« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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samedi 10 septembre 2011

Libraires et bouquinistes: selon vous quelle différence?

Amis Bibliophiles bonjour,

Dans les commentaires du message consacré au salon de Lourmarin, vous avez été plusieurs à évoquer la nuance entre les définitions et les statuts du libraire (de livres anciens) et du bouquiniste. J'ouvre à nouveau ce débat.

Je suis plutôt d'accord avec Pierre quand il suggère si la frontière semble floue (mais Pierre est libraire, et je reviendrai plus tard sur ma vision de bibliophile) il existe bien "une différence entre le bouquiniste et le libraire d'ancien...  Il ne s'agit pas d'un problème de compétence, nous sommes bien d'accord ! Le libraire d'ancien axe son offre sur des ouvrages mieux catalogués, plus rares, mieux reliés et souvent plus chers pour une clientèle ciblée et fidèle. C'est un choix qui l'amène à négliger des ouvrages plus courants qu'il ne présente pas dans sa boutique. Le bouquiniste a un choix beaucoup plus large d'ouvrages à son catalogue qui dépend du hasard de ses achats du moment. Sa clientèle est moins fidélisée. De beaux ouvrages, faute de clients, lui resteraient sur les bras..."

A mon sens l'image est juste, même si le tableau est malgré tout quelque peu idyllique: j'ai en effet rencontré beaucoup de libraires et de bouquinistes et les bouquinistes ayant des vraies connaissances "bibliophiliques" sont rares, beaucoup plus rares par exemple que les libraires d'anciens dont les compétences feraient d'eux d'honnêtes bouquinistes, mais guère plus. Je ne suis pas certain que la différence principale entre les deux catégories soit d'ordre financier: d'un côté le libraire ayant une clientèle fidèle, une capacité financière supérieure et un choix d'ouvrages restreint, de l'autre le bouquiniste, sa clientèle de passage, son équilibre financier précaire.

Mon impression de bibliophile est que le libraire d'ancien a une vision et une ambition différente (ce qui n'est pas péjoratif): il fait le choix de s'entourer d'ouvrages choisis, de les étudier en profondeur, de les décrire, voire de la cataloguer et assume un certain risque, celui de ne pas trouver immédiatement d'acheteur, et donc d'immobiliser des fonds. A contrario, le bouquiniste (et j'écarte les bouquinistes des quais, qui ne savent hélas eux-mêmes plus qui ils sont) favorise les ouvrages à bas prix, dont le stockage n'impose pas de risque financier important. D'une certaine façon, il "fait du volume".

Choix personnel, ambition personnelle (encore une fois, rien de péjoratif), ce sont ils me semblent deux projets différents, et si tous deux partagent l'amour du livre, leur quotidien est à mon sens très différent... même si les deux métiers sont souvent en situation économique difficile*.

Du point de vue du bibliophile que j'essaie d'être, j'ai depuis fort longtemps renoncé à l'espoir de trouver un livre ancien du type de ceux que je recherche chez un bouquiniste. De fait, je ne fréquente que rarement leurs échoppes, ou alors dans un autre but. Mais de chopin jamais, je les ai plutôt faits ailleurs.

Donc en ce qui me concerne, c'est le choix des livres, et leur connaissance, qui distinguent le libraire d'ancien du bouquiniste, deux professions éminemment estimables.

Je redonne la parole à Pierre le sage, qui nous rappelle d'ailleurs qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et qu'un "libraire peut être bouquiniste par nécessité et libraire d'ancien par passion"... ce qui est un argument de plus pour visiter nos amis bouquinistes.

Et vous? J'aimerais beaucoup que les nombreux libraires et bouquinistes qui lisent le blog nous donne leur avis.

H
* je me promenais hier dans le quartier Saint-Jean, à Lyon, et j'ai réalisé qu'en 3 ans dans la capitale des Gaules, j'ai vu trois librairies anciennes (où se situant justement entre "bouquiniste au choix relevé" et libraire d'ancien) fermer leurs portes... Triste

19 commentaires:

Anonyme a dit…

Et entre un antiquaire et un brocanteur?
Mon libraire d'ancien accepte de me donner des garanties de collation, de qualification d'édition, parfois d'origine, etc... (là où je ne suis pas en mesure de les juger moi-même) quand le bouquiniste revend en l'état et ne s'y attarde généralement pas. Pas le même métier.

sebV a dit…

En tant que futur bouquaire (ou librairiste ?),je pense que la frontière est assez perméable entre le bouquiniste et le libraire et qu'il existe autant de pratiques que de professionnels.
Pour ma part je me dirige vers une activité à deux têtes: de la bouquinisterie sur ebay et de la librairie sur site et catalogue. Deux raisons m'ont orienté vers ce choix, la première est financière: comme l'ont souligné Hugues et Pierre, pour investir dans un fond de livres anciens il faut avoir les reins solides (capital de départ, retour sur investissement long...) et j'ai peur du lumbago! La seconde est plus idéologique, je crois que pour assurer la survie de la librairie ancienne (alors qu'on peut télécharger n'importe quel texte ancien sur son ipad) il faut aller chercher les gens, leur donner le goût de l'ancien. Et j'espère que le client qui m'achète aujourd'hui un missel XIXème à 10€ m'achètera après demain un livre plus qualitatif...
Par contre je m'inscris en faux sur cette affirmation à propos des bouquinistes :"De beaux ouvrages, faute de clients, lui resteraient sur les bras..."
Tous les bouquinistes que je connaisse, de celui qui tient un petit stand sur les marchés à celui qui a une boutique de plusieurs centaines de m², sont sur ebay, abebook et vialibri et n'ont pas peur d'aller chercher le client à l'international. Si ils loupent le chopin c'est souvent par manque de connaissances et/ou d'investissement.

Pierre a dit…

Tous les bouquinistes que vous connaissez sont sur ebay, abebook, Etc..., sebV mais vous ne connaissez pas tous les bouquinistes ;-))

Quand vous aurez le pied à l'étrier vous constaterez que le meilleur client du bouquiniste est quelquefois le libraire d'ancien, ce qui convient parfaitement aux deux parties. L'un chine, achète des bibliothèques généralistes où l'on peut trouver des trésors, l'autre préférera élaborer une notice parfaite pour un client exigeant. L'un a le nez, l'autre le fichier client et les catalogues ; les deux ont la passion des beaux livres.

Un exemple de travail de libraire ? Allez sur le bibliomane moderne et lisez la notice qu'a fait textor dernièrement sur un ouvrage à priori anodin et vous constaterez que la valeur ajoutée de ce livre est à mettre à son crédit. Un bouquiniste ne le fera pas. Cet exemple est d'autant plus intéressant que textor n'est pas libraire ; enfin, je crois ;-))

Hugues a raison de préciser que tout est affaire d'ambition. J'ajouterai que le hasard est étrange ; il provoque les choses !

Sur mon carnet de chèque professionnel, j'ai mis bouquiniste et sur ma carte de visite librairie ancienne. J'hésite encore. Les deux professions sont vraiment bien. Pierre

calamar a dit…

ce que dit Pierre fait écho à une phrase de Hugues : les libraires se pressent, à l'arrivée des bouquinistes, "au cul des camions"... c'était le sens de la comparaison avec brocanteurs et antiquaires : il y a une marchandise très variée, à laquelle correspond une segmentation plus ou moins floue des professionnels, et la marchandise peut circuler assez longtemps entre professionnels avant de trouver l'adéquation entre l'objet, le marchand, et le client potentiel.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Le libraire d'ancien vend peu de livres d'occasion,
le bouquiniste ne vend pas de livres rares et précieux.

Bernard a dit…

Il me semble que tout livre ancien a eu au moins un propriétaire, donc est d'occasion. Non ?
Une librairie ancienne peut vendre des plaquettes non reliées et pas toujours en très bon état mais très importante quant à leur contenu (précurseurs, novateurs.Regardez les prix des tirés à part de Pasteur, Ampère, Fresnel, etc.
Un bouquiniste peut vendre un ouvrage qui n'a pour lui que sa belle reliure

Jacques L. a dit…

Je suis moins pessimiste que vous sur les bouquinistes Hugues, mais peut-être est-ce parce que je suis plus âgé et que j'ai quand même, au fil des années, fait quelques belles affaires chez les bouquinistes.

A mes yeux, ce ne sont pas les livres qui font la différence, occasion, neufs, anciens, rares ou pas... etc. Mais plutôt le rapport au livre: certes les deux catégories aiment les livres, mais pour moi le libraire d'ancien a pour ambition de le décrire mieux, de "l'élever" - même dans une logique mercantile, puisque c'est un marchant, alors que le bouquiniste est dans une logique de quantité et de flux rapide qui implique qu'il n'a pas plus de temps que cela à passer sur un livre particulier.

Ainsi, si par miracle ou par chance vous tombez sur un ouvrage ancien/rare chez un bouquiniste, la plupart du temps, il n'est pas particulièrement mis en valeur et trône à côté du tout venant.

Ceci étant dit, il faut bien l'avouer même si peu aiment se l'entendre dire, la plupart des bouquinistes connaissent mal ou peu les livraes de bibliophilie, ce qui est somme toute assez logique, puisqu'ils ont pour vocation de proposer des ouvrages à des gens qui les lisent :)

Jacques L.

Daniel a dit…

Je rejoins tout à fait Pierre et Sebv dans leurs analyses. Il est effectivement difficile de se positionner uniquement comme libraire haut de gamme surtout au début. Si je connais nombre de bouquinistes qui font uniquement du volume, je connais peu, voir aucun libraire qui ne soit pas bouquiniste, de visu ou indirectement sous une autre librairie ou un autre site ou en revendant à d'autres bouquinistes. Le vieux Pareto nous poursuit et les livres en circulations sont à l'image des bibliothèques, même un grand bibliophile aura 20 % de ses livres qui feront 80 % de la valeur de sa bibliothèque et le 80 % de volumes restant sera de la documentation, de la littérature, du bon livre broché, etc...que faire ??? garder uniquement les perles et revendre à un bouquiniste en gros le volume, ou valoriser ces 80 % de livres sans passer trop de temps à cela ??? Libraire en province mais principalement sur le net, ou en marketing direct sur fichier client pour le haut de gamme, je suis très, trop? pragmatique dans mes appros, et afin de remonter progressivement en gamme sur des livres irréprochables de bibliophilie, je m'appuie sur les ventes de livres toutes gammes. Comme Pierre je suis donc un hydre à deux têtes et les deux sont passionnants mais chronophages! et envahissants!
Il faut vite continué à remonter en gamme avant que le dos et la maison ne supporte plus les cartons de livres courants et qu'Héraclès ou ma femme :)) me tue!...

Vous remarquerez que l'on trouve le même phénomène en SdV. Je ne parle pas des ventes montées, mais lors d'une vraie vente de succession d'une bibliothèque de qualité, il est fait un catalogue de quelques centaines de numéros très rarement plus, le reste de la bibliothèque étant vendu en un grand nombre de manettes proportionnelles au nombre de numéros du catalogue et souvent proportionnelles en qualité!.Là encore l'expert décrit les livres du catalogues les commente parfois en bon libraire qu'il est souvent, et survole les manettes de quelques présentations sommaires en bon bouquiniste qu'il est également!....

Je suis un peu moins d'accord avec le commentaire du bibliophile Rhémus, puisque même les plus grands libraires du circuit international achètent à des bouquinistes, sur ebay par exemple, des livres que l'on retrouve quelques mois ou années après dans leurs catalogues ou au grand palais. Ceci tendrait à prouver que les bouquinistes vendent des livres rares et précieux, jusqu'à plusieurs milliers d'euros, évidement pas des "Pillone"!.Tout dépend ce que l'on entend par rare et précieux.

Désolé pour la longueur, cela ne se reproduira pas, promis.

Daniel B.

Pierre a dit…

Mais c'était bien, Daniel ;-))

Jean-Paul fait un distinguo que l'on retrouve à l'étranger entre les livres de seconde main qu'on trouve chez des bouquinistes, bouquineurs et les livres rares et précieux que l'on trouve comme dit fort justement Jacques, "élevés" chez le libraires d'ouvrages anciens. Ce qui explique que nous ayons tous des livres d'occasion... Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

L'évolution de la langue française depuis un demi-siècle (comparez les éditions du "Petit Larousse" de 1958 et de 2011) est telle qu'on a de plus en plus de mal à se comprendre et à parler de la même chose.

Oserais-je rappeler que "bouquiniste" dérive de "bouquin" et que "bouquin" désigne, depuis le XVe siècle "un vieux livre dont on fait peu de cas" (voir "Trésor de la langue française") : peut-on alors parler de bibliophilie quand on porte de l'intérêt à un "bouquin" ?

Anonyme a dit…

Comme vous le soulignez, "bouquin" désignait quelque chose au XVème siècle. Il n'est pas interdit de penser que cette notion à considérablement changé, surtout quand on parle de bouquiniste.
B

Daniel a dit…

Merci de ces précisions, la langue française évolue, mais la bibliophilie évolue également.

Peut on, doit on faire peu de cas d'un vieux livre ? Je ne crois pas. Un livre ancien auquel il manque quelques feuillets, sans reliure, est bien respectable et digne d'intérêt, il ne répond en rien aux critères de bibliophilie tel qu'entendu ici; et pourtant il intéresse fort heureusement un grand nombre de personnes qui sauvegarde ces ouvrages. Dans la racine du mot bibliophile, il se trouve juste "amour" et "livre" nul part n'est mentionné l'état du livre. Peut être que bouquinophile serait à inventer, avec comme définition : amateur des livres dont le bibliophile fait peu de cas !...
Avec la raréfaction des livres anciens, le niveau d’exigence évolue, si un feuillet blanc manquant sur un livre du XVIe était rédhibitoire à l'époque de Brunet, et le ramenait au niveau du bouquin et sans doute en manette, cela est plus accepté de nos jours et le livre sera catalogué et objet de convoitise. Il y a fort à parier que certains bouquins d'aujourd'hui retrouveront toute leur place et dignité dans 150 ans et seront l'objet des batailles d'enchères des bibliophiles du XXIIIe siècle.

Daniel B.

sebV a dit…

Dans un abrégé du Richelet de 1773 :
"bouquin : vieux livre un peu fripé"

Dans le Chapsal de 1833 à bouquiniste on trouve "celui qui vend des vieux livres".

Pierre a dit…

J'aime beaucoup la notion de bouquinophilie, Daniel. C'est un passage obligé, quand on est jeune et désargenté, vers la bibliophilie qui laisse moins de chances à l'amateur de trouver quelques trésors à prix modique ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Et dans le Littré de 1888, un bouquineur est "Celui qui s'occupe, qui aime à chercher de vieux livres."

Guillaume

Christophe a dit…

Nous sommes tous des bibliopoles !

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Et les "bibliocapèles", fripiers de livres ou brocanteurs de livres, les "petits" (?) libraires, les "étaleurs",les colporteurs, etc...?
Qui sont-ils ?

Textor a dit…

J’aime beaucoup la définition donnée par Daniel : « amateur des livres dont le bibliophile fait peu de cas !... » Je crois qu’il correspond à mon statut puisque les autres livres ne sont pas pour ma bourse ! Ce bel échange de commentaires montre combien il est difficile de faire rentrer les activités humaines dans une case prédéfinie. Montaigne ne disait-il pas : C'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme… ?

Anonyme a dit…

J'aime, moi aussi, beaucoup la définition donnée par Daniel, et qui correspond en grande partie à mes activités d'amateur ... qui tente de devenir "éclairé" à la lecture de ce blog.
Gilles

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