« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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samedi 22 août 2015

Ebayana: belles reliures, EO, livres à planches, éditions du 16ème au 20ème siècle et curiosités

Amis Bibliophiles bonjour,

De beaux ouvrages anciens, des livres aux armes, des ouvrages de voyages, des curiosités, il y a de quoi se faire plaisir cette semaine sur ebay. Voici une sélection de lots intéressants actuellement en vente.
























Mais aussi...




Vous pouvez en retrouver beaucoup plus sur http://encheresbibliophiles.fr/ 


En passant, j'ai ajouté de nouvelles catégories sur http://encheresbibliophiles.fr/, si vous aimez le militaria, la numismatique ou les antiquités en général, vous pourrez retrouver sur le site les objets de ces catégories toujours classés par critères: les plus suivis, les plus chers, les plus enchéris.




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mercredi 12 août 2015

Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,

Je vous propose aujourd'hui de découvrir le texte d'une admirable plaquette destinée aux bibliophiles. Son auteur, Jean Marchand, décédé en 1988, ancien Chartiste, correspondant de l'Institut et dont le premier métier fût Bibliothécaire à l'Assemblée Nationale, était bien sûr bibliophile. Il a publié un certain nombre d'articles et d'ouvrages historiques portant notamment sur le moyen-âge... mais également trois délicieuses et rarissimes plaquettes, trois épîtres aux bibliophiles, qu'un destin favorable a amenées sur les rayonnages de ma bibliothèque.


Les textes de Jean Marchand sont toujours très agréables à lire, il y mêle humour et exigence propres aux bibliophiles. En plus des trois épîtres aux bibliophiles il a également publié petit ouvrage à  2000 exemplaires "Etrennes à un ami bibliophile", dédicacé "à l'ombre de Charles Nodier".

Erudit, collectionneur dans l'âme (livres anciens, cachets chinois, sulfures etc..) et proches de nombreuses personnalités du monde politique et de l'art, Jean Marchand était également peintre et il consacré plusieurs de ses toiles aux livres anciens, ce qui n'est pas commun.

 


Un personnage délicieux donc, d'une autre époque et que l'on aurait aimé avoir pour ami. Je vous propose de retrouver ci-dessous le texte de l'une de ses trois épîtres, celle consacrée à la restauration des livres, et dont je ne doute pas qu'elle vous plaira:


OFFICIEUSE EPI
TRE A UN AMI BIBLIO
PHILE QUI VEUT
Faire réparer ses livres
Par JEAN MARC
HAND POI
TEVIN




"BIBLIOPHILE, cher et aimé confrère, SALUT! 

Tu t'enquiers de moi si tu dois réparer ou, comme on dit, restaurer tes livres, quand et comment. Je t'en dirai en peu de mots mon sentiment. Ce que je pense, toutefois, ne peut faire office de loi, car il n'en est point en cette matière, hormis celle du goût, et si le mien se trouve en défaut, ne m'en veuille pas et consulte de plus habiles.

Puisque tu me poses cette question, peut-être n'es-tu point de ces favoris de Fortune qui s'en vont acquérir à grands frais leurs livres chez les plus réputés libraires de Paris ou de Londres, ou dans ces redoutables auctions annoncées à son de trompe, rendez-vous des Crésus des Deux Mondes. D'ailleurs, que servirait de le regretter ? Mieux vaut s'en consoler. Beaucoup de livres qu'on peut obtenir comme prix de ces tournois sont, à la vérité, des pièces précieuses transmises, depuis des années ou des siècles, de cabinets fameux en cabinets fameux, de mains amoureuses en mains amoureuses; ils ne demandent pas les soins de l'homme de l'art, dont ils n'ont que faire, et on les peut poser tout de suite sur les rayons de sa librairie. Certains d'entre eux ont-ils, au cours des temps, subi quelques accrocs, on les réparés, le coin a été redressé, la coiffe refaite; il n'y a plus à y toucher, — si on est sûr, du moins, que tout a été bien et honnêtement fait. Car il est vrai que la mauvaise restauration, — si même il en est de bonnes ! — est parfois irréparable; et celle qu'on peut dire acceptable a encore un tort, quand tu achètes ton livre tout restauré : c'est d'avoir été exécutée par ou pour un autre, et, le plus souvent, dans des conditions que tu ignores, selon un goût qui peut être fort éloigné du tien.


Donc, c'est chez le bouquiniste, voire dans la boite des quais, en déambulant le long de Séquane, qu'il t'arrive d'acheter tes livres, tenté que tu es par le prix, par la rareté ou par l'intérêt particulier du volume. C'est une bien autre affaire. Tu en retireras joie et peine. Mais oui, le volume qui aura, peu en importe ici la raison, fixé ton choix te parviendra tel que les âges l'auront fait; il aura subi, veux-je dire, les injures du temps, peut-être aussi celles des hommes; mais, attention ! je te parle des injures que l'on peut nommer involontaires des hommes : ces inhumains l'auront laissé choir, l'auront laissé souffrir des intempéries, auront arraché, sans malice, des lambeaux de sa reliure, l'auront affligé, par négligence, de mille misères ; — pour ton bonheur, en revanche, ils ne l'auront pas indignement sophistiqué : à leurs yeux, il n'en valait pas la peine, et c'est en somme ce qui l'a sauvé d'un autre péril ; il n'est point tombé de Charybde en Scylla ; il a subi les atteintes inévitables de la maladie, mais non le traitement, bien plus redoutable encore, de quelque méchant médecin. En possession de ta précieuse trouvaille, — précieuse, elle l'est au moins par ton choix, — tu as toute liberté de la laisser dans son état, si cet état n'offre ni inconvénient ni danger, ou de la soigner comme il convient, si un remède s'impose, et sans être gêné  par les manœuvres d'un prédécesseur.

Or, si tu me demandes comment il sied d'intervenir, je te répondrai : le moins possible, et s'il faut absolument faire ce moins possible, le plus délicatement possible, comme je vais m'en expliquer. Ton premier soin, ton premier devoir doit être de sauver la vie de ton livre, c'est-à-dire de lui permettre de durer. Il faut le rendre solide et le rendre propre; tu n'aviseras qu'en second lieu à parfaire l'élégance de son habit. Vois donc d'abord si les feuillets sont au complet, en place et en bon état; si la couture est solide; si le dos et les plats ne menacent pas de divorcer, si le premier fait suffisamment corps avec le volume, si les seconds n'ont pas été déformés par l'humidité ou brûlés par la chaleur; si coiffes et coins n'ont pas trop souffert; si de graves déchirures n'endommagent point la peau en quelque endroit : voilà, grossièrement, ton premier examen. Il faut passer à l'action.

Commence, si tu veux m'en croire, par t'occuper du corps du volume. N'est-ce pas, en bonne doctrine, le principal ? La reliure n'est que l'habit de ce corps. Du reste, l'ordre matériel des opérations le veut ainsi, et ce serait un non-sens de remettre une couverture en état avant d'avoir assuré la parfaite tenue des cahiers. Il est vrai, cependant, que parfois l'habit seul compte, le corps étant dénué d'intérêt; en ce cas, tu seras libre de réduire dans une juste mesure les soins que peut mériter ce corps.

L'intérieur du volume, qui se trouve naturellement moins exposé aux dangers que le dehors, a, en général, moins souffert. Les maux que tu devras soigner en ces parties sont les moins graves, ordinairement. Je veux croire que ton volume ne sera pas en si triste et lamentable état qu'il le faille entièrement démonter, quoique cette opération ne présente pas généralement de grands obstacles. Mais s'agit-il de boucher quelques trous, soit au moyen d'un petit morceau de papier collé, soit avec de la pâte; de doubler un feuillet (si le verso est blanc, comme il arrive d'habitude pour le titre), ou d'en consolider les bords, les coins ou les fonds; de faire disparaître des traces de plis ou des gaufrages; de nettoyer des parties salies, tachées, du texte ou des figures; de laver entièrement le livre s'il est par trop malpropre, maculé d'encre, souillé de marques de doigts (tes prédécesseurs l'ont peut-être feuilleté d'un index, ou même d'un pouce humide: vouons-les ensemble aux dieux infernaux), ou parsemé de rousseurs comme beaucoup de romantiques, — tu peux t'en remettre sans risque à l'adresse manuelle d'un habile spécialiste; recommande-lui surtout de n'employer aucun de ces produits qui, en nettoyant le papier, risquent de le détruire ou, cela arrive, d'affaiblir à la longue le beau noir de l'encre d'imprimerie. Manque-t-il des feuillets, tu peux les faire refaire, soit à la main, soit par cliché typographique, après avoir photographié, je n'ose pas dire décalqué, dans un exemplaire complet, les parties qui manquent dans le tien. Tous les feuillets remis en état, tu feras assurer la liaison des cahiers si elle est trop lâche; si, ce qu'à Dieu ne plaise, les nerfs ou ficelles sont rompus, force sera de tout recoudre. Mais, comme je te l'ai dit, ces accidents ne sont pas de ceux qui se produisent le plus habituellement, et le corps d'ouvrage est moins souvent malade que la reliure. Maintenant, te voilà tranquille sur la santé de ce corps; donnons nos soins à la reliure elle-même.

C'est cette remise en état de la reliure qu'il ne faut pas entreprendre à la légère, ni confier à un artiste qui ne soit éprouvé. N'oublie pas, en effet, que tu dois surtout, comme je t'ai dit, consolider ton livre, en conservant de la reliure ancienne tout ce qui le mérite. J'ajouterai, en pensant à certains : autre chose est de réparer une reliure endommagée, la remettre en état, la rendre capable de durer par des travaux de renfort, travaux discrets et le moins possible apparents, — autre chose de la « restaurer >, dans le mauvais sens, je veux dire s'efforcer de refaire de l'ancien, pasticher des modèles, quelle que soit, d'ailleurs, l'adresse du praticien.

Donc bien des maux, nous l'avons vu, ont pu atteindre la reliure. Si elle est veuve de ses coiffes, que ses coins soient usés et que le carton voie le jour, cas fréquent, le remède est aisé. Les plats sont-ils frottés, éraflés, épidermes, — n'exige pas qu'on rende à la peau sa fleur. Le dos sera peut-être cassé, en partie arraché, la peau fendue aux charnières, les plats détachés. En recollant, en recousant, en insérant des contreforts sous les déchirures, on rendra à ton volume une honnête apparence et une solidité assurée.
Par l'effet de la chaleur ou de l'humidité, les cartons se seront déformés, — on les changera, — la peau racornie ou distendue, défauts que l'on fera difficilement disparaître, si même on y arrive. Mille autres misères ont pu se produire, auxquelles il ne m'appartient pas de te dire en détail comment remédier : c'est l'affaire des gens de l'art, et je m'en tiens ici à la doctrine.
N'oublie pas, cependant, que le travail pourra être fort délicat, la reliure fût-elle des plus simples. L'opérateur devra bien connaître les procédés et les matériaux en usage aux différentes époques de l'histoire du livre, pour ne commettre aucune faute de style. Te citerai-je l'exemple de l'étrange restauration d'un Racine, en maroquin aux armes de Louis XIV, que je possède ? Les fers du Grand Roi ayant été grattés à l'époque de la Révolution, le réparateur du temps de Napoléon coiffa bravement de la couronne impériale les fleurs de lis poussées à nouveau et attacha au collier du Saint-Esprit une belle croix de la Légion d'honneur... L'artiste aura soin, également, d'employer pour ses réparations des peaux anciennes, provenant de reliures sacrifiées, mieux assorties que des peaux modernes aux tons généralement passés des reliures à remettre en état. Evite de t'adresser à un c cordonnier », comme celui qui, sur une reliure en veau brun foncé, me plaqua une superbe pièce d'un cuir jaune vif, — on ne m'y reprendra pas
Mon ami, tu es un sage, tu sais qu'on ne doit pas tenir toutes maximes pour générales. Ton livre est en mauvais état : la plupart du temps, soigne-le comme je viens de te dire.
Mais il est des cas extrêmes ; si le mal est trop grave ou si le volume ne mérite pas de grands frais, mieux vaut renoncer à un traitement aussi onéreux que difficile ; il te reste la ressource d'une reliure neuve. Si, au contraire, le volume a peu souffert et que des défauts extérieurs légers ne compromettent point sa vie, ni ne le déshonorent, pourquoi ne pas le laisser tel quel ? Je ne te conseillerai jamais de réparer à tout prix : il faut juger des espèces. Pour moi, j'aime mieux avoir ce bouquin que voici, dépourvu d'une coiffe, proprement enlevée, que muni d'une coiffe refaite...
Quittons ces exceptions. — Voilà maintenant ton volume bien consolidé et rajusté ; il ne lui manque que quelques dorures. Tu voudras peut-être faire prolonger ce filet interrompu, compléter cette dentelle, graver même un fer pour ce motif d'angle... Je ne t'y engage pas trop. Mieux vaut, en beaucoup de cas, laisser voir franchement les parties réparées que de se livrer au plus habile camouflage. Répare discrètement, mais ne cherche pas à dissimuler ce que tu auras réparé. Je sais bien que beaucoup ne tolèrent pas de lacune dans le décor : leur œil en est offensé; il en est certains aussi dont les intentions ne sont pas tout à fait pures... Ne les imite pas. Pense non seulement à toi, mais à ton successeur. Au reste, sois prudent, sois même méfiant et informe-toi de ton prédécesseur, si l'on te propose l'acquisition d'un volume richement orné, trop parfaitement intact, — d'aspect.
Je t'ai dit sommairement comment secourir tes livres malades; mais il te souvient que parfois une reliure ne peut pas être réparée ou ne le mérite pas ; ton volume, supposons-le infiniment précieux, ou seulement plein d'intérêt pour toi, t'est parvenu avec d'inutilisables morceaux de couverture : tu vas le faire relier à neuf ; de même, bien entendu, si tu l'as acheté, comme il arrive, entièrement décousu, « préparé pour la reliure ». En ce cas, comment l'habilleras-tu ? — Si tu veux être sûr de ne commettre aucune faute de goût, qu'il s'agisse d'un incunable¬, d'un classique des grands siècles, d'un romantique ou d'un moderne, adopte sans crainte le maroquin plein, et choisis-le rouge ou vert, de préférence, ou même lavallière ou citron, bien plutôt que bleu ou violet, ou d'une teinte incertaine et fragile. Ce maroquin, à moins qu'il ne revête un ouvrage moderne, ne t'avise pas trop de le décorer. La reliure janséniste, toujours belle dans sa simplicité lorsqu'elle est parfaitement exécutée, te paraît-elle un peu trop austère ? Tu peux l'orner, sobrement, de quelques filets dorés ou froids, de tes armes, si tu en as, ou de ton chiffre, sur les plats, sur le dos, et plutôt sur le dos que sur les plats. Aimes-tu le faste ? Je ne te défends pas de doubler cette reliure d'un maroquin de même ou d'autre couleur, et sur cette doublure tu as bien le droit de te montrer moins sévère et de placer quelque composition qui pourra être riche pourvu qu'elle soit de bon style. Mais le maroquin est cher... S'agit-il d'un ouvrage ancien, je veux dire antérieur à la Révolution, habille-le, si cela te plait, d'un beau vélin (ou parchemin), plein bien entendu et tout uni, ce qui serait peut-être le mieux, ou décoré avec une extrême discrétion : la fantaisie est peut-être encore moins tolérable avec le vélin qu'avec le maroquin. On a fait jadis, je le sais, d'admirables vélins dorés, que la patine du temps a rendus plus chauds, — Hérédia s'en est souvenu, — mais, à cause du fond clair, les dorures ne s'y voient pas toujours bien nettement ; un titre poussé à froid est certes plus lisible. Du reste, l'art difficile du vélin doré tend à se perdre, s'il n'est déjà perdu... 
Ton livre est-il d'époque romantique ou moderne, une demi-reliure, avec ou même sans coins, en maroquin ou en veau de bonne qualité conviendra très bien.

Si, pour un ouvrage moderne, tu adoptes une reliure pleine en maroquin ou en toute autre matière,—évite, quoique certains l'aient employée, de te servir de la peau de tes semblables, — et que tu veuilles soit la revêtir de mosaïque soit la dorer diversement, je t'en laisserai la liberté. Cependant, ne franchis pas les limites du goût : la reliure doit d'abord protéger le livre ; si de plus elle charme l'œil, tout est pour le mieux, — mais elle ne doit en aucun cas fixer l'attention de manière indiscrète, heurter le regard par des couleurs violentes ou mal assorties, ou par une de ces compositions nées dans des cervelles d'insensés, comme on en voit même chez des relieurs réputés, même en des vitrines d'expositions et de musées... Mais ne sortons pas du domaine des restaurations pour nous aventurer en celui de la reliure neuve.

Tu sais donc maintenant, mon ami, comment réparer tes livres, comment les relier de nouveau quand leurs anciennes couvertures sont irréparables. Laisse-moi te dire, je te prie, quand il ne les faut point relier ; cela n'est pas sortir de mon propos. Il y a deux cas, me semble-t-il. C'est d'abord quand un livre particulièrement ancien, rare ou précieux, t'est parvenu dans son état primitif de brochure, — en blanc, comme on disait; — et surtout non coupé. Si, par exemple, tu découvres dans cette condition (je te le souhaite) un elzévir comme Le Pastissier françois, ou un romantique comme Le Rouge et le Noir, édition originale, arrache-toi les veux plutôt que de couper et relier ton volume; — fais-lui faire un étui ou une boite, où tu l'introduiras revêtu, ne l'oublie point, d'une chemise. Certains, en ce cas, relient sur brochure; c'est moins grave que de relier à neuf, mais mieux vaut encore ne pas relier du tout. Du reste, ce livre, s'il est de simple curiosité, il y a bien des chances, j'ose le dire, pour que tu ne le lises jamais; ou si la fantaisie de le connaître te prend, tu en trouveras quelque exemplaire ordinaire; contient-il quelque grand texte, tu en auras plutôt dix éditions qu'une...

Tu possèdes peut-être encore les lambeaux irréparables d'un exemplaire unique, inestimable épave, — mettons (si elle existe l'Historique description du sauvage et solitaire pays de Médoc, de La Boétie, ou même un manuscrit de Molière, ou, si tu veux une authentique relique, les restes déchiquetés de ce Journal du père de Montaigne (reproduits, voilà quelques années, dans un grand illustré), — eh bien ! fais ce que je viens de te dire : conserve ce trésor tel quel, dans son étui ou dans sa boite, à l'abri de tous les dangers, mais je te défends de tenter la moindre réparation.
Tu vas me dire maintenant que je ne t'ai point encore parlé du remboîtage (terme que ne citent pas les dictionnaires), et tu dois croire que je le condamne. En effet, je n'aime pas qu'on revête un corps d'ouvrage, fût-il dérelié ou mal relié, de la couverture d'un autre volume dépecé. Si habilement, d'ailleurs, que l'opération soit conduite, il est bien rare qu'elle ne se décèle par quelque détail : les dimensions ou le style des parties ne s'accordent point, ou bien le titre est faux, à moins qu'une pièce ne le masque ou que le dos ne soit muet. Ne remboîte donc pas, en principe, ou ne le fais que dans des conditions tout exceptionnelles (par exemple, pour habiller un album), et sans le dissimuler, car le remboîtage est une manière de fraude.
Encore un mot. En réparant tes livres, pas plus qu'en les reliant, n'y ajoute, autant que possible, rien d'étranger : autographes, portraits, documents quelconques, fus-sent-ils les plus curieux du monde; ne truffe pas tes livres; un livre n'est pas un musée. Une note bibliographique, une remarque concernant l'exemplaire peuvent quelquefois trouver leur place dans le volume, oui; mais ces pièces qui se rapportent à l'ouvrage plus souvent de loin que de près, conserve-les à part, libres ou reliées.
Mon ami, je ne t'ai point tout dit, mais je crois t'en avoir  dit assez. Tu auras d'autres difficultés que celles dont j'ai parlé; des problèmes délicats se poseront : entre plusieurs solutions, choisis celle que te conseillera le lion sens, elle sera en même temps de bon goût, — de goût.
Pour finir notre entretien, tu ne me demandes si ces sages avis je les suis moi-même. Tu es, mon ami, un peu indiscret, mais je ne t'en veux pas; sache donc que je les suis... — euh ! — parfois !
VALE."
JEHAN MARCHAND
(Extrait du bulletin du Bibliophile de Guyenne 4‘eme trimestre 1939)

samedi 1 août 2015

Une "lectio magistralis" de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,

Puisque Eco ne vous laisse pas indifférents, je republie une petite traduction  d'une "lectio magistralis" donnée par  l'écrivain Umberto Eco, à la Foire internationale du livre de Turin qui s'est tenue en mai 2011. 


"Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la Foire.

C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s'attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d'œuvre de typographie.

Qu'est-ce que les bibliophiles?

On connaît Gerbert d'Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l'an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l'intervalle, Néron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain - et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d'un coït interrompu.

Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….

Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l'objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.

Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….

Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m'accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (...)

Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards de lires – au taux de change à l'époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.

Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu'il y en a 42 et découvrir que c'est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.

Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.

Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance, et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l'avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (...)

Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe), allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.

Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.

L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d'une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.

La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’un prix de 1000 euros pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000 euros ou même une copie décente pour 20000 euros.

Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd'hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000 euros. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….

Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n'est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n'est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer.

Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé de livres, de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.

Mais il arrive souvent qu'un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu'il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n'a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.

Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l'expérience quotidienne le prouve.

La seconde explication est qu'il est vrai que nous n'avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.

La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.

En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.

Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ?".

L'expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage, il y a selon moi trois réponses possibles :

La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici?". Elle a cependant de désavantage de gratifier l'intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.

La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l'intrus dans un état d'infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus!"

La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l'utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : "Non" dis-je "ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l'Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine." Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.

La bibliothèque n'est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C'est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglais, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c'est l'Italie où si vous tuez un homme mort... vous êtes arrêté. Frères d'Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,... Trois hiboux sur la commode ".

H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

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