« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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mercredi 16 mai 2012

Comment décrire un livre ancien, conseils aux néophytes, version III


Amis Bibliophiles bonsoir,

Bibliophiles comme amis libraires, nous nous trouvons tous un jour dans la situation de devoir décrire un livre ancien. 
Pour vous aider face ce délicat défi, je vous propose de suivre les conseils suivants. Ils sont inspirés de ma longue pratique en tant que lecteur de notices proposées par de nombreux vendeurs, "professionnels emphatiques" ou amateurs, et de la lecture de "A Course in Correct Cataloguing, or Notes to the Neophyte; and A Second Course in Correct Cataloguing, Compiled and arranged by David Magee (1905-77)", augmenté et adapté.

A prendre bien sûr avec humour.

"Attribuable à": si votre reliure en maroquin n’est pas signé, pas de panique, cela ne peut qu’être lié à l’oubli d’un apprenti dans un atelier renommé. Si la reliure est ancienne, ne pas hésiter à l’attribuer à Boyet ou à Le Gascon, si elle est 19ème, elle est forcément de Capé, Duru ou Trautz. Lortic n'ayant aucune production de second niveau signait tout, c'est connu.

Bibliographies: utiles et toujours impressionnantes dans une description, elles sont souvent très profitables. Si elles ne vous profitent pas, ne pas hésiter à dénigrer les bibliographes, qui se trompent souvent ! Si votre édition est inconnue des bibliographies, c’est le merle blanc.

Absent des bibliographies: «pas dans Dorbon, Brunet ou Caillet» est une affirmation qui rend votre livre rare et sous-entend également que vous avez de vastes références bibliographiques. Ou google à la maison.

Cachets de Bibliothèque: toujours discrets, surtout si vous avez essayé de les effacer.


Chopin: "faire un chopin", acheter un beau livre très en dessous de sa valeur habituelle.

Coloriées à la main: les illustrations coloriées à la main sont toujours "exquises" et "délicates".


Complet en lui même: dépareillé.

Craquant: adjectif charmant qui s’utilise en général pour les feuilles de laitue. Ah non, c'est croquant.

Défauts: ils sont toujours « minimes » ou « d‘usage » voire « habituels ». Ils sont bien sûr liés aux outrages du temps, mais jamais aux rats, souris, enfants indélicats ou abrutis patentés.

Dorure: elle est toujours "exquise" et très "fine".

Dos: pour un livre 18ème il est toujours "richement orné".

Dubuisson: cf « attribuable à », toute reliure à plaque du 18ème est de Dubuisson… ou presque.

Dürer: toutes les gravures non signées du 16ème siècle peuvent lui être attribuées. Il peut être pertinent de vérifier que votre ouvrage est paru à peu près pendant sa vie.


Exemplaire de travail: terme technique usité pour décrire un livre. Il reflète la grande pudeur des bibliophiles face aux outrages que les années infligent aux livres précieux, souvent aux dépends de leur objectivité, mais de façon toujours involontaire. Synonyme : Reliure du temps. Langage courant : Reliure détruite. Bref, tout livre qui est déchiré, sans reliure, roussi, brûlé, dévoré par les vers ou les rats, etc.

Premier tirage: si votre copie possède un élément qui tend à montrer qu’elle est de premier tirage, soulignez-le avec force. Et n’oubliez pas de doubler le prix.

Edition Originale: à utiliser sans modération, ne jamais oublier qu’une édition revue, augmentée et/ou corrigée peut aisément être qualifiée d’originale (et en plus c'est vrai). Ou presque. Et n’oubliez pas de doubler le prix.

Edition (troisième et suivante): plus difficiles à vendre. Mais vous pouvez sans doute découvrir une préface inédite de trois lignes ou quelques corrections qui vous permettront un efficace « troisième (et meilleure) édition ».

Epave: on préférera « exemplaire de travail ». cf ci-dessus.

Faux-titres: très important si votre exemplaire en possède.

Frotté: doit toujours être accompagné de « légèrement ». Vous pouvez même ajouter «signes de l’amour que lui porta son ancien propriétaire ».

Illustrations: souvent "superbes", "célèbres" ou au moins "curieuses".


Internet: non, vraiment, il ne faut pas.

Jamais ouvert/à l’état de neuf: indique en général un livre que personne n’a jamais eu envie d’ouvrir. N’oubliez pas de doubler le prix.


Merle blanc: ouvrage mythique que le bibliophile cherche sa vie durant et généralement paie trop cher le jour où l'occasion unique se présente.

Noms manuscrits sur les faux-titres ou la page de titre: ce petit défaut peut être aisément changé en qualité en consultant google ou un dictionnaire biographique. Ainsi un «Bougremont» maladroitement calligraphié vous conduira à : de Bougremont, Jean (1649 – 1720) : écuyer du Connétable de Bourgogne et seigneur de Bougremont, célèbre pour sa collection de hiboux empaillés. A vous de rédiger votre notice : « charmant ouvrage ayant sans doute appartenu à Jean de Bougremont, célèbre aristocrate du 17ème siècle, ornithologue et grand cavalier. Rare provenance».

Octavo : un format pratique quand vous n’êtes pas très sûr de vous.


Omelette aux oeuf de lapin: expression idiomatique employée par le bibliophile qui vient de "faire une adresse" pour rien. "Tiens, je vais rentrer chez moi me faire une omelette aux oeufs de lapin".

Pas dans Worldcat, pas au CCFr: si vous n'avez plus rien à dire.

Provenance: un élément clef. Il est toujours plaisant (et souvent profitable) de cataloguer un exemplaire La Bédoyère – Hoe – Adams, mais si votre ouvrage contient l’ex-libris d’un illustre inconnu comme le marquis de Bougremont, alors vous devez simplement écrire « exemplaire Bougremont ». Ca fonctionne.

Rare: s’applique pour tout livre que vous croisez de temps en temps.

Rarissime: 
s’applique pour tout livre rare. 

Restauration: toujours « habile » et « ancienne »

Rousseurs: toujours "légères", voire "minimes".

"Titre et vingt premiers feuillets en déficit": bon exemplaire.

Tranches peintes: elles sont toujours "superbes" et "exquises", même si c’est votre arrière grande tante Simone qui les a peintes un dimanche pluvieux.

Trou de ver: toujours "minuscules". Toujours dans les marges. Il est communément admis que les vers n’aiment ni l a lecture, ni l’encre.

Unique: un mot dangereux, mais qui sonne bien.

A vous de jouer!

H

lundi 9 avril 2012

Les expressions de la bibliophilie: "fusillé en tête"

Amis Bibliophile bonjour,

Découvrons aujourd'hui une nouvelle expression méconnue de la bibliophilie, l'expression "fusillé en tête", en usage chez les bibliophiles les plus puristes du XIXe siècle et que Vandérem nous rappelle dans La Bibliophilie Nouvelle.

Cette expression est à rapprocher du culte (bien légitime) des marges chez les bibliophiles de l'époque. Comme pour les ouvrages brochés, l'objectif de ces amateurs était de réunir des ouvrages dans une condition la plus proche possible de leur condition originelle: la taille des marges était donc capitale. Les marges latérales, bien sûr, mais aussi les marges inférieures et supérieures. Il faut dire que les relieurs du XIXe avaient une forte tendance à rogner à l'extrême...

Histoire générale des Larrons, 1640, "fusillé en tête" par un relieur anglais 
Pour être un bon exemplaire aux yeux de ces bibliophiles exigeants, il convenait donc que l'ouvrage n'ait pas été ébarbé ou rogné. Il suffisait qu'un relieur quelque peu zélé ait quelque peu rogner sur ces sacro-saintes marges, pour par exemple dorer la tête d'un ouvrage pour que celui-ci soit qualifié, sans appel, de "fusillé en tête". Une bien vilaine expression donc, pour une bien vilaine pratique. 

H

samedi 7 avril 2012

Beautés intérieures ou les reliures doublées

Amis Bibliophiles bonjour,

La bibliophilie, plaisir souvent égoïste. La reliure, plaisir d'esthète... mais alors la reliure doublée, le comble?

En voici quelques jolis exemples sortis des rayonnages... Commençons par des reliures doublées avec des encadrements de maroquin, le plus souvent autour de plats de soie moirée ou brodée.





Parfois, les reliures sont simplement doublées d'un maroquin très sobre...


Ici, sur un volume in-folio, belle maitrise.

Enfin, les décors peuvent être d'une complexité variée, voire aux armes, jusqu'aux contreplats à la fanfare (mais ça, on verra demain :)...)





H

samedi 31 mars 2012

Les expressions de la bibliophilie: "couverture d'époque et dos conservés"

Amis Bibliophiles bonjour,

"Couverture d'époque et dos conservés", le bibliophile croise très souvent cette expression dans les notices des libraires ou des catalogues de vente aux enchères. Son sens est assez évident à comprendre, cela signifie qu'au moment de relier l'ouvrage, le relieur a préservé la couverture brochée de l'époque, voire le dos, le plus souvent relié à la fin de l'ouvrage. Cette mention accroît généralement la valeur d'un ouvrage, mais savez-vous pourquoi?

Cette mode est apparue au 19e siècle (auparavant, les ouvrages étaient livrées sous couverture d'attente, en général vierge, au relieur, qui les enlevait avant de relier l'ouvrage), et elle a trouvé son origine dans deux tendances de fond de la bibliophilie de ce siècle, qui se sont succédées.

Pour les bibliophiles de l'époque romantique, conserver la couverture brochée, et surtout le dos était capital. Aux yeux de ces puristes, les exemplaires reliés dont la couverture brochée et le dos avaient été conservés étaient des exemplaires parfaits et complets, parce qu'ils étaient rebrochables à tout instant pour peu que l'on cassât la reliure. Le processus était totalement réversible à condition que le dos soit présent. Vandérem cite d'ailleurs l'exemple d'un bibliophile l'ayant invité à visiter sa bibliothèque de livres brochés. A son arrivée, il découvre des rayonnages complets de riches reliures signées, signifiant sa surprise, il se voit répondre par son hôte: "(cet ouvrage est bien broché), il est complet: marges, couvertures, dos. On n'a qu'à casser la reliure (sic) pour en faire un broché".

Logiquement, un Vandérem relié en demi-maroquin, mais dont couverture et dos ont été conservés.
A partir du second empire, cette tendance fût renforcée par la multiplication des papiers proposés pour chaque ouvrage, qui entraînait une plus grande diversité des prix pour un même ouvrage. Dans la recherche de l'exemplaire parfait sur grand papier, conserver la couverture de l'époque sous la reliure était un atout de plus pour un ouvrage, mais c'est à partir de ce moment là que l'importance du dos est devenue encore plus grande: en effet, les prix étaient généralement inscrits sur les dos et conserver le dos permettait également de connaître le type d'exemplaire auquel on avait affaire dans le cas où l'on est pas le premier propriétaire de l'ouvrage. 

Personnellement, il m'est arrivé d'avoir des difficultés à identifier le tirage et le grand papier d'un ouvrage, et c'est une indication dans le Vicaire qui m'a permis de trouver la bonne réponse, parce que le prix était inscrit au dos de la couverture brochée, qui avait été conservée.



L'EO de Une vie de Maupassant, avec sa couverture et son dos conservés.
La date et le dos qui porte le prix qui permettent de l'identifier selon le Vicaire.

Sans parler de réversibilité et de casser une reliure pour rebrocher un exemplaire, les ouvrages reliés dont la couverture d'époque a été conservée ont donc une valeur bibliophilique plus grande, qui s'accroît encore lorsque le dos est aussi présent, ce qui est plus rare. Soyez attentifs, la couverture, premier et second plat, ainsi que le dos, peuvent parfait avoir été reliés en fin d'ouvrage.

Si l'on en croît Clouzot, dans son Guide du bibliophile français (Chapitre III - Notions générales de Bibliophilie pratique), "certains volumes de l'époque romantique ont eu la mauvaise chance d'être reliés trop tard. Trop tard pour qu'ils puissent prétendre à posséder une reliure d'époque, trop tôt pour avoir connu la mode de la couverture conservée et des marges intactes. En principe, et à moins qu'il ne s'agisse d'ouvrages extrêmement rares ou possédant une particularité attachante, ces exemplaires sont à rejeter" Vous savez ce qu'il vous reste à faire.

H

mercredi 14 mars 2012

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Bibliophilie sans jamais avoir osé le demander... par Anne Lamort

Amis Bibliophiles bonjour,

J'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui un tout nouveau petit ouvrage sur la bibliophilie dont j'ai reçu ce matin un exemplaire de presse tout chaud grâce aux éditions ipagine (ipagine.com). Cet ouvrage est signé par Anne Lamort, libraire bien connue est appréciée des bibliophiles et est notamment spécialiste de la reliure (j'avais déjà présenté ici son lexique et son ouvrage sur les reliures impériales de la bibliothèque napoléonienne de Gérard Souham http://bibliophilie.blogspot.com/2010/11/les-reliures-imperiales-de-la.html). Il s'intitule Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Bibliophilie sans jamais avoir osé le demander, et se présente sous la forme d'un élégant format in-8 de 47 pages, sur papier glacé, avec des illustrations en couleurs. 


Anne Lamort, dont je suis un admirateur secret il faut bien le dire, et qui possède également une très jolie plume, propose un ici un petit guide destiné à accompagner les amateurs de beaux livres dans leur démarche d'acquisition. 


De façon très didactique et avec des nombreuses illustrations, elle présente les grands thèmes de la bibliophilie:

Qu'appelle-t-on un livre ancien?
Décrypter les notices de catalogues
Les papiers et la justification
Les formats
La collation
Les différents types de reliure 
Les éditions 
L'illustration du livre
Les livres à provenance
Savoir acheter.


Tout ceci de façon simple, efficace et attractive, en 47 pages, et dans un format que l'homme ou la femme élégant(e) pourra glisser qui dans la poche d'une veste de tweed, qui dans une élégante pochette, afin de ne jamais être pris au dépourvu.


Ce manuel permet également de rappeler que la connaissance est au centre de la bibliophilie ainsi que le souligne la citation de Saint-Exupéry qui conclue l'ouvrage: Les amateurs ne peuvent se contenter de l'accumulation car, sans l'accompagner d'une démarche d'acquisition de connaissances, ils traîneront des provisions vaines "dans une patrie qui leur sera campement vide dont, faute d'en connaître les clés, ils laisseront pourrir les trésors".

C'est un ouvrage de vulgarisation, mais que je trouve tout à fait utile. En effet, même si j'ai pour ma part des goûts éclectiques, je connais des bibliophiles spécialistes d'ouvrages du 16e qui liront avec profit le passage sur la justification, etc. Pour 12€, un immanquable, que vous pourrez par exemple ranger à côté du Manuel de Christian Galantaris... en toute logique :)

H


Vous pouvez retrouver les éditions ipagine sur ipagine.com ou au Salon du Livre , Stand Z60, à partir du 16 mars 2012.


samedi 3 mars 2012

Books on books: les livres des Papes - I Libri dei Papi" - Maria Alessandra Bilotta -, Les livres des fous, Anthologie

Amis Bibliophiles bonjour,

Si je peux depuis longtemps me prévaloir de l'amitié de Sainte Wiborade (patronne des bibliophiles) qui m'a plusieurs fois démontré sa bonté, il me semble que j'ai bel et bien franchi une étape ces derniers jours puisque ce sont directement les clefs de Saint Pierre que j'ai trouvées dans ma boîte à lettres...

Lyon, BM, ms 5132, f. 5v
Un colis est là, un livre forcément, il en arrive plusieurs fois par semaine (Wiborade pardonne moi, j'espère que tu prends aussi soin des bibliomanes). Mais celui-ci a quelque chose de particulier: il vient de l'étranger alors que je n'ai aucun souvenir d'un achat récent en dehors de nos frontières. Ma bibliomanie s'accompagnerait d'une forme d'amnésie bien pratique?

La surprise grandit en regardant l'étiquette puisque non seulement l'ouvrage vient de l'autre côté des Alpes, mais plus exactement de la "Citta Del Vaticano", et de la "Biblioteca Apostolica Vaticana". Inutile de vous dire que je n'ai pas eu besoin des clefs de Saint Pierre pour ouvrir ce colis qui sentait le mystère et l'encens. Colis ouvert, un épais emballage de papier bulle estampillé "Biblioteca Apostolica Vaticana" -sincèrement, ça fait quelque chose- me sépare encore de l'objet de toutes mes interrogations. 



C'est bien un livre, le "I Libri dei Papi" (secoli VI - XIII), par Maria Alessandra Bilotta, que la bibliothèque apostolique (lectrice du blog du bibliophile...) adresse au bloggeur que je suis en service de presse. Charge à moi si je le souhaite de vous faire partager cet ouvrage. Une gageure pour un bibliophile qui ne parle pas italien,   sauf en cas de nécessité (un banquet, una signorina, un match de football, comamnder de la bonneterie, etc.), mais lançons-nous.


L'ouvrage est un bel in-4 de XXXII-284 sur un beau papier nacré et 63 planches en couleurs sur papier glacé in fine. Son propos est l'étude des manuscrits historiques de la Curie du 6ème au 13ème siècle, en couvrant trois domaines principaux: la délimitation des moyens qui ont conduit à la création et au développement d'une activité d'écriture et de stockage au sein de la bibliothèque papale, l'identification systématique des spécimens survivants des manuscrits, des témoins d'une telle activité, et l'analyse des mêmes échantillons, menées par les différentes approches méthodologiques (historique, artistique, paléographique, codicologique, philologique, liturgique, etc.).  

Florence. BML, Ms San Marco 326, f. 126 v.
Ce travail est une première, extrêmement détaillée pour ce que j'ai pu en comprendre, et l'ouvrage propose d'une bibliographie importante. Les planches reprennent des manuscrits conservés dans les plus grandes bibliothèques mondiales, dont la BNF.

Citta del Vaticano, BAV, Vat. lat. 12989, c. 108 v.
Un très bel ouvrage, dont je conseille la lecture aux amateurs de ce sujet et dont on peut espérer qu'il sera traduit en français. Pour ma part, je serais ravi de l'offrir à un lecteur du blog parlant l'italien, à qui il profitera encore plus qu'à moi, qui ai déjà passé deux belles heures en sa compagnie (me contacter à blog.bibliophile@gmail.com).

Autre "book on books" auquel ma bibliomanie à succombé lors d'un voyage parisien et d'une escale à La Hune, Les fous des livres, une anthologie proposée par Jean Florensac aux Editions Le Chat Rouge. Vous le présenter est également un défi. Je me suis en effet retrouvé face à une situation inédite: des textes connus certes mais toujours passionnants... réunis dans une anthologie illisible en raison d'un format qui est probablement plus fou que les fous croisés dans les textes proposés. 


L'ouvrage se présente en effet sous un format demi in-4, très haut donc, et très étroit (le nom de la collection "Haut-de-Forme"). Soyons très clairs, ce format est idéal pour éloigner tout lecteur: ouvrage impossible à tenir en mains, que l'on doit "écarteler" pour pouvoir lire les mots qui se trouvent en fin des lignes de la page de gauche et au début de la page des lignes de la page de droite. Illisible donc, et évidemment également totalement inadapté au rangement dans une bibliothèque. J'avais pressenti le problème en prenant l'ouvrage en mains dans la librairie, mais ce type d'anthologie est trop rare pour que je ne craque pas. Bien mal m'en a pris...


Les textes? Intéressants, mais connus: Nodier, Uzanne, Verne (Nemo et sa bibliothèque), Flaubert, Asselineau et consorts. Je vous conseillerai donc plutôt de les lire dans des éditions anciennes, ou sur Gallica... plutôt que de mettre 25 euros dans cet ouvrage, dont je salue pourtant le concept, qui était honorable avant d'être perdu par une réalisation... le mot me manque en fait.

Deux books on books donc, de la lecture toujours, au cas où des bibliophiles lecteurs liraient le blog! Ca existe, j'en ai croisé un ou deux :)

dimanche 12 février 2012

Les marques typographiques ou marques d'imprimeurs, plaisirs secrets du bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,

L'imprimerie serait la plus grande invention humaine... ou au moins l'une des plus grandes inventions humaines, et les imprimeurs les artisans de cette révolution. Très tôt les imprimeurs ajoutèrent leur marque pour identifier et authentifier leur production. Elle permet aussi à un imprimeur d'éviter la circulation d'éditions pleines de fautes sous son nom (article 16 de l'ordonnance de 1539, sous le règne de François Ier interdit aux libraires et imprimeurs d'utiliser la marque d'un de leurs confrères).

Atelier d'imprimeur, la marque de Josse Bade, libraire et imprimeur à Paris (1517)
Cette  marque d'imprimeur, ou marque typographique, apparaissait sur la page de titre ou sur le colophon (en fin de volume). Aux débuts la marque se trouvait plutôt au colophon, où l'on retrouvait également les éléments distinctifs principaux du livre, alors que la page de titre présentait parfois uniquement le titre, ou un frontispice portant un portrait de l'auteur ou une allégorie. Sa taille pouvait varier, en fonction de la taille du livre, comme par exemple dans les ouvrages de Plantin.

Le compas d'or de Plantin
Peu à peu, la page de titre prît une importance plus grande, on y retrouvait le titre, l'auteur, le nom de l'imprimeur, la ville et la date, etc. marquant la fin progressive de l'utilisation du colophon. On retrouva alors souvent la marque d'imprimeur sur la page de titre; ainsi l'édit de Henri II du 11 décembre 1547 ordonne que le nom et l'enseigne de l'imprimeur soit apposé au début des livres. Cette disparition progressive est également stimulée au XVIIe par la plus grande rigueur dans la mise en application du système des privilèges, nominatifs et datés, qui rendent leur usage superflu et font que les marques qui subsistent prennent surtout une dimension symbolique. En 1730, paraît le Thesaurus Symbolorum de Friedrich Roth-Scholtz, premier répertoire de marques typographiques anciennes.

La marque d'imprimeur, qui reprenait souvent le dessin apposé par les imprimeurs sur les balles de livres avant expédition est à mes yeux l'un des plaisirs du bibliophile. On imagine quel soin apportèrent ces professionnels du livre au choix et à la réalisation de ces marques, qui sont souvent allégoriques et toujours de petits bijoux.

Marque de Fust et Schoeffer, imprimeurs
La première marque d'imprimeur utilisée fût celle de Fust et Schoeffer à Mayence, en 1462, elles semblent commencer en France vers 1470, à Paris et Lyon, mais aussi dans des villes plus petites comme Angers, Chablis, Rennes ou Rouen... où les plus grands imprimeurs font graver leur marque et l'apposent sur leurs ouvrages. Aujourd'hui, rares sont les imprimeurs qui utilisent des marques. 
Marque de Georges Mittelhus, Paris, 1488

Marque de Levet, imprimeur à Paris, 1489

Marque de Husz, imprimeur à Lyon, 1488
Petite curiosité, que vous avez peut-être rencontrée, il arrive que l'on croise deux marques, celle du libraire et celle de l'imprimeur, dans ce cas, le libraire était souvent placé au début de l'ouvrage et l'imprimeur à la fin. Il arrive également que l'on retrouve les marques typographiques sur les reliures elles mêmes, que les imprimeurs faisaient apposer sur les ouvrages, comme dans les cas de Tory et Gryphe. 

Marque de Gryphe, imprimeur à Lyon, 1526 
Marque de Tory, le pot cassé, libraire à Paris, 1429
J'aime les histoires que nous racontent les marques, la symbolique est en générale forte: référence astrologique, maçonnique ou alchimique, voire personnelle comme dans le cas de Tory, ou clin d'oeil, comme chez Lecoq, Lenoir ou Colines.

Marque de Simon de Colines, imprimeur à Paris, 1527
Marque de Philippe Le Noir, imprimeur et libraire à Paris, 1530
Marque de Jean Lecoq, imprimeur à Troyes
H

samedi 26 novembre 2011

Héraldique et bibliophilie - Chapitre V: les meubles

Amis Bibliophiles bonjour,


Les meubles sont des représentations schématiques déterminées d’objets figurés, d’animaux, de parties d’animaux, de plantes.
Reliure aux armes  d'Henri Des Nos, évêque de Rennes,
"d'argent au lion de sable armé lampassé et couronné de gueules".
De tous les animaux, le lion est un des meubles le plus fréquent. Les animaux quadrupèdes observent des conventions de posture. Un lion est représenté normalement levé sur ses pattes de derrière (il serait dit rampant, mais dans son cas il n’est pas besoin de le préciser). Le mouton dans la même position est simplement saillant. S’il marche il est dit passant. Il va sans dire que l’animal regarde à dextre. Dans le cas contraire il est contourné. Si seule la partie supérieure de l’animal apparaît il est dit naissant, et si cette partie semble sortir d’une pièce (une fasce le plus souvent) il est dit issant. Si l’animal baisse la tête il est paissant (ce qui est exclu pour un lion bien sûr). Le lion est représenté tête de profil, le léopard vous regarde.

Bien souvent le meuble représente une partie seulement de l’animal, une tête qui peut être arrachée à l’occasion, une hure de sanglier, un massacre, ou une rencontre c’est à dire une tête de bête à cornes de face avec sa ramure.

Armes peintes sur parchemin de Josias de Montmorency seigneur de Bours, "d'or à la croix de gueules cantonnée de 16 alérions d'azur et chargée d'un croisant d'argent en abîme" 
L’aigle est féminin, elle est représentée les ailes étendues (on dit éployées), tête de profil à dextre, pattes et serres écartées. Les alérions sont de petites aigles schématisées sans bec et sans pattes. Les merlettes sont des moineaux de profil sans bec.

Les poissons sont droits posés en fasce, à ne pas confondre avec les bars qui dessinent un arc ni avec les dauphins dressés sur leur nageoire caudale. Les animaux fantastiques sont moins présents en fréquence que ne le voudrait notre imaginaire médiéval, mais on rencontre basilics, licornes, salamandres, sirènes, griffons, etc.
d'argent à 3 anilles de sable
Les animaux peuvent se voir dotés de  langue, (lampassé), bec (bequé), ongles, crêtes ou griffes (armés), ou couronne ou collier d’un émail distinct du meuble.

Parmi les meubles représentant des objets signalons les étoiles, les croissants, les besants (petits disques de métal), les tourteaux (petits disques de couleur),  les tours qui peuvent être posées sur un sol , on dira terrassées, les maillets, les billettes, les épées, les fusils (instruments servant à faire du feu), les anilles (soit les fers de moulin qui soutiennent les meules en forme de ceux qu’on utilise encore pour tirer les vieux murs),  les forces (ciseaux), la nef (navire à voiles)... Il faut garder à l’esprit l’ancienneté des armoiries et se replonger dans un vocabulaire quotidien de l’époque, où de nombreux objets autrefois usuels ont aujourd’hui disparu ou changé de nom.

Le règne végétal a fourni les fleurs de lys, la rose, les gerbes de blé... les arbres. Des variantes de ces derniers peuvent être terrassées ou arrachées si leurs racines sont particulièrement visibles. L’espèce de l’arbre peut être précisée par le dessin grossi de sa feuille ou de son fruit.

Les meubles sont utilisés grandement dans les armes parlantes, c’est à dire celles dont le dessin inspire quasi sous forme de rébus le nom du propriétaire. Il est fréquent de considérer ces armes parlantes comme des armes récentes. En effet beaucoup d’armes attribuées “d’office” par le cabinet d’Hozier répondent à cette définition. Ce n’est cependant pas un critère fiable. La famille de Bar très ancienne porte “deux bars adossés”, Sartine plus récente  porte 3 sardines, Chabot 3 chabots, Gardereau un brochet...

Reliure aux armes des Gardereau "d'azur au brochet mis en fasce,
surmonté en chef d'une étoile et en pied d'un croissant le tout d'argent"
Certains meubles sont quasi spécifiques d’une famille.  La création de meubles est au contraire des pièces, ouverte et infinie. 

Ex-libris moderne sur papier
Rien n’interdit de créer des armes avec des meubles ignorés aux siècles passés tels qu’un avion, un téléphone ou un composant électrique.

Lauverjat

lundi 21 novembre 2011

Tout savoir sur Cazin ou presque: rappel de piqûre par le Dr Rhemus

Amis Bibliophiles bonjour,

Les amateurs appelés « cazinophiles » s’intéressent aux éditions dans le petit format in-18 (127 x 80 mm), auxquelles ils ont donné le nom de « Cazins », mais Cazin a aussi édité des ouvrages dans les autres formats plus grands (in-12, in-8° et in-4°).


1724 : naissance le 22 mai, à Reims, rue des Tapissiers (actuelle rue Carnot), fils de libraire.
1755 : fils de libraire, il est reçu dans la communauté des libraires, imprimeurs et relieurs de Reims, à sa première demande, conformément au règlement de 1623, et succède à son père décédé.
1757 : client des frères Cramer, à Genève.
1758 : épouse, à Soissons, Marie-Françoise Duhamel, fille d’un maître brasseur, et devient le beau-frère du procureur au bailliage ducal de Reims, Nicolas Gerbault.
1759 : destitué de sa qualité de libraire pour vente de livres prohibés.
1760 : réhabilité, il commence à faire des affaires avec Pierre Rousseau et son beau-frère Charles-Auguste Weissenbruch (futurs fondateurs en 1768 de la S.T.B.), à Bouillon. 
1762-1763 : chargé de dresser le catalogue et de faire la saisie des livres interdits de la bibliothèque des Jésuites de Reims qui avaient été bannis du royaume.
1764 : perquisitions à Bouillon (chez le libraire Luc Trousseaud) et à Reims (chez Cazin) : on trouva chez Cazin et chez Trousseaud les mêmes livres prohibés et les preuves de leur provenance de Sedan et de Liège. Cazin fut une seconde fois destitué.
1765 : réhabilité, Cazin se fait plus discret pendant 9 ans.
1773 : aide son beau-père à installer une brasserie rue du Marc.
Déménage sa librairie sur la nouvelle place Royale (actuel salon de coiffure, en face de la banque Société Générale).
1774 : libraire de l’Université de Reims.
1775 : client de la S.T.N., fondée en 1769.
1776 : dénoncé, Cazin fut condamné à l’embastillement (pour la première et dernière fois) du 10 octobre au 16 décembre.
1777 : cherche à s’installer à Paris.
1779 : il fait la connaissance de Jacques-François Valade, imprimeur-libraire, rue des Noyers (boulevard Saint-Germain, Ve), qui venait de fonder une collection in-18 sous la rubrique de Londres.
1780 : associé périodiquement aux activités de la librairie de Valade.
1782 : s’installe définitivement à Paris chez Valade.
Première édition in-18, en association avec Valade, Les Jardins, par l’abbé Delille, imprimée par Pierres.
1783 : chargé par Jean-Charles Le Noir, lieutenant général de police de Paris, ami de Valade, de surveiller le pilonnage des livres à la Bastille (Cazin emportait une valise pour y mettre son déjeuner, à l’origine de l’invention de l’anecdote de « la valise toujours prête » pour l’embastillement).
Cesse de commander des « livres philosophiques » à la S.T.N.
1784 : collection in-18 « Petite bibliothèque de campagne ou collection de romans », imprimée par Valade en 1784 (Henry et Sarah Fielding, Smollett et Goethe : 8 titres en 24 vol.).
Valade meurt le 24 juin : sa veuve lui succède jusqu’en 1799.
1785 : « Collection des poètes italiens » in-18, imprimée par Jacob, à Orléans, de 1785 à 1787 (Le Tasse, Guarini, Tassoni, Pétrarque, Bonarelli, Pignotti, L’Arioste, Beccaria et Dante : 12 titres en 18 vol.).
1786 : Cazin quitte la rue des Noyers pour la rue des Maçons (rue Champollion, Ve). Cazin est alors propriétaire d’un dépôt de petits formats brochés et de gravures du  premier tirage de l’imprimerie Valade. Il fait graver les mentions « Édition de Cazin. » ou « Collection de Cazin. » sur les planches de cuivre qui lui avait été cédées, signant ainsi, théoriquement, le second tirage des titres gravés, des frontispices et autres figures. C’est pourquoi certains volumes de la collection in-18 mis en vente par Cazin ont une ou des gravures portant cette mention, fort noire par rapport à la lettre ancienne plus pâle : ils sont des volumes de réemploi sortis du dépôt hérité.
1792 : déménage rue du Coq-Saint-Honoré (rue de Marengo, Ier).
1793 : déménage rue Pavée-Saint-André (rue Séguier, VIe).
Dernière édition in-18 connue, les Œuvres de Colardeau, imprimées à Paris par Glisau et Pierret, en 3 vol.
1795 : blessé le 13 vendémiaire an IV (5 octobre), rue du Dauphin (rue Saint-Roch, Ier), il meurt le 15 (7 octobre). Sa femme  lui succède.
Inhumé dans le cimetière de l’église Saint-André-des-Arcs.

On doit à un libraire rémois, Charles Brissart-Binet (1814-1866), la première synthèse des rares publications parcellaires sur Cazin, intitulée Cazin. Sa vie et ses éditions. (Cazinopolis [Reims], s.n. [Brissart-Binet], 1863). Cet ouvrage est resté la bible des cazinophiles, malgré ses grossières erreurs et « arrangements » avec les archives, et les critiques justifiées d’un libraire parisien,  Corroënne, qui n’a fait qu’ajouter une division arbitraire en cinq périodes triennales dans la nomenclature des éditions, dans son Manuel du cazinophile (Paris, A. Corroënne, 1877).

Contrairement à ce qui a été écrit tout au long du xixe siècle, Cazin :

- n’a jamais eu de femme prénommée Henriette-Françoise, mais Marie-Françoise.
n’a jamais eu de fils (invention de l’érudit rémois Lacatte-Joltrois)
- n’a jamais eu quatre filles, mais cinq : la troisième, et non la seconde, fut inhumée au    cimetière de Montmartre, et non à celui du Père Lachaise.
- n’est pas mort le 13 vendémiaire an IV, mais le 15.
- n’a jamais été emprisonné à la Bastille plusieurs fois, mais une seule fois en 1776.
n’a jamais eu de valise toujours prête pour y séjourner (invention de son petit-fils, l’écrivain Chaalons d’Argé).
- ne s’est pas installé définitivement à Paris en 1789, mais en 1782.
- n’a pas habité successivement dans le cul-de-sac Saint-Honoré, puis dans la rue des Maçons-Sorbonne, dans la rue des Noyers et dans la rue Pavée-Saint-André-des-Arcs, mais rue des Noyers, rue des Maçons, rue du Coq et rue Pavée.n’a jamais tenu de salon littéraire (invention de Brissart-Binet).
- n’a jamais été imprimeur
- n’a jamais édité de livres pornographiques, en particulier Le Meursius françois, ou entretiens galans d’Aloysia (Cythère, s.n., 1782, 2 vol. in-18, frontispice et 12 gravures non signées attribuées à F.-R. Elluin) et La Tentation de saint Antoine (Londres, s.n., 1782, in-18, frontispice et 8 gravures non signées attribuées à F.-R. Elluin).
- n’a jamais été responsable du papier azuré, des caractères, des fleurons, des dispositions typographiques, des gravures, des catalogues qui se trouvent dans les petits formats, ni de leur reliure caractéristique : tout, ou presque, est l’œuvre de Valade.
- n’a jamais utilisé les presses de Fruard et Cailleau, qui n’ont jamais existé.
- n’a jamais commandé 332 éditions de 1758 à 1793 (plus de 500 dit Brissart-Binet dans sa «Préface»), mais 70 de 1769 à 1793, dont 56 in-18 – en 114 volumes –, de 1782 à 1793.

LBR + H

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