« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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lundi 14 juin 2010

Bibliophilie et Sciences: l'Académie Royale de Bordeaux et ses prix

Amis Bibliophiles bonsoir,

Poursuivons le cycle Bernardien "Bibliophilie et Sciences", avec aujourd'hui un article de Bernard consacré à l'Académie Royale de Bordeaux et aux prix qu'elle décerna.

L’Académie Royale des Belles Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux est créée en 1713. Voltaire fait une allusion à cette Académie dans Candide: « Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s'accommoder d'une bonne chaise à deux places ; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'Académie des sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge ; et le prix fut adjugé à un savant du Nord ( Maupertuis), qui démontra par A plus B, moins C, divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de la clavelée.»

Dès sa création l’académie attribue un prix annuel à la meilleure dissertation sur un sujet d’actualité qu’elle propose. Le premier prix a été attribué en 1715. Les dissertations primées sont immédiatement publiées. On les trouve rarement sur le marché, et plus rarement en bon état. Je vous en présente quelques-unes du début du XVIIIème.

Les trois premières années le prix a été attribué à Jean-Jacques Dortous de Mairan (1678-1771), physicien et mathématicien.
DISSERTATION SUR LES VARIATIONS DU BAROMÈTRE.
Bordeaux, Brun. 1715. EO. 1 volume in-12 ; (2), 82 pp.
Mairan attribue aux vents les variations du baromètre. Il écrit : « Quand l'atmosphère n'est point agitée, quand il n'y règne aucun vent, alors son poids est plus grand qu'en tout autre temps, et le mercure monte. S'agite-t-il? Plus son agitation est grande, moins il pèse, et par conséquent moins le mercure doit monter. »

DISSERTATION SUR LA GLACE OU EXPLICATION DE LA FORMATION DE LA GLACE ET DE SES DIVERS PHÉNOMÈNES.
Bordeaux, Brun. 1716. EO. 1 volume in-12 ; (4), 113, (3) pp.
Cette dissertation étudie le phénomène de cristallisation, c’est à dire le passage de l’état liquide à l’état solide. Il l’explique par les principes du cartésianisme qui dominent alors en France.

DISSERTATION SUR LA CAUSE DE LA LUMIERE DES PHOSPHORES ET DES NOCTILUQUES.
Bordeaux, Brun. 1717. EO. 1 brochure in-12 ; (4), 56 pp.

Mairan obtenant le prix pour la troisième fois, l’académie lui demande de ne plus concourir. Ce mémoire donne sa théorie de la lumière, théorie corpusculaire tirée de celle de Newton. Il traite du phénomène de phosphorescence en général. Noctiluca scintillans, ou noctiluque, est une microalgue bioluminescente qui génère fréquemment en période estivale des manifestations d'eaux colorées appelées « eaux rouges ».

Le prix de l’année 1720 est attribué au médecin Jean Bouillet (1690-1777).
DISSERTATION SUR LA CAUSE DE LA PESANTEUR.
Bordeaux, Brun. 1720. EO. 1 volume in-12 ; (4), 53, (2) pp.
Bouillet admet, comme Newton, que la pesanteur est un phénomène général de l’univers, mais son explication est cartésienne.

Le prix de 1721 est attribué à Jean-Pierre de Crousaz (1663-1750), mathématicien suisse.
DISSERTATION SUR LES CAUSES DU RESSORT.
Bordeaux, Brun. 1721. EO. 1 volume in-12 ; (4), 52, (4) pp, 1 pl.

Crousaz compare l’attraction newtonnienne « à des vertus occultes qui ressemblent pas mal à celles des fées. » Il ajoute : « Que des corps, sans le savoir, aient quelque inclinaison à s’approcher les uns des autres, qu’ils y soient portés par quelque instinct intérieur, ou par quelque chose d’analogue : qu’une espèce d’âme soit le principe de ces mouvements qu’on appelle naturels, et qu’elle répugne à ceux qu’on appelle violents, ce sont là des suppositions dont je n’ai aucune idée ».

Le prix de 1726 est attribué au bénédictin Dom Jacques Alexandre (1653-1734).
TRAITÉ DU FLUX ET DU REFLUX DE LA MER.
Paris, Babuty. 1726. EO. 1 volume in-12 ; XIV, (8), 176, 5 pp, 6 pl. dont 3 avec figures mobiles.
A une époque où Kepler et Newton ont établi exactement et mathématiquement les causes du phénomène des marées et toutes les bases de l’astronomie moderne, Jacques Alexandre admet sur ce sujet une hypothèse absurde à savoir que la terre tournerait autour de la lune en un mois.

En 1756 un autre prix est attribué au jésuite Louis Antoine de Lozeran du Fesch (1691-1755), professeur de mathématique.
DISSERTATION SUR LA CAUSE ET LA NATURE DU TONNERRE ET DES ÉCLAIRS.
Bordeaux, Brun. 1726. EO. 1 volume in-12 ; (6), 100, VIII pp.
Lozeran du Fesc se méprenant sur les causes de l'orage nous entraîne dans des théories savoureuses. Ces dernières étaient du goût de Gaston Bachelard qui leur consacre quelques bonnes pages critiques dans La Formation de l'esprit scientifique. Dans ce mémoire, la cause du tonnerre est rapportée à l'embrasement des exhalaisons terrestres, selon la doctrine alors en vogue. Les découvertes de Nollet ne sont plus très loin.

Le prix de 1728 est attribué au jésuite Nicolas Sarrabat (1698-1737), professeur de mathématiques à Marseille et professeur de philosophie à Nîmes.
DISSERTATION SUR LA CAUSE DE LA SALURE DES EAUX DE LA MER.

Bordeaux, Vve et P. Brun. 1728. EO.1 volume in-12 ; (4), 50 pp.

Le prix de 1729 est attribué Jean-Pierre de Crousaz, déjà cité.
DISSERTATION SUR LA NATURE, L’ACTION ET LA PROPAGATION DU FEU. 
Bordeaux, Brun. 1729. EO. Très rare.1 volume in-12 ; (4), 72 pp.
Ces petits ouvrages ne sont pas des objets de bibliophilie, mais plutôt des documents qui nous montrent quels étaient les « questionnements », pour utiliser le vocabulaire de nos nouveaux pédagogues, des scientifiques au début du XVIIIème. Les opinions des auteurs sont nettement cartésiennes. Elles sont respectables ; que dira-t-on des nôtres dans trois siècles ?

Merci Bernard,

H

11 commentaires:

calamar a dit…

A en croire l'allusion de Voltaire, certaines de ces publications étaient déjà ridicules à l'époque, comme par exemple l'hypothèse de la Terre tournant autour de la Lune...

Pierre a dit…

On me demanderait de réaliser une petite dissertation sur l'origine de la salure de la mer , aujourd'hui, alors que je suis sensé avoir acquis une partie des connaissances apprises par mes professeurs, je serais capable de sortir un tombereau d'âneries !

Replaçons ces parutions dans leur contexte culturel et historique et admettons que, même avec certaines approximations, leur mérite est important. Pierre

Bernard a dit…

Pour Calamar: Voltaire voulait surtout se moquer de Maupertuis (rival en amour et à l'Académie de Prusse), avec lequel il s'est fâché en 1753 (Candide 1759).Voltaire avait lui-même concouru pour un prix de l'Académie des sciences de Paris en 1738).
Pour Pierre: Nos "vérités" actuelles sont le résultats des "erreurs" anciennes. La science ne progresse pas en ligne droite.

Anonyme a dit…

La Science se distingue de tous les autres modes de transmission des connaissances parce qu'elle sait que les experts sont faillibles, que les connaissances peuvent contenir toutes sortes d’erreurs, et qu’il faut prendre la peine de tout vérifier et revérifier par des expériences.
Si nous étions capables de lire dans l'avenir, nous nous moquerions de ce que nous croyons savoir aujourd'hui.

René de BlC

Bertrand a dit…

Oui, par exemple on croyait qu'on saurait empêcher un puits de pétrole de déverser des millions de litres au fond de l'océan... ou alors on y avait pas pensé... ou alors on y avait pensé mais on s'était dit que cela n'arriverait pas... ou alors que ce ne serait finalement pas si grave compte tenu des profits potentiels...

Il faut bien finir en concluant que l'homme reste un homme. Bibliophile, scientifique ou bien pétrolier !

B.

Anonyme a dit…

Pour l'aventure du puits de pétrole, on n'est plus vraiment dans la science mais dans la technique. Celle-ci ne peut s'expérimenter que sur le terrain, il y a loin du laboratoire à la réalité.

Je viens de terminer la lecture d'un livre de Théodore Monod qui a participé aux premiers ébats des bathyscaphes. Le prototype du Pr Piccard, baptisé FNRS2, a complètement foiré parce que "on" avait bêtement oublié qu'à la surface de la mer il y a des vagues et que l'engin était parfaitement conçu pour être totalement immergé. Mais tout corps plongé dans un liquide reste sec jusqu'au moment où il est complètement mouillé et pour ce, doit franchir la surface. D'autre part, "on" avait prévu tellement de dispositifs de sécurité qu'il y en avait toujours l'un ou l'autre qui était en panne.
Le FNRS2 fit néanmoins une plongée ... de 25 m au large de Dakkar, après des semaines passées à attendre une mer d'huile. Le FNRS3 et le TRIESTE bénéficiant de l'expérience du prototype eurent un destin beaucoup plus conforme à ce qu'on en attendait.

René

Bernard a dit…

Pour Bertrand: classification bibliophile, scientifique, ou pétrolier. Trois catégories incompatibles ????

Bertrand a dit…

Tout est compatible avec tout Bernard, pas de soucis.

En relisant René je me disais, allez expliquer aux cormorans et autres crevettes roses : "on n'est plus vraiment dans la science mais dans la technique. Celle-ci ne peut s'expérimenter que sur le terrain, il y a loin du laboratoire à la réalité."

Pas certain que cela leur remonte le moral.

Mais on s'éloigne de la bibliophilie. En même temps, il n'y a pas que cela dans la vie non plus (m'a-t-on dit...).

B.

Anonyme a dit…

D'accord Bertrand, il y a des choses qu'il vaut peut-être mieux ne pas expérimenter. Eternelle balance entre les risques et le progrès, qui n'est pas toujours une progression, surtout pour les crevettes.

René

Pierre a dit…

Vous connaissez une activité au risque zéro ? C'est en effet triste pour les crevettes.

Il y aurait une solution simple pour arrêter les risques du progrès : Arrêter le progrès ! Ne plus utiliser sa voiture du tout, donc ne pas consommer de pétrole, donc ne pas forer la mer avec les risques que cela entraine...

Vous voyez ! C'est simple comme bonjour...

J'ai pratiqué pendant pas mal de temps une activité à risque (chirurgie animale) et je peux vous affirmer que la gestion du risque est culpabilisante pour les deux parties. On s'éloigne un peu des livres mais pas de la gestion de la science. Pierre

Bertrand a dit…

Vous avez raison, ce n'est pas le lieu ici pour discuter de l'avenir des crevettes... et accessoirement de l'homme...

Mais tout de même je ne peux m'empêcher de penser que "C'est en effet triste pour les crevettes." manque un peu de tenue pour tout ce que cette catastrophe recouvre pour l'avenir de la planète entière.

J'ai toujours peur des raisonnements courts.

B.

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