore 30 ans :http://fr.wikibooks.org/wiki/Utilisateur:Kerguelen
Sur Balzac imprimeur : http://balzac.typographie.org/bio/balzac.html

Olivier

samedi 9 avril 2011

Miscellanées de Monsieur H.: Drouot Live ou l'avenir des enchères, le salon de Lyon, le site e-bibliophilie

Amis Bibliophiles bonjour,

I. Ca y est, j'ai enfin testé les enchères par internet, les vraies. Et par la grande porte puisque j'ai participé à la vente Weiller par internet, en direct. Il faut bien avouer que si cela ne remplacera jamais l'atmosphère d'une salle, l'outil est simple d'utilisation, très ergonomique et fait déjà ses preuves: il suffit de s'enregistrer sur drouotlive (coordonnées, références bancaires), les données sont transmises à la SVV, qui pré-approuve ou non votre participation à la vente. Vous êtes alors prévenu par email et il ne reste plus qu'à vous connecter au moment de la vente.

Alors que je pensais me retrouver face à une interface austère, j'ai découvert un ensemble plutôt agréable sur mon écran: la partie inférieure est réservée au défilement des lots, la partie droite de l'écran permet de relire la description du catalogue, la partie haute de cliquer pour enchérir (le montant de l'enchère est prédéfini) mais la surprise réside dans la fenêtre vidéo qui permet de suivre en direct la vente. On voit -et on entend- le commissaire-priseur, le crieur, l'expert et le reste de l'équipe de la SVV. Pour l'observateur attentif, on voit même les acheteurs qui viennent régler leurs achats auprès du comptable.

Bref, on est au théâtre, et je dois avouer que c'est assez agréable. J'ai participé aux enchères sur trois lots, enchérissant et sur-enchérissant à quelques reprises. L'écran des enchères affiche alors "contre vous dans la salle", "contre vous au téléphone" ou "contre vous sur internet". C'est vraiment très fluide et très efficace. Mon banquier ayant donné aveuglément son accord (je doute que la SVV l'ait appelé... mais il est vrai que je suis "connu" de cette SVV, comme on dit), je m'en suis donné à coeur joie, mais il faut bien l'avouer, cette joie fut à chaque fois éphémère, puisque je n'ai rien emporté.

Il est vrai que vendredi comme il y a quelques semaines à Paris, les estimations du catalogue n'eurent rien à voir avec les prix finalement atteint: malignité ou subtilité marketing de la SVV, on n'ose prononcer incompétence (et d'ailleurs je ne le pense pas), ou calcul de l'expert, qui saura jamais. Je n'étais pas naïf au point de penser que je pourrais arracher l'un des lots convoités ne serait qu'au double des estimations, aussi avais-je prévu le triple, en me disant que je ne repartirai qu'avec l'un des trois lots. Hélas, trois fois hélas, je suis reparti bredouille, mon banquier dort toujours sur ses deux oreilles et les libraires pourront toujours m'accueillir avec le sourire au Grand Palais. Pour conclure, je suis convaincu par drouotlive, et je reviendrai.

II. En guise de tour de chauffe je me suis quand même offert une petite sortie au salon lyonnais des vieux papiers et du livre ancien: A ne pas rater si vous aimez les cartes postales. Peu de choses à en dire, si ce n'est la présence de trois libraires sérieux, dont l'ami Daniel, à l'impressionante cravate qui proposait une très jolie sélection: ouvrages anciens, dont une très belle Chronique, de très belles reliures signées, et de nombreux bons textes. Je suis reparti avec une jolie petite édition reliée par Pouillet, et dont je suis très content.

III. C’est fait, le site de Yohann est visible. Vous pouvez vous y connecter pour le tester, on y découvre des fonctionnalités un petit peu innovantes pour les ventes futures. Il est nécessaire de s'inscrire (gratuit) sans quoi la plupart des fonctionnalités seront désactivées. Vous ne recevrez ensuite que la newsletter (bi-annuelle à priori).

Pour la phase de test, les informations accessibles se "limitent" à 92000 fiches de ventes récentes et dans le mois à venir + de 100 000 autres fiches de ventes récentes seront chargés, en plus des 45000 fiches du Morgand Fatout... et de quelques catalogues de ventes futures.

Le site est articulé autour de 7 piliers:
- Les ventes futures : moteur de recherche par mot clef ou auteur / titre / édition + alertes
- Les ventes passées : idem
- Les archives <1950 : uniquement une recherche par mot clef
- Un outil d’estimation rapide des ouvrages, pour ne plus s’étonner de voir des estimations multipliées par 10 en SVV (cet outil est à prendre avec le sourire s’il vous plaît, nous allons essayer de l’améliorer en extrayant des corrélations de nos fichiers)
- Une page de définitions.
- Les liens vers Blogs, Libraires et SVV « partenaires » et restaurateurs validés par plusieurs pro ou bibliophiles.
- L’activisme bibliophilique -partie qui sera prochainement développée.

L'accès est libre jusqu’à l’été, il coûtera ensuite 50€ par an pour la base de données des ventes récentes.

Après cette longue digression, le lien est : www.ebibliophilie.com

J'ai testé rapidement, faute de temps, cela me semble bien, à part l'outil d'estimation qui je dois l'avouer est complètement fantaisiste et qui n'a donné aucun résultat probant ou réaliste en 5 essais, avec une énorme tendance à multiplier (par 5, par 10?) la valeur des livres.

H

dimanche 13 mars 2011

Miscellanées de Monsieur H.: l'homme qui aimait les livres et La Princesse de Clèves, un dîner de bibliophiles, le Salon du Livre Ancien du Grand Palais et autres...

Amis Bibliophiles bonjour,

Samedi matin, je me lève tôt et comme chaque semaine j'emmène ma petite fille de 6 ans faire cette petite promenade qui n'appartient qu'à nous: nous démarrons sur les quais de la Saône, à la recherche d'un improbable chopin qui serait caché au milieu d'un marché aux livres qui ne propose plus que des livres contemporains ou des poches, puis nous filons ensuite vers le quartier des libraires anciens de Lyon. 


Nous entrons dans quelques librairies, je lui montre quelques livres, parfois une affaire se conclue; puis une petite visite à l'excellent atelier de reliure Moura, s'il est ouvert et nous terminons notre petit itinéraire culturel dans une grande librairie qui vend des livres neufs sur les bords de la Place Bellecour. Nous y flânons, elle en profite pour satisfaire sa bibliomanie naissante à coups de Max et Lili ou de Tom Tom et Nana, et je me promène entre les rayons, à la recherche d'une lecture intéressante.

Ce matin, mon regard fut attiré par une pile de La Princesse de Clèves, en édition de poche, proposée au milieu des best-sellers. Devant ma surprise, un employé de la librairie m'explique que depuis 2006, l'ouvrage connaît un envol de ses ventes et que sa présence au milieu des best-sellers répond presqu'autant d'un choix économique que politique. Depuis 2006? Je ne sais plus où j'étais le 23 février 2006, mais ce qui est certain c'est que j'étais complètement passé à côté de cette magnifique tirade d'un grand homme destiné connaître un petit succès politique (ou l'inverse, c'est comme on veut, selon son bord):

"Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme (du concours d'attaché d'administration, cadre A, NDLR) d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle! En tout cas, je l'ai lu il y a tellement longtemps qu'il y a de fortes chances que j'aie raté l'examen". Nicolas Sarkozy, Ministre de l'Intérieur, meeting de Lyon, 23 février 2006. 

Et depuis ce jour, merci Monsieur le Président, La princesse de Clèves est de retour dans les rayons et semble-t-il (acte de résistance?)  dans les programmes de certains professeurs. Dans l'intervalle, l'ouvrage a fait l'objet de lectures publiques, des badges "Je lis La Princesse de Clèves" ont été distribués au Salon du Livre... et le 30 mars, le documentaire "Nous, Princesses de Clèves" de Régis Sauder sera proposé le 30 mars au Quartier Latin, Saint-André-des-Arts. Ce documentaire tourné au lycée Diderot, dans les quartiers nord de Marseille, suit la découverte et l'appropriation du texte par une classe de lycéens. On y découvre de jeunes français qui connaissent parfaitement le texte et s'y reconnaissent et revendiquent aussi le droit "à une grande littérature".

La Princesse de Clèves est aujourd'hui proposé en librio sur amazon pour 2€, où il est classé 2022ème au classement des ventes. Ensemble de Nicolas Sarkozy est classé 20903ème. Quelques années plus tard, une photo avait attiré mon attention, je la regarde aujourd'hui et la trouve finalement encore plus cocasse.
Comme vous la semaine dernière sur les photos de ma bibliothèque,
j'ai essayé de zoomer. Sans succès. On remarquera néanmoins que la
seule reliure aux armes est habilement positionnée. 
Sur la Princesse de Clèves, je n'en dirais que les quelques lignes de wikipedia: roman publié anonymement par Marie-Madeleine de La Fayette (Madame de La Fayette) en 1678. Il s’agit d’un des premiers romans d'analyse de l'histoire littéraire française qui prend comme toile de fond la vie à la cour des Valois, dans les dernières années d'Henri II : il peut donc être défini aussi comme un roman historique. Le souci de la vraisemblance psychologique et la construction rigoureuse inscrivent l'œuvre dans l'esthétique classique de l'époque et ouvre la voie à une forme du roman moderne centrée sur l'étude approfondie des personnages.


Le roman marque également l’affirmation en littérature de la place des femmes dans la vie culturelle du xviie siècle et rejoint le courant de la Préciosité. Madame de La Fayette, grande lectrice de Madeleine de Scudéry, fréquentait d'ailleurs assidûment le salon de la marquise de Rambouillet. Roman fondateur, La Princesse de Clèves est évoqué comme l'un des modèles littéraires qui ont inspiré Balzac ou encore Raymond Radiguet. (l'EO est disponible chez quelques bons libraires autour de 1000 euros).

Vous me direz, au moins notre président semble avoir lu La Princesse de Clèves, ce qui est rassurant. Et vous aurez raison. En ces temps incertains, quand les sondages nous interpellent et nous inquiètent, cela reste une bonne nouvelle. Tiens, et si l'on interrogeait nos candidats à l'élection présidentielle sur l'ouvrage? Ca ne servirait à rien, c'est certain, mais ce serait tellement drôle. Et puis, quelques grammes de finesse dans un monde de brutes, cela ne fait jamais de mal.

... Passons à autre chose: de l'autre côté du monde, là où le soleil se lève, la terre a tremblé, et c'est bien plus grave que mes tracasseries du samedi matin. Une petite pensée donc vers les lecteurs du blog et les abonnés à la NRLA qui habitent au Japon, en particulier à Denis.

Quelques bonnes nouvelles?  Oui: le Slam organise le Salon du Livre Ancien au Grand Palais du 29 avril au 1er mai 2011. C'est une très belle occasion de voir de très beaux et très bons livres, et d'en acquérir si vous avez un peu de chance et quelques moyens. 


C'est également une très belle occasion pour les lecteurs du blog de se retrouver et je vous propose de nous réunir autour d'un dîner le vendredi 29 avril. Les habitués sont les bienvenus et les nouveaux venus encore plus. Le principe reste le même: se retrouver dans une brasserie pour échanger amicalement, en toute simplicité, autour des livres et de la bibliophilie, et ceci peu importe votre âge ou votre type de bibliophilie. Pour avoir plus de renseignements, vous pouvez me contacter directement: blog.bibliophile@gmail.com.  

C'est une très belle occasion de croiser en chair et en os le bibliophile Rhémus, Lauverjat, Bernard, voire même un Bibliomane... et tous les autres qui enrichissent chaque jour le blog de leurs messages et de leurs commentaires.

Pour terminer, deux images envoyées par PEL qui nous fait découvrir deux de ses bibliothèques.

Et toujours... Pour recevoir gratuitement par email les catalogues et les listes des libraires amis du Blog du Bibliophile, il vous suffit d'adresser un email à l'adresse catalogues.bibliophile@gmail.com. Vous serez alors automatiquement intégré dans le fichier et vous commencerez à recevoir des catalogues des libraires partenaires à partir du 1er mai. Si vous êtes libraire, n'hésitez pas à me contacter pour devenir partenaire (gratuitement).


H

lundi 3 janvier 2011

En coulisses: la préparation d'une vente aux enchères de livres, la vente Garnier du 7 décembre

Amis Bibliophiles bonjour,

Ugo, l'un des auteurs préférés des lecteurs revient sur le blog et vous propose de découvrir, avec son habituel talent de conteur, la préparation d'une vente de livres dont il a été l'expert le 7 décembre dernier.... véritablement comme si vous y étiez, presque même comme si vous étiez Ugo lui-même. J'avoue que le côté "découverte de trésors" me fait totalement rêver et qu'il est très intéressant de découvrir l'envers du décor... et personnellement je suis fan du style dUgo,et je souhaite et bon courage à Célia :)

"Il  y a quelques temps un lecteur de ce blog se fendait de cette définition «  une vente montée est en général une vente qui rassemble des livres issus de sources diverses. ».
Ben, moi c'est écrit dessus : « Succession Garnier, Garnier frères et à divers... ».
Notez s'il vous plait l'allure guillerette des 3 petits points qui suivent le « et à divers... ». Tout le monde est prévenu, pour une vente montée, c'en est une et bien une. D'ailleurs j'en revendique la besogne.

Enfin j'exagère un peu, parce que coté besogne j'en ai pas fait lourd; rien de tel que la main d'œuvre étrangère... Quelques Cazins ? Ma pythie est à Reims. Une enluminure médiévale ? L'université de Genève me sert d'oracle. Des dessins de Cocteau ? Ma boule de cristal vibre à Toulouse. Pour le reste, et dans l'attente du logiciel qui me fournira la martingale gagnante me permettant d'en faire encore moins, j'ai Celia, mon fidèle écuyer (stagiaire) corvéable à merci.

Résultat, un catalogue de 350 numéros et 3 principales sources. Auguste-Pierre Garnier, Garnier frères  et une bibliothèque portant ex-libris à l'emblème de la fée Mélusine et la devise "in virtus Haeredes ».

D'autres sources aussi pour 1 ou plusieurs ouvrages. Mais là, attention, je trie sévère.  Le « à divers », ça ne veut pas dire auberge Espagnole. Les ouvrages des 2 provenances Garnier et ceux de la fée Mélusine sont à vendre. L'annonce des ex-libris, même si elle est répétitive permet de fixer les provenances. C'est sain, c'est clair, c'est sincère. Pas envie de me prendre le chou avec des ouvrages hors de prix qui feront douter les aficionados. C'est moi l'expert, c'est moi qui décide; et si l'étude n'est pas contente, elle n'a qu'à s'en trouver un autre. Il n'y a d'autres prix de réserve que ceux que la décence impose; il est bien évident qu'on ne vendra pas à n'importe quel prix. Et je fais  confiance à ma force de travail (enfin celle de Celia) pour que ce catalogue donne envie d'acheter.

Bon ce n'est pas toujours aussi simple. Par exemple cet Allemand qui veut apporter un lot de gravures. Rendez-vous est pris avec Sylvie C., expert en estampes. A ce stade, je ne suis pas concerné, ces gravures sont pour une autre vente. Sauf que le standard ne parle pas Allemand et qu'ils n'ont pas compris de quoi il s'agissait. Le Germain, c'est une description de l'Égypte, en feuilles sous couverture éditeur qu'il sort du coffre de sa Mercedes. J'aime beaucoup Sylvie, il n'y a pas plus honnête dans le petit monde des experts. On décide donc de se partager la fiche et de passer l'ouvrage le 7 décembre. Hélas, l'Allemand, il en attend 15000 de sa Description, alors il faut le travailler au corps. Sylvie et moi on suggère 8000/10000, réserve à 8. Et elle comme moi, on essaye de lui expliquer qu'avec 796 planches il en manque une quatrevingtaine, qu'en feuilles, c'est très difficile à vendre; à moins que ce ne soit à casseur. Et là, l'ouvrage se négocierait plutôt autour de 6000.

Bien sur ce n'est pas plaisant de vendre à un casseur. Alors autant mettre la barre un peu plus haut. D'autant que cela risquerait de traumatiser Celia qui se voit déjà en madone de la conservation du patrimoine.

Finalement on transige à 10000/12000, réserve à 10. Exit l'Allemand, exit moi aussi au bout d'un quart d'heure. De fait, et malgré toute la sérénité que peut apporter ma rayonnante masculinité, Sylvie me fous gentiment dehors en me disant qu'elle va se débrouiller avec Celia pour la collation et que ma présence est superflue. Je crois remarquer une certaine satisfaction dans le regard de Celia, comme une sorte de complicité féminine... Et comme elle ne déclare pas immédiatement qu'il lui est impossible de travailler autrement que sous ma paterne direction, je retourne faire la sieste, toute en concoctant une façon de lui faire payer sa navrante déloyauté.

Pour en revenir au montage de cette vente, de fait, il y eut une première bibliothèque à Neuilly; collection personnelle d'A.P. Garnier, bibliophile du tournant du siècle. Disons 200 titres, tous en parfait état et quand ce n'est pas le cas, il y a toujours un truc ou un bidule pour justifier la présence de l'ouvrage. Par exemple ce Lamartine en reliure du temps un peu frottée, aux ors un peu ternis qui s'ouvre sur un envoi d'Alphonse. Et ce qui saute aux yeux, c'est que tout, quasiment tout, est habillé de reliures signées. Champs, Canape, Durvand, Marius-Michel, Lortic, &c., tout le gratin ou presque d'une époque donnée. Des pleins et des demi-maroquins à coins, sobrement habillés, hormis quelques robes mosaïquées. Après il y a des petits détails comme ces provenances, Béraldi, Rattier, Barthou, &c... aussi, et vu que c'est de littérature, le fait que la meilleure part des ouvrages imprimés du vivant de leur auteur s'accompagne d'un gri-gri comme envoi, LAS, dédicace.

Une deuxième bibliothèque, en Normandie pour une centaine de titres. Moins celle d'A.P. G. que celle de tous les Garnier. Garnier qui étaient, et sont encore, des chasseurs. 65 fusils divers, 187 trophées de chasse et autres zoziaux empaillés. Faut aimer...
Et puis, et puis... un bureau avec un placard armurerie  protégé par un grillage épais. Des fusils encore, encore des fusils. De quoi monter un maquis ou s'opposer avec succès aux huissiers du trésor et autres plaies d'Égypte.

Bon d'accord j'ai la vue qui baisse, mais de prés seulement. De loin, je suis un aigle. Et là j'en crois bien mes yeux... dernier rayonnage tout en haut de l'armoire... 1,2,3... 10,11,12... un Buffon en 12 volumes. Normal, c'est l'édition Garnier Frères, le plus beau Buffon du 19°, celui de Traviès... 13, 14.  Mes yeux qui ne me trompent pas, mes yeux que je crois de plus en plus, qui m'imposent ces deux volumes reliés à l'identique, tomés d'un et de deux fleurons dorés... et là c'est un peu loin pour que je les  déchiffre, mais je les devine... ces deux mots … dessins originaux.

Je dois dire quelque chose, pour le moins émettre un son, à moins que ce ne soit un râle. Je sais qu'on me regarde bizarrement, mais moi je veux une échelle, un escabeau, des échasses, ce qu'on veut, ce qu'on a sous la main, pourvu que dans la seconde qui suit, je puisse me confirmer que tout va bien.

L'échelle arrive et même la clé de l'armoire forte. On ouvre, je grimpe; enfin j'y suis. Elles sont pleines et bien pleines ces deux boites. Elles pèsent. A ce stade je ne sais pas combien il y a de planches. Mais de la manière dont elles sont remplies ras la gueule, il y a tout ce que détenaient les Garnier au moment ou ils ont donné ce travail au relieur.
Trois mains différentes, 3 signatures. Staal pour le frontispice représentant Adam et Eve, Gobin pour une trentaine de planches et Traviès pour le reste. En fait, il y a quasiment tout...

Celia me fait remarquer que les premières planches hors-texte dont les cartes et les monstres, sont à retirer du décompte puisqu'elles sont reprises d'éditions antérieures et que ce que l'on a voulu rassembler ici, ce sont les dessins originaux de cette édition. En outre (dixit) elle tient à me signaler que le frontispice ne représente pas « Adam et Eve »  mais leur version laïque...

S'il y a bien une chose que je ne supporte pas, ce sont les remarques intempestives d'un écuyer (stagiaire) payé à sa juste valeur, c'est à dire 3 figues et 2 cacahouètes. Je dis bien écuyer et non écuyère parce que ce féminin évoque le cirque et les saltimbanques alors que dans ce cas d'espèce, il s'agit d'exalter des vertus éternelles genre Amor librorum nos unit  sur fond d'obéissance et d'admiration à mon égard. Toujours est-il que je réponds à Celia que quand on participe à la rédaction d'un catalogue ou termites s'écrit avec un H ainsi qu'il est indélébilement imprimé sous le N° 317, on est plutôt mal armé pour émettre des analyses pertinentes sur l'Histoire Naturelle de Buffon. Qu'en outre le seul à avoir le droit de dire « en outre », ici, c'est moi. Qu'en outre  4 années de lettres classiques, une dizaine d'années de grec et de latin, c'est bien joli, mais qu'encore faut-y qu'y ait des gens comme moi pour les exploiter. Qu'enfin et en outre, le concours de bibliothécaire est  blindé d'énarques et de chartistes et qu'elle devrait faire plus d'efforts pour accepter son destin, moi en l'occurrence.

J'essaye régulièrement de faire pleurer Celia, mais je n'y arrive pas... Pire, depuis quelque temps elle a quitté l'attitude prostrée de ses début et oppose à mes pertinentes admonestations un ricanement des plus embarrassant.

Toujours est-il que le jour ou nous avons rapproché les dessins originaux des gravures, on en a trouvé ceci :
Pour les 12 volumes, 150 planches gravées dont 134 nouvelles.
Pour les 2 boites, 1 dessin original de Staal, 32 dessins originaux de Gobin, 88 dessins originaux de Traviès soit, 121 dessins originaux dont 2 refusés.

Il n'y a pas la totale, c'est normal, c'était couru mais il y a presque tout et d'évidence, tout ce qui était entre les mains des Garnier quand ils ont fait faire ces boites.
Par contre le rapprochement, bonjour... Les dessins ne sont pas légendés et il faut reconnaître les bestioles, ce qui nous permettra notamment d'identifier 2 planches refusées. Malgré ses affirmations je ne vois pas en quoi une très parisienne et très urbaine Célia puisse se révéler plus fortiche que moi quant à la différenciation d'un hippopotame et d'un cochon d'Inde.

Pour simplifier on a divisé les planches en 1, 2 et 3 sujets. Avec les 1 sujet on a repéré les faciles, genre lion ou faisan. Ensuite on a placé tout Gobin qui illustre surtout les premiers volumes de mammifères, on a complété avec les Travies ad-hoc. Mais c'est aux oiseaux zarbis que les choses ont coinçé. Le  faisan, j'assure; aprés je vous laisse faire. Tiens pour rigoler : Bengali piqueté  – Veuve dominicaine – Scarlatte – Rouverdin - Manakin à tête d’or – Tigé – Manakin varié - Tyran de Cayenne – Cochevis – Calandre  – Bec-figue… Ça vous dit quelque chose ? Et qui ici, peut me dire illico ce qu'est un Tinamou ?

Enfin on y est arrivé et j'ai pris sur moi la, pas évidente et quelque peu iconoclaste, décision d'inscrire au crayon, au dos des planches, le placement par volume des gravures qui leur correspond. Au passage on a compris que le travail de Traviès et de Gobin était énorme; qu'il ne fallait pas compter en planches mais en sujets; quand sur une planche il y a 3 palmipèdes  style Canard – Souchet – Canard siffleur, c'est 3 dessins, 3 études différentes.  Mais bon, histoire de ne pas faire trop tape-à-l'œil, on a laissé au quidam bibliophile le soin de faire les additions :  Tome 7, 46 dessins originaux sur 20 planches, Tome 8, 37 dessins originaux sur 15 planches, &c.
Et puisque Celia a, grâce à moi, le bonheur de réaliser ses rêves les plus fous, à savoir biberonner du livre ancien chaque jour que dieu fait, je l'ai collée à fond de cale jusqu'à ce qu'elle termine de mettre tout ça au propre.
Ce qui donne par exemple :
Tome 7, 624 pp. 21 illustrations : 21 planches hors-textes dessinées par Traviès, 3 gravées par Paquien, 10 gravées par Pardinel, 8 gravées par Fournier. La planche du motteux est placée en tête d’ouvrage... 46 dessins originaux sur 21 planches signées Traviès : Motteux – Lavandière (2 dessins par planche.); Roitelet – Troglodyte – Pouillot (3 dessins par planche.); Mésange bleue – Charbonnière (2 dessins par planche.); Mésange-moustache – Mésange huppée (2 dessins par planche.); Grimpereau – Grimpereau de muraille – Sittelle (3 dessins par planche.);  &c.

Mais revenons un peu en arrière, c'est à dire en Normandie. Je suis à peine de remis de mes émotions que débarque la (très séduisante) fille de la maison avec une très grande et très épaisse enveloppe de kraft. Elle me la tends, je lis :  "Lettres de Proudhon à Garnier Frères"... C'est mon deuxième choc cardiaque de la journée... 

Ces lettres je les aies lues 3 fois. En même temps que je les lis, je me documente. Proudhon... Proudhon. Je n'ai rien à dire sur Proudhon, absolument rien, ce n'est pas mon job d'expert, je laisse cela aux universitaires. Comme je n'ai rien à dire sur Cocteau, et comme je n'ai rien à dire sur les autres auteurs sauf cas exceptionnel. Par contre je veux faire une description la plus technique possible.

L'enveloppe est importante. C'est elle, tout autant que la numérotation qui assure l'unité matérielle de l'ensemble. C'est elle qui affirme qu'il y a 90 lettres, enfin 91, ni plus ni moins. C'est donc elle qui amorce la fiche :
« Une grande enveloppe in-folio, 330x260 Mm, en papier kraft à usage postal, avec au centre, retenu par des bandes adhésives insolées, un carré de kraft plus ancien portant les mentions "Lettres de Proudhon à Garnier Frères" et "A.P. [Auguste-Pierre] Garnier, éditeur 6 rue des Sts Pères" écrites à l'encre violette, de la main d'Auguste-Pierre Garnier. D'autres annotations, d'une autre main, sur l'enveloppe, dont la mention au feutre bleu "90 lettres du 22 juin 1848 au 3 novembre 1964".
Dans l'enveloppe, 91 lettres autographes, numérotées de 1 à 90 à l'encre rouge.
88 lettres autographes signées "P.J. Proudhon" rédigées d'une écriture toujours égale à l'encre sombre tirant sur le brun, à raison de 15 à 25 lignes par page, sur 1 ou plusieurs pages, recto et/ou verso.
2 lettres autographes écrites par des tiers, auxquelles Proudhon a ajouté, signée de sa main, une instruction à l'intention des Frères Garnier; l'une "17 aout 1848" non numérotée est un reçu trouvé joint à la lettre N°1 et devient la référence 1 bis; l'autre est numérotée 40.
1 feuillet autographe de la main de Proudhon mais non signé, sans lieu, ni date "Passages incriminés d'après le juge d'instruction", est numéroté 7.
Sauf pour 4 d'entre d'elles, plus grandes que les autres, les lettres présentent à peu près les mêmes caractéristiques...&c. »
Et pour conclure :
«... Les destinataires en sont Auguste et Hippolyte Garnier, fondateurs de la maison Garnier Frères et principaux éditeurs de Proudhon.
Faite en une seule fois, postérieurement à la date de réception du dernier courrier, la numérotation de 1 à 90 à l'encre rouge est de la main du cadet, Hippolyte.
Depuis son décès en 1911, les lettres sont passées dans la bibliothèque d'Auguste-Pierre Garnier, petit-neveu des précédents et leur successeur à la direction des éditions Garnier. Elles y sont restées jusqu'à aujourd'hui. »
Vient ensuite la description technique de chacune des lettres, genre : «  N°1. « Paris, 22 juin 1848 ». LAS de 2 ff. 220X 140, 1 pp. recto, 1 /3 pp. verso. Dont : « Messieurs Garnier Frères, je réponds à votre lettre du 22 courant. J'accepte les propositions que vous me faites... ».

Mon premier jet est de 18 pages. Impossible de caser ça dans le catalogue. Finalement je taille dans les citations et je me limite à 6 pages, ce qui en fait 4 sur 2 colonnes pour le catalogue. Pourtant il y a des choses que je voudrais dire, mais, faute de place tant pis. D'autres aussi que j'élimine pour rester dans le cadre que je me suis fixé, une description purement technique. Comme le fait que les Garnier et Proudhon passent contrat le 22 juin 1848. Ma première fiche commençait ainsi : « Le 22 juin 1848, date de la première lettre écrite par Proudhon, l'émeute gronde dans Paris. 4 jours plus tard, on relève 4000 cadavres d'insurgés; on en fusillera encore 1500 et 5000 seront déportés... ». Ou le fait que la dernière lettre ne précède que de 2 mois et demi la mort de l'anarchiste. Mais bon, je ne suis pas là pour écrire un roman. L'ensemble affirme lui-même sa valeur, il n'a pas besoin de moi. D'autres choses aussi dont je me passe; par exemple je suis absolument convaincu que ces lettres ont été longtemps conservées, sinon cachées, sous une presse de notaire. Mais ce n'est qu'une supposition. Alors je m'abstiens.

Reste l'estimation. Je pense que ce lot peut titiller les 100000 Euros et effectivement, c'est ce qu'il fera. J'ai en tête cette photo de Rimbaud présentée au Grand-Palais et qui n'est qu'une construction intellectuelle; je suis certain de pouvoir m'aligner.  Mais voilà, il y a plus de volumes de correspondance  (15 volumes parus en 1875, 6 autres volumes publiés depuis) que d'ouvrages écrits par Proudhon; de plus je n'arrive pas à cerner l'acheteur potentiel à part une institution comme l'université de Besançon. Alors on va faire comme pour le reste, estimer super bas. Tant pis pour ceux qui se fieront à mes estimations, ils n'ont qu'a avoir une meilleure idée de la valeur des livres qu'ils convoitent. Et si les enchères ne décollent pas des estimations, tant mieux pour eux. Aussi restons humble, c'est le marché qui fera les prix, pas moi (ce qui est une évidence biblique).

A ce stade, je ne la sens pas encore bien cette vente. D'accord entre le Proudhon et les Travies, je suis assuré d'un certain chiffre, mais la plupart des livres que j'ai vu chez les Garnier ne sont pas ma tasse de thé. Les reliures signées, c'est bien, mais je trouve cette littérature assez soporifique. Il manque ce que j'aime, du vrai ancien.

Dieu merci, siégeant à la droite du Père, le Bibliophile Jacob veille sur son serviteur et 15 jours avant le bouclage du catalogue, m'envoie madame de S.


Portant une soixantaine racée, elle débarque un jour, accompagnée de 2 bassets et d'une chienne bouledogue avec laquelle je sympathise aussitôt. 20 ouvrages dont les cérémonies du sacre de Napoléon, la très rare EO (200 exemplaires parus) du voyage de Norden en Égypte, des incunables dont les Décretales Extravagantes, un Torquemada, des seiziemes qui me ravissent; Boece, Erasme, Calvin, &c. Ces ouvrages portant un ex-libris à l'emblème de la fée Mélusine et la devise "in virtus Haeredes ». On s'accorde tout de suite, Madame de S. et moi. Peut-être parce que je lui fais comprendre que ces livres sont en de bonnes mains; surtout parce que moi je sais que ce qu'elle m'apporte constitue, du moins à mes yeux, les lettres de noblesse de cette vente. Elle a droit à tous mes égards, cette fée Mélusine; d'ailleurs son bouledogue est un ami.

Allez les jeux sont faits. Quelques remords cependant, des choses que j'ai oublié de dire qui feront l'objet de 3 rectificatifs à mes descriptions mais pour le reste, vogue la galère et rendez-vous le 7 décembre..."

Nous sommes presque un mois plus tard... et Ugo et à votre disposition si vous avez des questions ou des commentaires.

Merci mille fois Ugo pour votre message et votre amitié,

H

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