« Après le plaisir de posséder des livres, il n'en est guère de plus doux que celui d'en parler. » Charles Nodier
"On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres."
Henri Beraldi, 1897.

mardi 28 août 2012

Hypnerotomachia Poliphili ou la relative supériorité d'éditions postérieures sur l'édition de Alde Manucce. La "preuve par l'image"?

Amis Bibliophiles bonsoir,

Edition originale ou édition postérieure? Le débat ne semble que rarement se poser pour les bibliophiles, et pourtant les éditions postérieures peuvent parfois présenter bien plus d'intérêt que l'édition originale, pour peu que l'on se penche un peu plus sur le contenu, et qu'on dépasse le seul réflexe du collectionneur. 

Un exemple? Hypnerotomachia Poliphili (1499, Manucce), ou Hypnerotomachie, ou Discours du songe de Poliphile... (Kerver, 1546). L'édition originale, sortie des presses du Vénitien Alde Manucce en 1499 est évidemment un chef d'oeuvre, nul doute là dessus, mais on s'accorde souvent à dire que ce sont la deuxième édition en 1545 puis la première traduction en français proposée par Kerver en 1546 qui ont permis à cet ouvrage de passer à la postérité et de devenir l'un des livres les plus recherchés par les bibliophiles.

L'une des raisons, et non la moindre, est qu'en fait la traduction française permît de rendre plus intelligible la version originale en la simplifiant sans la dénaturer. On parle souvent d'une interprétation plus que d'une traduction d'ailleurs, ce qui n'empêcha pas Kerver de confier la responsabilité de traduction à Jean Martin, plus à même de rendre précisément les nombreux passages sur l'architecture.

Dans le même ordre d'idées, Kerver ne négligea pas pour autant l'illustration, et les planches souvent attribuées à Jean Goujon dans l'édition française viennent élégamment remplacer les gravures italiennes attribuées à Mantegna ou même Boticelli dans l'édition originale. Plus même, je trouve personnellement que les gravures de l'édition Kerver sont parfois plus intéressantes, plus riches, plus profondes que celles de l'édition originale: souvent les perspectives sont plus profondes et parfois, l'illustration française permet même de se représenter plus précisément ce qui n'était que suggérer dans la gravure italienne. Le cas de la gravure "Le supplice du feu et de l'eau glacée" en donne un bon exemple:
Edition Alde Manucce, 1499
Edition Kerver, 1546
Personnellement, je trouve la gravure de Kerver, qui sera reprise dans l'édition de Guillemot (1600), beaucoup plus parlante et intéressante. 

Si on continue de considérer les gravures, l'édition de 1499 ne contient (naturellement) pas de frontispice, alors que ceux des éditions de Kerver et de Guillemot sont somptueux.



Enfin, pour la petite histoire, ou pour mémoire, souvenons que ce texte est attribué à Francesco Colonna grâce à l'accrostiche formé par les 38 initiales des 38 chapitres qui composent le livre et qui donne à lire: "POLIAM FRATER FRANCISCUS COLUMNA PERAMAVIT"; le frère Francesco Colonna aima passionnément Polia (Héroïne de l'ouvrage, NDLR).

Dans la version française, on retrouve l'accrostiche qui devient FRANCOIS COLONNE SERVITEUR FIDELE DE POLIA".

Alors laquelle choisie me direz vous? Je vais vous faire une réponse de bibliophile: et bien les trois, Manucce, Kerver et Guillemot. L'idéal restant bien sûr de pouvoir comparer. 

H

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bien sûr, les gravures des éditions françaises sont belles aussi, mais l'édition de 1499 est mythique et c'est ma préférée ... J'ai un exemplaire de la première édition française donnée par Kerver en 1546 (défectueuse hélas ...) et j'y ai remarqué une particularité que je n'ai jamais vue mentionnée nulle part. Nul doute qu'un(e) savante(e) internaute m'éclairera : Outre les gravures et la typographie, cette première édition française se distingue par de belles initiales en arabesques. Sur mon exemplaire ainsi que ceux qui sont consultables en ligne, plusieurs de ces initiales sont à fond criblé (le "F" du f. 21 verso par exemple) et altèrent l'harmonie de l'ouvrage. Un carton a alors été systématiquement collé par dessus reprenant une initiale en arabesques et rétablissant la cohérence stylistique de l'ouvrage. Ces cartons semblent assez systématiques et ont donc été apposés directement chez l'imprimeur. Cette particularité a t'elle déjà été remarquée et est-elle connue sur d'autres ouvrages ?

Philippem

calamar a dit…

les éditions originales sont souvent inférieures (littérairement) à d'autres éditions postérieures, complétées et/ou corrigées, et qui pourtant sont moins recherchées... l'édition à privilégier serait alors "la dernière édition révisée par l'auteur, juste avant sa mort", ou mieux "l'auteur est mort en corrigeant les épreuves". C'est un peu morbide...

Anonyme a dit…

Reste le cas des éditions postérieures, mais illustrées, qui peuvent alors être plus recherchées que les éditions originales non illustrées. Phénomène qui concerne tout de même quelques livres.

Pour le songe de Poliphile je ne saurais trancher. Le dépouillement des gravures de l'édition Alde Manucce donne à celui qui les regarde l'envie d'y rajouter des détails issus de son propre imaginaire, de les "remplir". Elles sont moins passives, c'est une force -et pour moi une qualité- que ne possèdent pas les gravures de Goujon, plus riches, donc plus explicites.

Le mieux est, de très loin, de posséder toutes les éditions :)

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