« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier

"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

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mardi 14 octobre 2008

Portrait de Bibliophile: l’abbé de Rothelin

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Gilles/Lauverjeat, que vous connaissez bien pour ses identifications héraldiques, vous propose ce soir un message sur Charles d’Orléans de Rothelin dit l’abbé de Rothelin, grand bibliophile du 18ème siècle.

Fils puîné de Henri d’Orléans marquis de Rothelin et de Gabrielle Eléonore de Montault, Charles d’Orléans Rothelin naît le 5 août 1691. Il est le petit fils de Henry Auguste d’Orléans marquis de Rothelin et de Marie Le Bouteiller de Senlis. Orphelin de père à l’âge de deux mois puis de mère à l’âge de sept ans. Sa soeur aînée Suzanne comtesse de Clère veillera sur lui. Il étudie au collège d’Harcourt. Il sera prêtre, puis docteur en théologie de la faculté de Paris à l’âge de 25 ans. Assistant et protégé du cardinal de Polignac il accompagne celui-ci à Rome en 1723, pour le conclave de l’élection de Benoit XIII. Il est nommé abbé de Cormeille près de Lisieux, ce qui restera son seul bénéfice. En revanche il avait hérité de la duchesse d’Elbeuf, sa tante en 1717.

Frontispice du catalogue

Elu membre de l’Académie Française le 12 juin 1728 il participe à la rédaction du Dictionnaire. Il est élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 11 décembre 1733 avec le soutien fidèle du cardinal de Polignac. Le marquis René Louis d’Argenson est élu en même temps que lui. Ce dernier, aussi bibliophile est le père du marquis de Paulmy fondateur de la bibliothèque de l’Arsenal. Il dit de l’abbé de Rothelin qu’il “a plus d’ennemis que d’amis parce qu’il se mêle dit-on de trop de choses”.

Il faisait partie de la société du “Soupers des Quinze livres” nommée ainsi car il n’était pas permis d’y dépenser plus que cette somme. Madame Marie-Anne Doublet femme de lettre en était l’animatrice. Cette société comptait encore le peintre Charles Antoine Coypel, l’auteur dramatique, antiquaire et graveur amateur le comte de Caylus, Hélvétius, Marivaux, Madame Lemarchand auteur, la comédienne Mademoiselle Quinault, Louis Fagon, conseiller d’Etat et bibliophile, Rigaud, Larguillière, de Clavière, de Mirabeau, de Foncemagne, et Fréret secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il compta aussi parmi ses amis le comte d’Hoym, bibliophile.

Il est l’auteur d”observations et détails sur la collection des grands et petits voyages “ publiée en 1742. Il s’agit d’une étude sur les soixante opuscules publiés de 1590 à 1634 par de Bry et Merian que l’abbé de Rothelin étudie et réunit sous le titre “Collectiones perigrationes in Indiam Orientalem & in Indiam Occidentalem”

Il meurt le 17 juillet 1746. Son ami Fréret écrit son éloge. Son frère recueille son héritage. Il a dû soustraire à la vente quelques manuscrits familiaux dont l “ Histoire de la maison des Bouteillers de Senlis” exemplaire de prestige et de commande enluminé écrit par du Chesne en 1636.

Eglise de Moussy-le-Vieux, armes des Rothelin et monument des premiers comtes de Moussy

Comme beaucoup de lettrés de son temps, l’abbé de Rothelin alliait ses deux passions pour les monnaies et médailles d’une part et pour les livres d’autre part. Sa passion pour les livres remontait à l’enfance “étant encore écolier, (il) y employait tout l’argent dont il pouvait disposer”. Son intérêt pour les monnaies et médailles naquît pendant son séjour à Rome. Je suppose que ses collections demeuraient en sa résidence près de Paris à Moussy-le-Vieux.

Il avait réuni 8 000 médailles et augmenté la collection primitive du duc de Maine. A sa mort, la collection de ses monnaies fut vendue en bloc au roi d’Espagne pour 87 000 livres et les grands bronzes au marquis de Beauvau pour 40 000 livres. Il avait auparavant donné sa collection de médailles impériales de petits bronzes, forte de 9000 pièces, à M. Le Beau.

Son extraordinaire bibliothèque dont il tenait le catalogue et dont il était peu avare, fut mise en vente du 14 avril au 17 juin 1749. Un catalogue original de vente fut rédigé par le libraire Gabriel Martin, rue Saint-Jacques et publié en 1747 (format in-8 de XII, XXIV, et 618 pp). Il comporte un portrait gravé de Jacques-Nicolas Tardieu d’après Coypel en frontispice. La division du catalogue allait servir d’exemple. S’y succèdent dans l’ordre: Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le catalogue précise que les livres y sont de “condition très belle...beaucoup de grand papier, lavés et réglés” “et qu’un grand nombre de reliures soit en veau soit en maroquin sont des fameux relieurs Boyet, du Seuil, Pasdeloup, et Anguerran”

Ex-libris de l'abbé de Rothelin

Le catalogue compte 5036 numéros. Les 1159 premiers ne concernent que la théologie. Une liste in fine permet de retrouver 262 manuscrits. Parmi eux nous trouvons la Bible historiée de Jean de Bruges présentée par Jean Vaudetard au roi Charles V, un des fleurons du musée Meermanno-Westreenianum de la Haye aujourd’hui et le “Missale Anglicanum” de l’abbaye de Sherborne. Daté de 1400-1405, il appartint pendant près de deux siècles aux duc de Northumberland avant de rejoindre la British Library en 1998 seulement. Ces deux ouvrages font l’objet d’un article particulier en début de catalogue. Notons encore un livre de prières pour Jeanne de Laval in-folio avec fermoirs d’argent et parmi les 85 recueils de pièces historiques manuscrites, une épître de Jean Juvénal des Ursins aux Etats de Blois en 1433.

Chemin faisant nous découvrons quatre éditions et un manuscrit des oeuvres de Rabelais, dont une édition de 1552 et l’édition sur grand papier illustrée par Picart en 3 volumes et en maroquin rouge de 1741.Nous trouvons encore, toujours sur grand papier, les oeuvres de Molière de 1734 en six volumes in-4. Les oeuvres de Joachim du Bellay et de Desportes sont présentes, mais pas celles de Ronsard! Le Roman de la Rose est bien représenté, un manuscrit sur vélin in folio et un imprimé avec figures sur bois en gothique, plus les éditions de 1521 et 1529 et 1735. Au chapitre des sciences nous retenons les oeuvres d’astronomie de Maupetuis, les “elemens de la philosophie d’Isaac Newton” par Voltaire en 1738 et les institutions de Physique par la marquise du Chastelet de 1740. Parmi les livres d’histoire figure La chronique Martinienne en incunable : Chronica ex S Hieronymo , Eusebio & ailiis excerpta per Martinum Polonum , 1477, Taurini, J. Fabri.

La collection de livres de théologie compte également plusieurs incunables, le Montbritius de 1480 par exemple, ou un Saint-Augustin imprimé à Rome en 1470, in folio, grand papier, en maroquin rouge!

Numéro d'ordre de la bibliothèque de l'abbé

La vente rapporta 83 000 livres. La bnf conserve sous la cote delta 10 937 un exemplaire du catalogue en plein maroquin aux armes royales avec les prix d’adjudication notés en marge. Cette année, au Grand Palais, un libraire proposait une copie manuscrite du catalogue également agrémentée des résultats.
Superbe! Merci Gilles.
H

dimanche 12 octobre 2008

Miscellannées de Monsieur H.

Amis Bibliophiles Bonjour,

1. Avant toute chose merci à tous ceux qui sont venus au déjeuner des bibliophiles, qui s'est tenu hier à côté du marché Georges Brassens. Nous étions 15 autour de la table, bibliophiles, libraires (trois, qui viennent de plus en plus nombreux, ce qui est une excellente nouvelle), relieure (Fedora, qui nous dispensé ses conseils en matière de restauration et est repartie avec des commandes sous le bras), dont plusieurs pour qui c'était une première.

Le Gateau-Livre de Bergamote, que Bergamote/Valérie nous avait proposé lors du précédent déjeuner (recette sur son blog : http://bergablogue.blogspot.com/2008/06/le-gteau-livre-exceptionnel.html)


Merci en particulier à ceux qui sont venus enrichir les débats pour la première fois (Gilles, Jacques, Frédéric), et merci à tous d'être venus. Comme d'habitude, nous n'avons fait que parler livres et bibliophilie, ce qui fait de ces moments des instants uniques. Comme d'habitude également plusieurs d'entre nous avaient apporté des ouvrages, ce qui a permis des échanges passionnants: Gilles et ses 4 superbes ouvrages, dont une trilogie a l'histoire bien singulière, Jean-Marc et son superbe Zizimi en maroquin, Frédéric et son livre énigmatique, Eric et son superbe Paul et Valérie en maroquin bleu (lapsus... son Paul et Virginie voulais-je dire), Valérie et son traditionnel dessert bibliophiliquement délicieux, sans oublier l'incroyable manuscrit cabbalistique de Frédérick et d'autres merveilles encore.

J'ai passé un formidable moment et je crois que ce fût partagé. Rendez-vous très bientôt pour une nouvelle édition.

2. Quel bibliophile n'a a jamais rêvé d'être libraire? J'en connais peu. De nombreux jeunes bibliophiles qui fréquentent le blog caressent d'ailleurs ce rêve. Aussi, je vous relaie la question de Benoît sur le sujet, qui aimerait bénéficier de conseils des libraires (et autres) lecteurs du blog:

"Comme beaucoup de jeunes bibliophiles, j'ai pensé, et je pense encore, à me lancer dans le métier. Je souhaiterais commencer de manière secondaire dans un premier temps, histoire aussi de mettre de l'argent de côté maintenant que j'ai terminé mes études et que je suis diplômé, mais, dans un second temps, si j'y arrive, faire devenir prépondérante cette activité. Je me suis bien rendu compte que deux problèmes se posent: comment être sur d'un certain approvisionnement, d'avoir les bonnes adresses pour s'approvisionner? Comment se faire un carnet d'adresse clients suffisamment fourni pour écouler le stock?

J'aimerais me spécialiser plutôt dans la littérature 1820/1950, période qui m'intéresse le plus et dans laquelle j'ai déniché récemment quelques très belles pièces à des prix plus ou moins intéressants en vue de me lancer avec un stock significatif, contenant de très belles pièces.

Quels conseils me donneraient les libraires (et même les non libraires) lisant le blog?"

3. "Place aux livres"! Si vous aimez les livres, une nouvelle manifestation se tiendra de façon régulière (tous les 15 jours à partir d'aujourd'hui, dimanche 12 octobre) sur la Place du Forum à Reims, de 9 à 17h. Libraires et bouquinistes de Reims et du grand quart Nord-Est vous attendent pour vous proposer leurs trésors. L'idéal serait qu'un lecteur du blog habite à Reims, pour nous proposer un petit reportage in-situ dans les semaines qui viennent...

4. Enfin, Thomas me pose la question suivante: comment dépoussiérer un livre quand le simple fait d'en tourner les pages apparaître de la poussière!

H

vendredi 10 octobre 2008

Portrait: Robert Lenkiewicz, un bibliophile "Larger than life"

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Les Bibliophiles sont souvent des êtres à part. certains d'entre sont d'une érudition prodigieuse, d'autres semblent comme figés dans le temps, d'autres vouent leurs vies aux livres au point d'en perdre le contact avec leurs semblables, d'autres enfin sont simplement uniques en leur genre, comme Robert Lenkiewicz.

Autoportrait

Robert Lenkiewicz (1941-2002) est un bibliophile anglais né à Londres. A 16 ans Lenkiewicz intègre le prestigieux Saint Martins College of Arts and Design, avant de rejoindre la Royal Academy. Il est devenu l'un des artistes importants du Sud de l'Angleterre du siècle dernier et vivra de son art pendant toute sa vie. Il est connu pour avoir tiré son inspiration des nombreux nécessiteux auxquels il offrait asile, repos et chaleur humaine, dans son studio d'artiste londonien. Son grand projet sera d'ailleurs de réveiller les consciences et d'attirer l'attention des institutions et de ses semblables en peignant ces personnes aux existences difficiles.

Larger than life? A côté de sa personnalité haute en couleurs, de cet engagement social et de son oeuvre prolifique, Lenkiewicz a également mené des recherches personnelles sur le comportement humain et ses débordements. Il menait ses recherches au travers des ses rencontres mais également, et c'est le point qui nous intéresse, en rassemblant des milliers d'ouvrages de documentation.

Au final, ce seront près de 25000 ouvrages qui se seront ainsi accumulés sur ses rayonnages, avec pour sujets de prédilection l'art, les sciences occultes, démonologie, la magie, la philosophie et en particulier la métaphysique, l'alchimie, la mort, la psychologie et la sexualité. Il a ainsi rassemblé l'une des bibliothèques sur les sciences occultes les plus importantes du vingtième siècle avec environ 3000 ouvrages rares. Sotheby's a estimé que cette bibliothèque occulte était la plus importante biblothèque privée sur le sujet, si ce n'est dans le monde, du moins en Europe.

Vide débordé par les livres à son domicile (ils occupaient 7 pièces...), Lenkiewicz fît l'acquisition d'une église déconsacrée dans laquelle il consacra deux étages aux ouvrages anciens, et en particulier au sciences occultes. Ces ouvrages principalement imprimés entre le 15ème et le 17ème siècles étaient principalement écrits en latin, en anglais, mais aussi en français pour un grand nombre d'entre eux. il avait curieusement donné un nom aux 7 pièces de son domicile consacrées aux livres: la "Art Biography Room", la "Art History Room", la "Occult Philosophy Room", qu'il appelait aussi la "Metaphysics Room", la "Death Room", une "Witchcraft Room" et la "Erotica Room" et enfin une "Literature Room".

Sa bibliothèque fût dispersée par Sotheby's en 2003 et fît l'objet d'un très agréable et instructif catalogue. En le parcourant, on découvre par exemple 8 éditions du Malleus Maleficarum de Sprenger et Kramer dont un exemplaire de la première édition, imprimée en 1487 par Drach. Vous pouvez retrouver un article sur cet ouvrage sur le blog, mais pour mémoire cet ouvrage fût placé en tête de sa liste des "Livres de la haine" par Amnesty International.

En feuilletant un peu plus le catalogue, on croise de nombreux ouvrages d'Agrippa, plusieurs éditions de la Démonomanie des Sorciers de Bodin, Jérôme Cardan, une édition du Songe de Poliphile, Paracelse, Kircher, plusieurs éditions du Compendium Maleficarum de Guazzo, un Lycosthène et 344 autres merveilles. Au delà de la prédilection de Lenkiewicz pour les sciences occultes, on sent également sa sensibilité d'artiste s'exprimer fortement puisqu'il a surtout rassemblé des livres anciens illustrés.
Selon le souhait de Lenkiewicz, cette vente "post-mortem" de la Bibliotheca Lenkiewicziana a permis de créer une fondation destinée à soutenir les jeunes artistes.

Lenkiewicz avait également rassemblé un cabinet de curiosités comprenant des antiquités égyptiennes, des artefacts provenant de camps de concentration nazis, et une pièce célèbre, le squelette de Ursula Kemp, qui fût pendue pour sorcellerie à Plymouth en 1582...

Une autre anecdote? Lenkiewicz dépensait tous ses revenus dans les livres et même plus. Il fût ainsi condamné à deux mois de prison au début des années 1970 pour avoir volé quatre livres anciens dans la bibliothèque de Plymouth. Que déclara-t-il? "Personne ne les a jamais réclamés et ce n'est qu'au bout de quatre ans que le vol fût découvert. Lorsque la police est arrivée je leur ai répondu que je les attendais, en leur demandant pourquoi ils avaient mis autant de temps, et s'ils voulaient du sucre avec leur thé..."

C'était Robert Lenkiewicz.

H

mardi 7 octobre 2008

Exposition de reliures à venir

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Vous trouverez ci-dessous un autre message mais avant de le lire j'aimerais faire appel à votre collaboration: je souhaite vous proposer une nouvelle exposition de reliures sur le blog, avec comme objectif de présenter au moins 50 reliures choisies. Idéalement une centaine.

Je suis certain que dans vos nombreuses bibliothèques (une image me vient à l'esprit... imaginez ce que représenteraient les bibliothèques des 2500 bibliophiles différents qui lisent ce blog chaque mois... 2500... à lui seul ce chiffre me donne le tournis). Je disais donc, je suis certain que dans vos bibliothèques se "cachent" des merveilles qu'il est temps de faire partager aux autres.

Si vous le souhaitez, vous pouvez donc m'envoyer vos photos avec un très court descriptif pour que je les mette en ligne: blog.bibliophile@gmail.com

Merci!
H

Miscellanées de Monsieur H.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

1. Avant tout, quelques nouvelles du blog. Vous avez été plus de 2600 visiteurs différents à avoir visité le blog au mois de septembre, pour près de 10 000 pages vues. C'est je crois le meilleur mois.

2. Un jeune libraire me demande si vous seriez capable d'identifier ces armes:

3. Sylvain, bibliophile débutant, mais déjà passionné aimerait avoir votre avis sur cet ouvrage qui porte l'annotation ancienne suivante "reliure appartenant à la bibliothèque de Philippe-Egalité". Qu'en pensez-vous? Sylvain, est-elle signée? En passant, Sylvain m'a adressé un gentil email pour m'informer que c'est la lecture attentive et régulière du blog qui l'a fait basculer en douceur dans le monde de la bibliophilie... J'en suis un tout petit peu fier quand même! :)

4. Enfin, Martin a porté ce site à ma connaissance, une base de données d'ex-libris, dont je suis certain qu'il va au moins capter l'attention de Rémi: http://bpun.unine.ch/ExLibris/moteur.htm

(Je vais prochainement refondre les liens du blog, et je l'intégrerai à ce moment là).

H

dimanche 5 octobre 2008

Petit poème pour le blog : A mes livres

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Cela se passe de mots:

A MES LIVRES

J'aime les champs, les prés ; j'aime les fleurs, les arbres ;
Tout ce qui de la vie exprime un mouvement ;
Et j'aime les vieux murs, les pierres et les marbres,
Tout ce qui du passé nous laisse un monument.

Mais pour aller chercher les blés et la bruyère
Il faut un pas léger, une aile de zéphyr,
Et, comme un papillon se joue à la lumière,
Des rayons du soleil aimer à s'éblouir.

Ou bien il faut braver la poussière des routes
Pour aller admirer Delphes, le Parthénon...
Et revenir, souvent, sans apaiser ses doutes,
Car le temps sur la pierre efface plus d'un nom.

Voilà pourquoi je veux, à l'ombre de ma chambre,
Toujours à ma portée et sans aller si loin,
De petits monuments que je parfume d'ambre,
Que de soie et velours je recouvre avec soin.

Avec eux je possède et l'espace et les âges ;
Sans fatigue et sans bruit je voyage en tous lieux ;
Hôtes de mon foyer, savants, poètes, sages,
Idoles de l'esprit, après Dieu sont mes dieux.

Comment ne pas aimer un livre ?...C'est une âme ;
A l'oreille du cœur il nous parle tout bas,
Il est le seul ami qu'on permet à la femme
Et le seul que le temps ne nous enlève pas.

Comtesse de L'Ecuyer.
Janvier 1859.

Merci Jean-Paul,

H

vendredi 3 octobre 2008

Portrait de libraire: Jean-Luc, le libraire qui fait mouche

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Je vous propose ce soir le portrait de Jean-Luc, qui intervient fréquemment et toujours avec une extrême pertinence dans nos débats. L'ennui avec Jean-Luc (sourire), c'est que je suis presque toujours d'accord avec lui (sauf une fois, à dire vrai), mais surtout qu'il fait preuve d'une justesse dans les propos que je lui envie souvent (comme "la possession termine le rêve")... Je vous laisse avec lui.

Bonjour Jean-Luc, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre librairie ?

La librairie des Colporteurs existe depuis 10 ans, elle a été créée par Loup, mon amie, et moi-même. En ce qui me concerne, la création de la librairie est venue comme l’accomplissement d’un désir fort pour guérir de concessions professionnelles. Après des études de droit et de communication, je m’ennuyais mortellement dans mes emplois successifs. Au début nous n’avons travaillé par catalogues papiers et numériques, par internet aussi. La librairie a vécu ainsi virtuellement pendant 10 ans.
Cette année, nous ouvrons une librairie « en dur », au cœur d’un village aussi curieux que pittoresque : Saint-Emilion. Cet été, nous avons troqué la cire 213 pour la masse et la truelle, nous voulions créer de nos mains une librairie de caractère et je crois que nous y sommes parvenus.

Evidemment, les travaux ont été financés sur la vente d’une partie notre fonds et nous ouvrons avec un choix modeste d’ouvrages, mais il reste de jolies perles à des prix très corrects. Le bibliophile qui fait l’effort de se rendre dans la librairie, qui prend le temps de fouiller, devrait se voir récompensé. La trouvaille et le « dénichage » font partie de ces plaisirs de la bibliophile in situ dont internet nous prive.

Vous qualifiez-vous plutôt de bibliophile libraire ou de libraire bibliophile… ou bien encore autrement ?

Au risque de lasser les lecteurs du blog avec la même rengaine, je redis ce que j’ai déjà écrit ici, il existe un univers, la bibliophilie, et à l’intérieur de cet univers deux comportements majeurs : acheter des livres, vendre des livres. Rares sont ceux qui ne font qu’acheter et encore plus ceux qui ne font que vendre. Ceux dont la profession est de vendre des livres sont appelés « libraires » et j’en suis. Donc, oui, je me considère appartenant à l’univers de la bibliophilie et mon activité, dans cet univers, est d’être libraire.

J’articule les choses ainsi car je crois inapproprié et stérile d’opposer bibliophiles et libraires comme on le fait parfois ici (la nture humaine... NDLR). L’acheteur d’un livre entre en concurrence avec les autres acheteurs de ce même livre, qu’il soit professionnel ou particulier. Voilà la vérité. A mon avis, dire que le libraire est l’ennemi du bibliophile est un grand malentendu qui ajoute à la confusion des débats.

Quels sont vos domaines de prédilection, ou votre approche est-elle éclectique et vous fonctionnez au coup de cœur ?

Le fonds de la librairie est un compromis entre nos coups de cœur et les envies de nos clients. Le choix est donc très large. Plus tard, trois spécialités viendront compléter le fonds généraliste : la « Révolution et les Girondins », « la littérature fantastique » et « la matière des symboles ». Ces catalogues seront prêts dans trois ou quatre ans, pas avant. Plusieurs personnes nous ont reproché de ne pas spécialiser la librairie de Saint-Emilion dans le vin et l’œnologie. Nous avons un rayonnage consacré au vin, mais nous ne souhaitons pas être la librairie du vin. Il faut bien comprendre que l’activité commerciale du village est presque essentiellement tournée vers le vin alors que le lieu est riche d’un passé, d’une histoire, de légendes qui méritent qu’on s’y intéresse.
Où vendez-vous vos livres ?

Dans la librairie, sur Livre Rare Books, sur internet par nos catalogues papier et numérique, et un peu sur eBay sous l’identité « les_colporteurs ». Nous étions sur abebooks mais l’outil est inadapté aux petites librairies, surtout depuis un récent changement qui ponctionne même les frais de port ! Beaucoup de nos confrères sont sur abebooks par instinct de survie mais vendre quatre livres par mois à 40 euros sur ce site, c’est creuser sa propre tombe.

Quel avenir imaginez-vous pour le métier de libraire ?

J’ai déjà tenté de répondre ici même, je n’ai pas changé ma vision des choses. L’ère des librairies est révolue, nous revenons à l’ère des libraires. De fortes personnalités vont émerger à l’image des Damascene Morgand et les Edouard Rahir des siècles passés. Avec cependant des manières de faire inédites. Nous verrons sans doute des Révolutionnaires de la bibliophilie apporter un regard rénové sur le livre ancien, son univers et son intérêt.

Quel est le ou les livres qui vous font rêver ?

La bibliophilie est un des rares domaines au XXIe siècle où le goût des autres est extrêmement contagieux. Il suffit de lire trois lignes prodigieuses sur un livre inconnu pour que la passion de l’auteur contamine le lecteur (même avis, le bibliophile doit être lecteur, grand lecteur... NDLR). Il y a une sorte de toxicité psychologique de la lecture. La connaissance et la culture génère un désir bibliophile insatiable…

Et les livres que vous possédez déjà et qui vous sont particulièrement chers ?

Là c’est différent. La possession termine le rêve. On passe alors à autre chose, une sorte de fierté à être le gardien bienveillant de livres complices. J’aime beaucoup mon dictionnaire d’architecture signé par Viollet-le-Duc, mon originale de la Guyenne militaire de Léo Drouyn et son rare opus sur l’Entre-deux-mers. Actuellement, j’ai sous les yeux un manuscrit original d’Eugène Sue, les corrections sont passionnantes. Ce sont ceux qui me viennent directement à l’esprit. Posez-moi la question demain et ce sera sans doute d’autres titres.

Vous savez que les lecteurs du blog aiment les histoires, auriez-vous une anecdote à nous raconter ?

Aïe. On prend conscience aujourd’hui qu’internet conserve beaucoup et très longtemps. Verba volant, scripta manent. C’est un problème, si je raconte certaines anecdotes ici, je risque de trahir des secrets pour la postérité. Racontons celle-ci tout de même. Je me suis trouvé une fois au centre d’une transaction ou deux personnes se disputaient une bible du XVIIe siècle qui, visiblement, devait avoir quelques particularités qui m’ont échappées. Par une péripétie un peu compliquée, l’un acheta la bible mais l’autre personne en prit possession. Dans tous les sens du terme. Cette personne n’aura gardé la bible que quelques heures car dès la première nuit elle fut réveillée par une voix qui lui commanda de détruire l’ouvrage. Elle ne put opposer de résistance et, dans un état hypnotique, alla jeter la bible dans le port de Bordeaux. A la suite de quoi, cette personne fit un séjour en hôpital psychiatrique. L’acheteur n’a jamais voulu me dire ce que sa bible perdue avait de si spécial et, quant à moi, j’ai encore un pincement au cœur en imaginant ce bel ouvrage en train de pourrir dans les eaux sombres de la Garonne.
Enfin, vous êtes un visiteur fidèle du blog, qu’en attendez-vous ?

Ce blog est une véritable réussite, il est devenu incontournable et son succès est la preuve que la formule est bonne. Une longue vie est surtout ce que j’en attends. J’y trouve une complicité d’esprit avec pas mal de personnes qui le fréquentent. Des courants littéraires et artistiques des siècles passés sont nés ainsi, de simples frottements des âmes et du plaisir de parler le même langage. Je crois que le meilleur du blog est encore à venir.

Merci Jean-Luc, nous vous souhaitons le meilleur dans ce nouveau et superbe projet.

Hugues

mercredi 1 octobre 2008

Un livre Miniature / Minuscule

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Soir de grande fatigue (en passant je vous prie de m'excuser pour les mails auxquels je n'ai pas encore répondu)... aussi, une fois n'est pas coutume, je vous fais partager une récente acquisition, un peu particulière.
C'est un livre miniature, ou minuscule. Je n'ai a priori aucun goût pour ce genre d'ouvrages, qui a pour moi un peu du gadget, mais je n'ai pas résisté cette fois-ci: le livre est dans un bel écrin, c'est une petite prouesse.
L'ouvrage: La Sainte Bible, mise en vers par DU BOIS, 1782. La reliure est brodée, et le tout se loge dans un petit étui en maroquin noir, joliment et finement doré.
La taille du livre: 50 mm x 40 mm.
La taille de l'étui: 58 mm x 45 mm.

H

lundi 29 septembre 2008

Pierre Moreau, calligraphe, graveur, imprimeur.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Ah qu'il est doux de pouvoir se reposer sur un ami un soir de grande fatigue. Rémi vous propose ce soir un article sur Pierre Moreau,

Pierre Moreau paraît dans l’histoire typographique comme un météore : brillant, éclatant même, mais éphémère. Issu de la calligraphie, il ne viendra à la typographie qu’à la fin de sa carrière. Mais reprenons son parcours depuis le début :

Moreau est issu d’un milieu aisé. En 1626, il publie un traité de calligraphie gravé en taille-douce : Les vrais caracthères de l’écriture financière. Ce premier traité ne nous est connu que par des références, et aucun exemplaire semble avoir survécu.
À la suite de ce premier essai, Moreau publie deux autres traités calligraphiques :
– Les œuvres de Pierre Moreau, Parisien, 1627 ou 1628, un seul exemplaire (incomplet) connu.
– Original des pieces escrites et burinees par P. Moreau, 1633, deux exemplaires recensés.
Les manuels de calligraphie de Pierre Moreau ne comprennent que quelques planches, assez élégantes, d’écritures italiennes (bâtardes et rondes) ou de financière. Outre ces trois traités, Moreau publie aussi des livres de dévotion, entièrement gravés : Les Saintes prières de l’âme chrestienne (1631, 8°, 106 ff.), les Devotes prières (1634) et les Heures chrestiennes (réemploi du texte gravé des Saintes Prières).
Après ces débuts dans l’écriture manuscrite, Moreau se lance dans un projet encore plus ambitieux. Conscient que les pratiques manuscrites ont changé depuis le XVe siècle et que l’italique et le romain ne sont plus en phase avec l’écriture de l’époque, Moreau décide d’imiter les écritures cursives françaises de son temps. Il grave donc les poinçons de cinq fontes typographiques : deux rondes (moyen et petit modules) et trois bâtardes (gros, moyen et petit modules).
Ses caractères sont parmi les plus étonnants, les plus innovants et les plus beaux de l’époque. Les écritures sont superbes, bien équilibrées. Aux cinq corps de caractères sont associés un certain nombre d’ornements supplémentaires : arabesques flottantes, fleurons de traits « entortillés », grandes lettrines gravées sur cuivre.
Conscient de la valeur de sa création, Moreau se protège de la contrefaçon en obtenant un privilège du roi pour les « caractères de son invention ». Ce privilège sera respecté, et Moreau sera seul à utiliser ses nouvelles « lettres », ce qui limitera considérablement leur diffusion. Entre 1644 et 1648, date de la mort de l’imprimeur, Moreau n’aura le temps de produire que 33 impressions (dont plusieurs petites brochures). À sa mort, ses caractères tomberont dans l’oubli, et ne seront ressuscités qu’éphémèrement par Fournier dans son Manuel typographique (1764), comme représentants de la « Ronde ». Quelques uns des poinçons originaux sont conservés, aux côtés des « Grecs du Roi », dans le cabinet des poinçons de l’Imprimerie nationale.
Les photographies qui accompagnent cet article sont tirées de l’Énéide de Virgile (1648, in-4°), dernier livre imprimé par Pierre Moreau et avec ses caractères. L’édition bilingue est dédiée à Mazarin, avec une carte dépliante et un frontispice. Ce livre est un véritable bijou bibliophilique : trois artistes importants du XVIIe siècle s’y croisent. D’abord, Pierre Moreau, notre calligraphe/imprimeur de talent. Ensuite, Pierre Perrin, poète un peu oublié, mais assez talentueux, théoricien de l’opéra avant Lully et Quinault, qui donne ici la traduction du texte. Enfin, Abraham Bosse qui inaugure chaque chapitre avec une gravure en demi page. Pierre Moreau n’aura malheureusement pas le temps d’achever cette publication, et seul le premier tome, contenant les six premiers chants, paraîtra avant sa mort. Le deuxième tome ne sera publié que dix ans plus tard, en 1658, chez Loyson, avec la suite des gravures d’Abraham Bosse, mais dans une typographie en romain, Loyson n’étant pas parvenu à obtenir les caractères de Pierre Moreau.
Mon exemplaire, photographié ici, ne comporte que le tome 1 seul, auquel il manque le majestueux frontispice (il reste, maigre consolation, la page de titre et la carte dépliante). Je m’en contente, et j’espère que les photographies vous aideront à me comprendre !

PS/ Cet article est basé sur l’excellent livre d’Isabelle de Conihout, publié par la bibliothèque Mazarine : Poésie et Calligraphie imprimée à Parisau XVIIe siècle, Paris, Editions Comp’Act, 2004. L’ouvrage comprend un fac similé de la Chartreuse de Pierre Perrin, imprimée par Moreau, suivie de plusieurs études sur Pierre Moreau, ses caractères, Pierre Perrin et la calligraphie gravée. C’est un superbe ouvrage, à la fois passionnant par son contenu et élégant par sa mise en page, qui se vend pour la modique somme de 35 euros.

Merci Rémi,

H

samedi 27 septembre 2008

La Nef des Fous, de Sebastien Brant et la tirade du Bibliophile

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Il est des livres qui vous « capturent ». Une fois que vous avez croisé leur route, ils ne vous quittent plus jamais. Pour Raphael ce sera les Pillone, pour moi, parmi ces livres, La Nef des Fous occupe une place importante. Je vous propose ce soir de revenir sur ce célèbre ouvrage.
La Nef des fous (das Narrenschiff) est un ouvrage allemand écrit par le strasbourgeois Sébastien Brant à la fin du XVe siècle.
Portrait de Brant

Publié à Bâle par Johann Bergmann d'Olpe le 1er mars 1494, soit le premier jour du Carnaval, le Narrenschiff est un récit versifié qui met en scène les divers types de la folie humaine, dans une forme assez proche des « Danse de la Mort », dont j’ai déjà parlé ici.

L’ouvrage est signé de Sebastien Brant (1458 – 1521), juriste allemand qui est né et mort à Strasbourg après avoir vécu à Bâle. On le considère souvent comme le père de la Narrenliteratur ou le genre bouffon, dont la Nef des Fous est le point de départ. L’ouvrage connaîtra un succès immédiat (26 éditions incunables) et sera traduit en plusieurs langues (dont notamment en latin, le Stultifera navis, par Locher et publié par Bade en 1496, et en français par Pierre Rivière entre 1497 et 1499). Un version française paraîtra ainsi à Lyon en 1497, 1498 (La Nef des Folz du Monde, à Lyon, chez Balsarin), puis 1530. Des versions anglaises, flamandes ou en bas allemand seront également éditées. Curieusement, l’ouvrage tombera quasiment dans l’oubli après les dernières éditions du début du 17ème siècle.

Les raisons du succès sont triples: d’une part, fait très rare pour l’époque, l’ouvrage est d’abord publié en langue vulgaire, d’autre part le texte qui mêle humour, ironie, rigorisme et s’inspire à la fois du colportage et de la Réforme, et enfin l’illustration, qui a fait l’objet une attention particulière; elle est confiée à un jeune homme, filleul du grand imprimeur Koberger, et qui est alors de passage à Bâle : Albrecht Dürer (1471 - 1528), qui n’aura que 23 ans au moment où l’ouvrage sort pour la première fois des presses.

Dürer : autoportrait

Pour autant, même jeune, Dürer n’est pas un inconnu puisqu’il a déjà travaillé sur les Chroniques de Nuremberg, parues en 1493. Ses créations pour le Narrenschiff sont tout simplement extraordinaires, d’une finesse extrême et très expressives. On lui attribue généralement 73 des 105 gravures de la première édition du Narrenschiff. On pense également, pour l’anecdote, que Dürer s’est représenté lui-même, ainsi que Brant dans certaines gravures.

Le Narrenschiff est un texte pessimiste, il décrit au fil des quelques 7000 vers, le voyage des fous, embarqués dans leur nef, pour gagner le pays de Narragonia. C’est en fait un catalogue des folies humaines et des travers de l’humanité. Comme dans les danses macabres, toutes les classes sociales sont concernées : le clergé, la noblesse, la roture, la magistrature, les universitaires, les négociants, les paysans, les cuisiniers et même les bibliophiles, ou plutôt un bibliomane si l’on préfère, et qui dans certaines éditions guide même les autres fous à la proue du navire (une édition au moins, que j'ai eu entre les mains). Brant pense que les efforts des hommes sont vains et que tous courent également à leur perte, le naufrage de la Nef.
Au total, dans l’édition originale, ce sont 112 chapitres qui nous présentent le savant (qui ne sait rien), le riche (qui ne possède rien d’une réelle valeur), le médecin (qui ne sait pas se soigner lui-même), le bibliomane (qui ne lit pas ses livres). On notera que cette organisation et une table des matières permettent au lecteur, dès l’origine d’aller consulter le portrait du « fou » qu’il recherche. Autre élément important, on ne peut éviter de considérer que l’œuvre a été imaginée dès le début comme un message destiné au plus grand nombre : le texte en langue vulgaire d’une part et les gravures d’autre part, qui sont suffisamment éloquentes pour ceux qui ne sauraient lire.

Pour les bibliophiles, enfin, on retiendra deux autres choses : le bibliomane mène cette danse des fous et Brant dans ses 112 chapitres, prend la peine d’en consacrer un au bibliophile, qui s’accompagne de ce texte :

Je suis bien fol de me fier en grant multitude de livres. Je désire tousjours et appète livres nouveaux ausquelz ne puis rien comprendre substance, ne rien entendre. Mais bien les contregarde honnestement de pouldre et d'ordure, je nettoye souvent mes pulpitres. Ma maison est décorée de livres, je me contente souvent de les veoir ouvers sans rien y comprendre.

Quel ouvrage admirable, emblématique d'une époque, à mi chemin entre Moyen Age et Renaissance… Pour les amateurs d'autres arts, n'oublions pas la sublime Nef des Fous de Jérôme Bosch.

H

jeudi 25 septembre 2008

L'air de Lourmarin, ou la promenade de Pierre

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Semaine chargée, petits problèmes techniques sur le blog qui expliquent la disparition momentanée du bandeau, moment délicieux et imprévu passé avec un grand libraire espagnol lecteur du blog, que je vous conterai le moment venu... Il est temps de se reposer et de laisser Pierre nous guider dans les allées du Salon du Livre Ancien de Lourmarin...

C'est un des avantages de la Provence que de pouvoir proposer des salons ouverts du livre ancien à la fin de l'été avec la garantie d'un temps clément et d'un cadre bucolique. Celui de Lourmarin en cette fin de septembre répondait aux critères mentionnés.
Je vous propose quelques images de ce salon vues par un promeneur littéraire. Tout d'abord un point fort, la qualité indéniable des libraires présents sur le site avec un effort particulier sur la présentation des livres ; pas de déballage à la hussarde, pas de mise en scène intimidante non plus.
J'ai été encore surpris par la large place donnée aux plats rayonnants des percalines et polychromes et me suis amusé à étudier (avec discrétion) les collectionneurs hetzeliens armés de leurs carnets à doublons… J'ai bien sûr été tenté par ce petit opuscule de M de la Martinière ou par ces deux in folio achetés par un grand escogriffe aux cheveux gris (le pauvre erre m'a avoué avoir été contraint de se séparer de sa bibliothèque Napoléonienne il y a peu).
J'ai préféré hésiter sur un beau voyage de Bougainville et sur un atlas du 2eme voyage de Cook…
Un local était réservé aux libraires experts.
En fait, pour être expert, il suffit simplement d'avoir des vitrines en verre. Pas compliqué !

Les prix proposés par ces professionnels étaient en parfaite harmonie avec tout le reste du salon et des trois Semaines Saintes proposées dans un joli maroquin rouge, la plus chère mais pas la plus belle l'était par un bouquiniste installé en marge du salon…

Je suis reparti de ce salon avec de beaux livres pleins les yeux et une jolie bible de Royaumont, (la 1ere BD de l'histoire dit-on) in quarto, amusante en ce que l'ancien testament édité en 1720 est associé à une édition du nouveau testament par Pierre le Petit de 1670. Donc, la première est de Lemaitre de Saci et la deuxième de son pseudonyme le sieur de Royaumont qui est en fait Nicolas Fontaine… Bon, je sais ! J'en ai déjà deux mais si le 21eme siècle est religieux, comme cela est prévisible, je ne veux pas être en rupture de stock !

J'ai pensé à Raphaël qui aime les reliures allemandes en bois et peau de truie. Une restauratrice en proposait des reproductions admirables au papier vergé vierge. De quoi tenter les faussaires, semble-t'il.

Amicalement. Pierre

Merci!
Hugues

mardi 23 septembre 2008

Introduction à la cazinophilie bouleversée.

Amis Bibliophiles Bonjour,

En attendant son étude approfondie sur le sujet et qui deviendra sans aucun doute la référence pour les générations de bibliophiles à venir, Jean-Paul nous fait l'amitié de nous inviter aujourd'hui sur les traces de Cazin. Libraire-éditeur que le bibliophile croise souvent au détour d'un catalogue, le plus souvent à tort d'ailleurs, mais dont on sait finalement peu de choses (enfin, avant de lire le travail de Jean-Paul).

Sans archives professionnelles, sans portrait et sans sépulture, la personnalité du célèbre libraire rémois du XVIIIe siècle demeure énigmatique, malgré les publications des érudits et des cazinophiles du siècle suivant. Ceux-ci, ignorant la biographie exacte de Cazin et abusés par des collections de petits formats semblables à la sienne, lui inventèrent une vie romancée et, ne s'intéressant qu'aux petits formats, lui attribuèrent tous les livres qui ressemblaient aux siens.
D'une famille originaire de Sainte-Ménehould, Hubert-Martin Cazin naquit à Reims le 22 mai 1724, septième enfant de Jacques Cazin, libraire et relieur rue des Tapissiers (aujourd'hui rue Carnot), et de Martine-Thérèse Noël. Il fut reçu libraire et relieur en 1755 et succéda à son père décédé. Il épousa une soissonnaise, Marie-Françoise Duhamel, qui lui donnera cinq filles.

Pour augmenter le chiffre d'affaires d'une modeste librairie qui vendait surtout des livres d'usage, des papiers pour l'écriture et le dessin, et des boîtes de carton pour les bureaux, Cazin se risqua au commerce des livres prohibés qui lui furent fournis par certains éditeurs, revendeurs et colporteurs de Genève, de Bouillon et de Neuchâtel. Ce trafic lui valut d'être destitué une première fois de sa qualité de libraire en 1759. Il fut rapidement réhabilité grâce à l'intervention des relations de son beau-frère, procureur au bailliage ducal.

Le trafic persistant, des perquisitions faites à Bouillon et à Reims en 1764 révélèrent d'autres fornisseurs, à Sedan, à Liège et à Charleville : Cazin fut destitué une seconde fois. Manifestement protégé, il fut une nouvelle fois réhabilité, mais se fit discret pendant une dizaine d'années. C'est alors qu'il entreprit une activité éditoriale et qu'il déménagea, en 1773, sur la nouvelle place Royale. Il devint libraire de l'Université de Reims l'année suivante.
Mais au cours de nouvelles perquisitions réalisées en province en 1776, à la demande des libraires parisiens qui voulaient faire cesser les atteintes portées à leurs privilèges, Cazin fut dénoncé, arrêté et, cette fois-ci, conduit à la Bastille. Il n'en sortit que deux mois plus tard, pratiquement ruiné.

Lors de ses fréquents séjours à Paris où il cherchait à s'installer, Cazin fit la connaissance du libraire et imprimeur Jacques-François Valade, rue des Noyers, qui avait commencé à éditer une collection dans le petit format in-18. En 1782, Cazin fut associé à l'édition de certains titres de la collection in-18 de Valade. La maladie de ce dernier laissa Cazin à la direction de la collection dès 1784 : il édita alors sa première collection in-18 sous le titre de « Petite bibliothèque de campagne ou collection de romans », qu'il fit imprimer à Paris, tandis qu'il continuait à travailler avec les imprimeurs de Liège pour d'autres éditions. Après la mort de Valade, sa veuve abandonna, en 1785, la collection in-18 à Cazin.
De 1785 à 1787, Cazin édita sa « Collection des poètes italiens », dans le format in-18, qu'il fit imprimer à Orléans. Entre-temps, en 1786, il avait installé sa librairie rue des Maçons. Il déménagea de nouveau rue du Coq-Saint-Honoré en 1792, puis rue Pavée-Saint-André en 1793. Le 13 vendémiaire An IV, rue du Dauphin, alors que Bonaparte délogeait à coups de canon des royalistes barricadés dans l'église Saint-Roch, il fut atteint par un éclat de mitraille et mourut le surlendemain, 7 octobre 1795.
L'étude attentive de ses éditions authentiques (62 titres seulement, de 1769 à 1793, dans tous les formats), ainsi que de ses catalogues et de sa correspondance, permet d'affirmer aujourd'hui que ni le papier azuré, ni les dispositions typographiques, ni les caractères, ni les fleurons, ni la fausse adresse de Londres, ni la reliure en veau écaille, ne furent une exclusivité du libraire-éditeur Cazin. D'autres éditeurs les ont utilisés avant lui, et de nombreuses éditions lui ont été faussement attribuées. La confusion est entretenue encore aujourd'hui par l'appellation éponymique de « Cazin » utilisée pour désigner communément le petit format in-18 qu'il n'a pourtant pas inventé.

Jean-Paul Fontaine

Merci!
H

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