Amis Bibliophiles bonjour,
L'objectif de ces
quelques lignes est d'évoquer les éditions illustrées de la Justine de Sade et faire part d’informations que je n’ai jamais vues
nulle part. Mais avant,dans le même esprit: une remarque sur La philosophie
dans le boudoir -il n’y a évidemment aucun rapport avec Justine.
(Attention, les images ci-dessous peuvent choquer un jeune public)
La philosophie dans le
boudoir:
L’eo date de
1795. Il y a eu (au moins) deux tirages.
En effet, le titre du second tome ainsi
que le feuillet titré “Aux libertins”,
qui suit le titre du premier tome, peuvent différer selon les exemplaires. Plus
précisément, en notant A et A’ les deux tirages du feuillet du tome
premier et B, B’ ceux du titre du tome
second, on peut voir qu’il existe des
exemplaires de type AB et AB’ (notamment les deux visibles sur le site Europeana).
La preuve
par l’image, à vous de jouer:
J’ai comparé
le texte du premier tome pour deux exemplaires dont le feuillet précité diffère ,mais je n’ai pas trouvé de différence. Cela étant, j’ai passé seulement une heure
ou deux à cette comparaison fastidieuse: il reste donc possible que des différences m’aient échappé….
Les éditions illustrées de
Justine:
Je ne vais
parler ici que de Justine; je n’ai en effet rien à apporter pour la Nouvelle
Justine.
Un rappel: Justine a été publiée en 1791. La
bibliographie de Dutel dit que 7 éditions ont suivi jusqu’à 1801.
Le tableau
ci-dessous donne pour chaque édition des informations que l’on trouve dans
différentes bibliographies classées par ordre chronologique. Je vais tenter de
donner des précisions sur l’illustration de certaines de ces éditions.
Une première
remarque: toutes les bibliographies semblent s’accorder plus ou moins sur les
éditions de 1791, 1792 et 1800.
Il reste en particulier l’édition de 1794, qui divise.
C’est surtout de celle-ci que je vais traiter.
Concernant
l’édition en 4 tomes de 1797, je ne peux rien dire ne connaissant qu’un
exemplaire sans gravure et un autre vendu par Zisska et Schauer (exemplaire
Leonhardt); il était orné de 4 frontispices mais malheureusement aucun n’était
reproduit.
Remarque ne
concernant pas les gravures: toutes ces éditions qui ont suivi l’originale
sont vraiment très rares (a priori bien plus que l’eo), ce qui
rend difficile le travail de bibliographie.
Ainsi, par exemple, on peut affirmer que l’édition de 1801 n’est pas antidatée, mais
il fallait pour cela dénicher un exemplaire avec une reliure significative.
L’exemplaire ci-dessous possède juste un frontispice, sans aucun rapport avec
Justine. L’exemplaire décrit par Pia ne comporte pas non plus de gravure.
L’exemplaire Bonna est commenté plus bas.

Il est
extrêmement difficile de mettre la main sur un exemplaire de cette édition
ayant non seulement le frontispice mais au moins une autre gravure aussi.
Il y
a eu celui de la vente Hayoit en 2001 (relié par Thibaron-Joly); il était même
complet des 13 gravures. On peut examiner un autre exemplaire sur le site Europeana mais en dehors du frontispice,
celui de l’eo retourné, il n’a “que” dix
gravures sur les 12.
En fait, la présence d’au moins une des douze gravures
autre que le frontispice semble tellement rare que souvent les catalogues de
vente n’en mentionnent pas l’absence (voir par exemple le numéro 368 de la
vente Nordmann -Christies, 27 Avril 2006).
L’édition de La Pléiade (“Justine et
autres romans”, 2014) ne l’évoque pas non plus dans le paragraphe consacré à l’illustration de Justine (pages
902 à 923). Ce paragraphe est très
intéressant par ailleurs. Il faut noter cependant que les gravures parfois “oubliées” de l’édition
de 1791 sont mentionnées par Cohen notamment.
Cela étant
la consultation d’Europeana couplée à celle du catalogue de vente Hayoit permet
de découvrir en tout 12 gravures sur 13, dont le frontispice.
Les gravures
sont élaborées,et pour certaines, saisissantes: elles méritent d’être vues,
d’autant plus qu’elles ont un caractère unique (à l’exception d’une scène qu’on
retrouve dans une édition ultérieure, aucune
n’est reprise dans une autre édition de Justine ni de l’eo de La
nouvelle Justine). Elles comportent un encadrement macabre. La notice du
catalogue de la vente Hayoit suggérait que Sade avait pu participer à leur
élaboration, compte tenu de leur cohérence avec le texte et de leur
homogénéité.
Pour
feuilleter cette édition:
Au niveau de
la pagination de l’exemplaire, les gravures sont juste après les pages 98, 150,
232, 280, 334
Les
gravures: après les pages 32, 82, 100, 136, 224
NB: si les
liens ne fonctionnent pas, aller sur Europeana, taper: justine 1791 puis utiliser le fait que les deux tomes de
cette édition contiennent respectivement 339 et 228 pages (l’eo quant à elle en
contient 283 et 191).
Les éditions de 1792 et 1794:
Europeana
offre la possibilité de consulter un
exemplaire de l’édition 1794 ayant 3 gravures et le frontispice (il manquerait
donc 2 gravures). Ces gravures ont une indication de pagination qui ne
correspond pas au texte: il semble clair qu’elles
proviennent en réalité d’un exemplaire de l’édition de 1792 (en effet la
pagination est de toutes façons plusieurs fois incompatible avec la collation
de l’édition 1791 et nous verrons ci-dessous ce que sont les gravures de 1794).
Enfin, le frontispice est identique à celui de l’exemplaire Bonna de l’édition
de 1792 reproduit dans “Sade, un athée
en amour”, p 266.
L’édition de 1800: on peut consulter un exemplaire sur
Europeana, pourvu de 11 gravures (frontispice compris) sur 12. Deux de ces
gravures sont différentes de toutes les autres: elles ne possèdent pas de
légende et sont les seules à être
identiques à des gravures de 1791: on peut penser qu’elles ont été tout
simplement rapportées d’un exemplaire de
cette édition. Ainsi, il reste en quelque sorte 9 gravures sur 12.
Par
ailleurs, il est passé en vente en novembre 2014 (Christies, vente Fekete), un
exemplaire décrit comme le seul connu complet des 12 gravures. On retrouve bien
dans l’exemplaire Fekete les 9 gravures citées ci-dessus de l’exemplaire
Europeana de cette édition 1800.
L’exemplaire
Fekete possède:
-un
frontispice (La vertu…,différent de ceux de 1791 et 1792, les trois étant très
proches)
-4 gravures
faisant aussi office de frontispices (tome 1e, tome 2e etc)
-7 gravures
différentes des 4 frontispices évoqués ci-dessus (en ce sens que les légendes
se présentent autrement et que les dessins sont d’un style différent).
Les paginations indiquées ne
correspondent pas du tout à cette édition de 1800 mais à celle de 1794 (plus précisément, la pagination
correspond exactement dans 6 cas et elle correspond à une page près dans le
dernier cas. Pour cette dernière gravure, la pagination ne correspond pas non
plus à l’édition 1800).
Enfin les 7
dessins sont tous d’un même style et on constate aussi que les 3 gravures de
1792 insérées dans l’exemplaire de 1794 d’Europeana ont plus que largement
inspiré celles de l’édition de 1800 (voir plus bas les photos). Et elles sont
moins élaborées.
En
conclusion il semble légitime de penser
que ces 7 gravures proviennent d’un reliquat de l’édition 1794 que l’édition
1800 aurait donc récupéré. L’exemplaire Fekete semble intègre compte tenu d’une
part des cohérences observées avec les bibliographies,et avec l’exemplaire
Europeana, d’autre part de la cohérence au sein de son illustration.
En résumé, on peut penser que:
-l’édition
1794 comporte 7 gravures plus le
frontispice, toutes ces gravures étant
différentes de celles de 1792 mais s’en inspirant très largement (pour 5
d’entre elles puisque l’édition 1792 en contient en tout 6).
-l’édition
1800 comporte 4 gravures présentant des scènes totalement nouvelles, et faisant
office de frontispices, un autre frontispice inspiré de celui de l’eo et 7 gravures. Les 8 (1 et 7) gravures en
question sont issues d’un reliquat de l’édition de 1794, et ont la pagination
correspondant à cette édition antérieure.
Voici les 12
gravures de l’exemplaire Fekete et, pour comparaison, une photo de celle de 1792 (venant
de l’exemplaire 1794 d’Europeana):
Synthèse, compléments:
* on peut aussi imaginer que ces 4
frontispices proviennent d’un reliquat de l’édition de 1797. Rien, absolument
rien, ne permet de le penser sauf que ce ne serait pas incompatible avec le
fait que cette édition de 1797 est censée être illustrée.
Remarque: le fait que des exemplaires se
soient vus insérer des gravures qui, a priori, n’avaient rien à y faire ajoute
à la confusion.
Par exemple:
-exemplaire
de l’édition de 1800 de la vente Leonhardt (Zisska et Schauer, 10 mai 2012): il
comporte seulement 4 “frontispices”. Un seul est reproduit mais il n’a rien à
voir avec aucune des gravures précédentes...Il est en fait très proche d’une
des gravures de l’eo de La Nouvelle Justine. La notice de la vente Fekete le
cite en précisant qu’il manque 8 gravures alors qu’il en manque au moins 9
puisque le frontispice reproduit vient d’une autre édition.
De la même
façon, La Pléiade cite un exemplaire de La philosophie dans le boudoir qui
serait le seul à contenir une gravure en plus..sauf que cette gravure pourrait
très bien venir d’un tout autre ouvrage:
-description
de l’édition 1801 (non illustrée) de la bibliothèque Jean Bonna (Sade, un athée
en amour”, p 266): “4 gravures anonymes placées en tête de chacun des volumes.
Deux d’entre elles, à caractère pornographique, figuraient déjà en sens inverse
dans l’édition Cazin de 1792; les deux autres sont des représentations de
scènes scabreuses et blasphématoires mêlant le profane et le sacré dans un jeu
quasi démoniaque propre à l’imagination de Sade”. On pourrait croire en lisant
cette notice que l’édition de 1801 est illustrée.
Une de ces
gravures est reproduite: elle vient de l’édition de 1794.
Enfin, pour
clore cette petite étude, je signalerai l’existence de gravures identiques à
quelques détails près (il ne s’agit donc pas ici de scènes qui s’inspirent l’une de l’autre). La photo
qui suit est tirée de l’ouvrage de Pascal Pia “Dictionnaire des oeuvres
érotiques”. A vous de trouver les différences avec une des gravures de
l’exemplaire Fekete! (indication:Sade)
PS: pour ceux qui s’intéressent à
l’illustration de La nouvelle Justine et Juliette: les gravures de l’eo sont
toutes reproduites dans “Sade un athée..”. Les éditions obliques ont publié il
y a longtemps une série des gravures qui correspondait en réalité à une édition
publiée vers 1835, longtemps considérée paraît-il comme l’eo.
Philippe.